‹ Juliette Drouet; sa vie son œuvreChapitre 6 sur 10 · L'INSURRECTION DE FÉVRIER · texte numérisé non relu

L'INSURRECTION DE FÉVRIER

" Au milieu de cet assourdissement inexprimable, Xavier Durrieu me croisa comme je traversais le boulevard mitraillé, il me dit : — Ah l vous voilà, je viens de rencontrer A/me D..., elle vous cherche.

" Mmt D...et M— de la R..., deux généreuses et vaillantes femmes, avaient promis à Mmt V. Hugo, malade et au lit, de lui faire savoir où j'étais et de lui donner de mes nouvelles. Mme D...

s'était héroïquement aventurée dans ce carnage. Il lui était arrivé ceci d un coin de rue : elle s'était arrêtée devant un amoncellement de cadavres et avait eu Je courage de s'indigner ; au cri d'horreur qu'elle avait poussé, un cavalier était accouru derrière elle, le pistolet au poing, et, sans une aorte b usquement ouverte où elle se jeta et qui la sauva, elle était tuée. "

[Histoire d'un crime, édit. Ne varietur, pp. 79-80.)

" Le ministère Gui\ot durait depuis sept ans. Jamais ministre n'avait été plus exécré du peuple, pour sa platitude envers l'Angleterre, son entêtement à repousser la réforme parlementaire et la réforme électorale.

Divers scandales surexcitent encore l'opinion irritée. Aussitôt l'opposition inaugure la campagne des banquets réformistes. Les étudiants manifestent.

Un grand banquet, à Paris, est interdit par Gui\ot. Mais le combat s'engage sur plusieurs points. La garde nationale appuie l'insurrection. Le roi, désespéré, demande à Gui\ot sa démission. Aussitôt éclate une allégresse universelle. Mais une panique des troupes amène un massacre inattendu sur les boulevards. En vain, Thiers et Bugeaud essayent de sauver la couronne. Les troupes du général Bedeau refusent de tirer. Le poste du Château-d'Eau est emporté, les Tuileriesforcées. Louis-Philippe, épouvanté, abdique et s'enfuit, sous un déguisement, en Angleterre, où il mourut deux ans après. "

(Résumé de la Révolution de février 1848, tiré du vol. III, page 102, de l'Histoire de France publiée chez Dupont.)

C'est donc après cette aventure et par la " généreuse, vaillante et héroïque femme " dont parle V. 1 Iugo dans le passage que nous avons rapporté plus haut, que ce qui suit a été rédigé.

Mardi 22 février 1848.

De midi à 2 heures, les boulevards, depuisla rue Saint-Claude jusqu'à la rue du Faubourg- Poissonnière, sont pleins de promeneurs ou de gens affairés, mais dont rien ne fait supposer une préoccupation inquiétante * ; les boutiques sont toutes ouvertes, les omnibus et les voitures de place circulent comme à l'ordinaire, les fenêtres sur le boulevard ont

1 Depuis quelques jours, la presse annonçait, pour cette date, une manifestation grandiose en faveur de la réforme électorale. Un grand banquet " réformiste " devait se tenir aux Champs-Elysées (XIIe arrond. d'alors). Il devait être présidé par le poète Lamartine, qui avait décidé de s'y rendre malgré la défense formelle du gouvernement.

toutes du monde, mais tout cela est gai et a plutôt l'air d'attendre le bœuf gras que l'émeute.

Cependant il paraît qu'il y a eu à la Madeleine, sur les boulevards et rue Laffitte, devant l'hôtel de M. Rothschild, des démonstrations hostiles l.

La Chambre des pairs n'a tenu qu'une courte séance 2 ; à la Chambre des députés on a dit que l'hôtel de la marine était pris, mais il n'y avait eu que quelques pierres lancées dans les carreaux. La troupe et le peuple ont l'air de jouer aux barres, mais aucun engagement sérieux n'a eu lieu ; jusqu'à 5 heures du soir3, aux Champs-Elysées, un poste de'f... est cerné par le peuple

* Elles étaient principalement dirigées contre la garda municipale, alors très impopulaire, dont il sera parlé plus loin.

» Au palais du Luxembourg. Victor Hugo en faisait partie.

• La troupe proprement dite soutint très mollement les municipaux, et même, sur le boulevard, refusa de tirer et mit la crosse en l'air.

4 Gardes municipaux probablement.

qui les tient prisonniers; le général ...4 se dispose à envoyer X... pour les dégager. Le duc de Montebello emmène sa famille à pied dans le faubourg Saint-Germain ; il tient ses enfants par la main; le soir, à 7 heures, des cris se font entendre rue Saint-Louis et des groupes d'hommes courent dans la direction de la rue Boucherat. Vers 10 heures, on a essayé d'enfoncer la boutique du fruitier rue Saint-Louis, près la rue Saint-Anastase pour avoir des armes chez le marchand de vin qui fait le coin de cette même rue, on a pris un merlin et cassé des carreaux chez le boulanger en face l'église. Ils ont pris des grands coutelas à tailler le pain et tous les bâtons qu'ils ont pu trouver. Ils ont ensuite demandés à boire du vin, on leur a offert de l'eau, ce que voyant ils s'en sont allés. Toute la nuit on dit qu'on a essayé d'entrer de vive force dans la maison

1 Probablement Bugeaud. récemment rappelé d'Afrique pour combattre l'insurrection éventuelle.

et d'enfoncer les boutiques dans tout le quartier du Temple et du Marais pour avoir des armes. Le mercredi matin 23, on bat le rappel1; vers 10 heures, un bruit lointain de pierres qu'on jetterait d'assez haut sur le pavé se fait entendre dans la direction de la rue du Temple. Le bruit se rapproche et se multiplie de plus en plus. Enfin il est impossible de se méprendre plus longtemps. Ce sont des coups de feu qui se succèdent, puis des décharges en mousqueterie; sur les 2 heures, des coups de canon se mêlent aux fusillades. A 3 heures, le propriétaire envoie barricader la porte du jardin donnant sur la rue Dorée. On enlève l'échelle du bûcher, on ferme et on barre les volets et les portes donnant sur le jardin. Dans ce moment-là même, on dirait que le quartier du Temple et des Filles-du-Calvaire saute2. A partir de

1 Pour convoquer la garde nationale en laquelle Louis- Philippe avait la plus entière confiance.

» La lutte s'était engagée, assez mollement d'ailleurs, dans ce vieux quartier, théâtre des insurrections d'alors.

ce moment-là, on n'entend plus que quelques détonations éloignées. Sur les 5 heures, les cris de11 Vive la ligne! "se font entendre. A 6 heures, Toto dit que le ministère est changé1, qu'il n'y a plus rien à craindre. A 8 heures du soir, le cousin de Suzanne qui vient de chez sa sœur dit qu'on commence à faire des barricades autour de Notre-Dame2, qui jusque-là avait été fort tranquille, mais que ce ne sera rien puisque le ministère est changé et qu'on illumine partout3. A ir heures, au moment où Toto s'en va, après m'avoir dit sa rencontre, sur les boulevards, des jeunes gens qui lui avaient appris le coup de fusil de l'hôtel des Capucines4. Suzanne entend par derrière

1 Louis-Philippe venait de se résigner, bien qu'à regret, à renvoyer son ministère Guizot. On parlait d'un ministère Mole ou d'un ministère Thicrs.

* C'était alors un quartier pauvre, aux rues étroites, aux maisons vieilles qui renfermaient surtout une population ouvrière.

» Notamment tout le long des houlcvards.

* Singulier euphémisme. En réalité, ce fut une décharge

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battre le rappel, crier et tirer des coups de fusil.

Quelques minutes après, le tocsin sonnait * et la fusillade éclatait de toute part avec furie et sans interruption. Le matin du jeudi 24, de 6 à 7 heures, tout semble apaisé et l'on peut aller dans le voisinage faire ses provisions. A 8 heures, le bruit et la fusillade recommencent. De temps en temps, on entend crier " Vive la troupe de ligne! ", " Vive l'École polytechnique! 2 ". A 1 heure, la troupe passe rue Saint-Anastase, complètement désarmée3, donnant le bras à d'affreux hommes qui ont leurs armes ; ces hommes crient : '• Vive la troupe de ligne! ", 11 A bas Louis-Philippe! ", " Vive la Ré-

générale exécutée par un bataillon du 14e de ligne qui gardait la demeure de Guizot. Cette décharge couche par terre cinquante-deux personnes.

1 Dans presque toutes les églises.

* Les polytechniciens d'alors étaient, depuis 1830, à la tête de toutes les insurrections.

• La troupe avait refusé de tirer et rendu ses armes.

publique ! '*. Les soldats, un sur dix, crient : " Vive le peuple! ", d'autres crient : " Vivent les jolies femmes ! ". Un officier à moustaches grises s'essuie les yeux.

A 2 heures, on vient me chercher pour me dire que Toto harangue le peuple, qu'il a déjà parlé à la colonne de Juillet et sur le balcon de la mairie ; qu'il a voulu faire accepter la régence1, mais qu'on s'y est refusé et que des cris de mort se sont fait entendre, qui ont été couverts d'acclamations et de vivats unanimes. Pendant que l'on me racontait cela, un ouvrier proprement mis écoutait avec la plus grande attention, à distance. Il jette son cigare, s'approche et, s'adressant particulièrement à moi, avec des yeux significatifs et intelligents, il me dit : " Tout ce qu'on vous rapporte est vrai ; mais nous avons foi en Victor Hugo ; nous l'aimons ; nous voulons faire tout ce

* La régence de la duchesse d'Orléans, alors assez populaire, parce qu'on la savait détestée de Guizot.

qu'il nous dit ; il faut leur laisser crier un peu " Vive la République! "; nous, nous voulons de la régence et de la duchesse d'Orléans, parce que Victor Hugo dit que c'est la meilleure chose et que nous le croyons. "

Un instant après, trois jeunes ouvriers, demeurant rue Saint-Anastase, n° 7, rentrent, tenant des flacons de rhum à la main. Ils viennent des Tuileries1; l'un d'eux est légèrement blessé à la tête. Ce sont trois jeunes ouvriers : celui-ci graveur, l'autre ciseleur en bronze et l'autre bijoutier. Depuis trois mois, ils sont sans ouvrage"2; ils sont armés jusqu'aux dents et ont l'air de forcenés. Ils crient à pleins poumons : 11 Vive la République! " et menacent tout le monde de leurs pistolets. La sœur, jeune

1 Les Tuileries avaient été occupées sans résistance. Louis- Philippe venait de s'enfuir sur Saint-Cloud et Dreux.

» La misère était grande depuis la mauvaise récolte de

grisette de quinze ou seize ans, les excite de la voix et du geste. Sur les 4 heures, un grand tumulte s'entend du côté du boulevard : c'est le trône qu'on apporte des Tuileries pour le brûler au pied de la colonne de Juillet1. On dit que les Tuileries, le Palais-Royal et le Luxembourg sont en feu 2. Des gamins passent avec des pains de savon, des éponges, des flacons de parfumerie 3 ; d'autres ont des capotes à capuchon qui leur traînent sur les talons ; on ne voit rien de leur personne enfouie dans ces capotes. D'autres ont des chapeaux à trois cornes à plumes blanches. Beaucoup d'hommes du peuple ont des merlins, des haches et des hachettes, d'autres des bâtons, d'autres des bancs de fer. A 4 heures, la pluie commence à tomber ; on ne voit plus passer autant de peuple dans la petite rue Saint-

1 Ce qui fut fait.

' Celait complètement faux.

* Provenant Je la mise à sac des Tuilerie.--.

Anastase. A 8 heures, le cousin de Suzanne nous raconte tout ce dont il a été témoin de la fenêtre de sa sœur, quai Napoléon; le massacre des gardes municipaux sur le quai de l'Hôtel-de- Ville, ces malheureux traînés par leurs chevaux la tête sur le pavé ; les autres, moribonds, se tenant encore à cheval ', les chevaux courant çà et là, blessés et effrayés, se cabrant contre la formidable barricade qu'ils avaient devant eux. D'un autre côté, des forcenés avaient mis le feu au pont Louis-Philippe, mais le pont, fraî-

1 Toutefois la majeure partie d'entre eux, réfugiés dans leurs casernes, furent sauvés par le dévouement des gardes nationaux. Voici, à ce sujet, quelques détails tirés des mémoires manuscrits de l'un d'entre eux :

" Nous sommes environ 2,000 hommes à la préfecture et ainsi divisés : gardes municipaux à pied, 600 ; à cheval, 1,350; ligne, 600; chasseurs à pied, 300, et 300 sergents de ville en tenue civile. Le peuple entoure la préfecture de police et crie : " Rendez-vous, les cipaui ! A l'eau ! à l'eau ! " L'on tire des coups de fusil en l'air, afin que les balles puissent nous retomber sur la tête. Quelques hommes sont blessés... Une nouvelle délégation arrive. Il fut décidé que nous rendrions nos armes. La mort dans l'âme, M. Delessert (le préfet) nous donna l'exemple. Il sortit son épée et la jeta

chement goudronné, avait pris feu tout de suite, et la flamme allait même plus loin et plus vite qu'ils s'y attendaient, de sorte que le tablier s'est effondré dans l'eau avec une soixantaine d'individus qui se sont noyés, excepté vingt qui ont pu être sauvés. Pendant une minute ou deux, on a vu des bras tordus et des jambes enlacées au fil de fer du pont, puis tout s'est abîmé dans l'eau. Son beau-frère, sergent de ville, n'a échappé à la mort, ainsi que tous les autres, qu'en sortant de la préfecture par une petite porte

par terre, dans un coin. Nous fîmes alors de même. On brise les fusils, les sabres ; on déchire les cartouches. Enfin il faut sortir. Environ 3.000 gardes nationaux, sur quatre rangs ouverts, nous attendent pour nous escorter et nous protéger. Je sors preique un des premiers et me place dans les rangs de la garde nationale. Il y avait une foule compacte, composée pour la plupart de curieux. Ceux d'entre nous qui avaient pu revêtir des effets civils se mêlèrent à la foule. Nous partîmes en colonne marchant sur 8 hommes de front, 4 gardes nationaux et 4 municipaux... A l'hôtel-Dieu, la plupart d'entre nous reçoivent des sœurs des effets civils. On finit par trouver pour moi une mauvaise cotte et un vieux bourgeron. Avant de partir, je mangeai une bonne soupe, et quelques instants après j'étais libre, "

dérobée et vêtu d'une blouse. Depuis huit jours, à ce qu'il raconte, le découragement et la tristesse étaient à leur comble parmi les chefs de la préfecture. Pendant les trois jours, 22, 23 et 24, personne ne donnait d'ordres ; faisait son service qui voulait. Il raconte encore qu'il a vu donner, le mardi et le mercredi, beaucoup d'argent aux ouvriers par des gens qui paraissaient les commander. La journée du vendredi 24 est assez tranquille, du moins dans la rue Saint- Anastase. La pluie tombe ; le soir, à 8 heures, les barricades donnent passage de chaque côté à une seule personne, et pour éviter l'encombrement, les sentinelles qui gardent les barricades invitent les citoyens à prendre leur droite. Rue du Pont-Louis- Philippe, un homme me dit : " Citoyenne, on te dit de passer à droite ; est-ce que tu es sourde? f le camp sur le quai ". Toujours rue du Pont-Louis-Philippe, un feu énorme est allumé, devant la barricade, avec des poutres et du bois de construc-

tion, déjà à demi consumé par l'incendie; d'atroces femmes, avec de hideux hommes, se chauffent, chantent, rient et hurlent. La réverbération du feu fait paraître leur visage couleur de sang, toutes les barricades ont des drapeaux rouges, les hommes des lambeaux rouges à la boutonnière et au chapeau, au bonnet, à la casquette, partout. De seconde en seconde, on tire des coups de fusil pour le plaisir. Rue de la Monnaie, on demande aux passants du secours pour les blessés. Sur la place du Louvre, lugubre et déserte, deux hommes marchant devant moi disent : " Avant cent ans, on ne trouvera personne, en Europe, qui veuille être roi. " Rue Saint-Ilonoré, dans la maison d'Alphonse Giroux, il y a, sur un transparent : Ambulance pour les blessés; à la porte, sur une chaise, un plat avec une lampe et un écritcau : Secours aux blessés. Des chirurgiens en tablier blanc entrent et sortent de la maison. Rue Saint-Ilonoré, les barricades se resserrent et le passage est presque

impraticable ; un homme ivre force ceux qui passent à crier " Vive la République ! ". Dans la rue de Chartres, des roues et des ferrures de voitures obstruent la rue : ce sont les débris des quatorze voitures de la cour, qui ont été brûlées le jeudi, dans la journée. On voulait assiéger et brûler la maison rue de Chartres, n° 12, parce qu'on supposait qu'elle faisait partie de l'écurie du roi. C'est une petite porte bâtarde, peinte en vert, plus haut, du côté du Carrousel, qui fait partie des écuries ; elle leur a échappé. Il paraît que les cris qu'ont poussé les malheureux municipaux brûlés dans le poste du Château d'eau * étaient effrayants, qu'il est impossible de s'en figurer ni de plus terribles, ni de plus déchirants. Les

* Les défenseurs du poste du Château d'eau (aujourd'hui détruit) n'étaient pas des municipaux, mais des soldats du 14* de ligne (qui avait exécuté, la veille au soir, la célèbre décharge au boulevard des Capucines). Ils se défendirent longtemps, tuèrent un grand nombre d'assaillants. Finalement, le feu fut mis au poste et ses derniers défenseurs périrent dans les flammes.

balles faisaient voler les tuiles et les ardoises au sixième étage des maisons de la rue de Chartres. Le premier piqueur du roi, jeune homme de vingt ans, venait de recevoir, à 1 heure, l'ordre de mener aux Tuileries la voiture du roi l. Le père, la mère et la sœur, inquiets de ce qui allait se passer, se mettent à leur fenêtre, au premier, sur le devant ; au moment où le premier cheval débouche de la porte, une fusillade crible ce malheureux, qui tombe de son cheval en disant : " J'avais un ordre! J'avais un ordre! " On se précipite sur lui et on l'achève sur le trottoir; quatre chevaux de cinq mille francs pièce sont tués sur le coup : l'un avait le boulet emporté et deux balles dans le cou ; les autres, dans le poitrail et dans la tête. Le second piqueur, qui demeurait dans la rue de Chartres, n° 12, en attendant qu'il y eut une place pour son ménage aux écuries, était descendu coura-

* Pour la fuite de Louis-Philippe.

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geusement à son poste, malgré les prières et les larmes de sa femme, qu'on tenait dans les convulsions pendant que se faisait cet affreux meurtre.

La vie du second piqueur a tenu au recul que les chevaux ont fait faire à la première voiture, car sans cela il recevait la seconde fusillade en pleine poitrine. Après cette seconde fusillade. On s'est précipité sur lui pour le tuer, mais d'autres plus humains l'ont défendu; on lui a seulement arraché ses habits pièce par pièce pour les brûler avec les voitures. En rentrant le vendredi soir à minuit, nous repassons rue Saint- Honoré. Deux hommes a la mine la plus inquiétante marchaient derrière nous; l'un disait : " Ce n'est pas pour les femmes à chapeau que nous avons fait la révolution " ; l'autre répondait avec d'affreux jurons : 11 Les femmes à chapeau, on devrait toutes les pendre l. "

1 La révolution de février était beaucoup plus sociale que

Arrives rue Saint-IIonoré, à la barricade de la rue du Coq, nous sommes obligés d'attendre que les jeunes gens de l'école Saint- Cyr passent un à un; chaque fois qu'il en débouchait un de la barricade, c'étaient des cris : '' Saint-Cyr! Saint-Cyr! " auxquels répondaient tous ceux qui étaient là : " Vivent les Saint-Cyriens ! Vive la République ! ' ' Près de la halle trois hommes criaient à tue-tête la Parisienne l, les hommes de garde les appellent, leur parlent tout bas; les trois hommes s'éloignent en disant : 11 C'est bon! c'est bon! " puis ils reprennent leur air tout bas et en chœur, mais avec la plus parfaite mesure et en ayant bien soin de ne pas élever la voix. La pluie tombe à torrents; des hommes qui nous voient pas-

folitique, Louis-Philippe s'étant toujours exclusivement appuyé sur Les classes rich< nrf unitaires). A cette

époque, les chapeaux de femme ne se portaient que dans la bourgeoisie aisée. Tontes les ouvrières étaient coiffées d'un

simple honnet.

1 Chant composé par Casimir Delavigne en l'honneur de la révolution de juillet 1830.

ser disent en regardant moi et Suzanne : 11 Pour moi, je préfère les bonnets ronds "*. J'oubliais de dire que vis-à-vis de la rue de l'Arbre-Sec, une femme, morte ivre, un sabre à la main, refusait de laisser passer des gardes nationaux : " A bas les gardes nationaux! A bas les mouchards! A bas les princes! A bas Louis-Philippe! Le premier qui passe, je lui plante mon sabre dans le cœur! A bas la garde nationale! A bas...! etc. " Un garde national répondait sur le même ton : " A bas Louis-Philippe! A bas les princes! A bas la garde nationale! A bas tout! A bas tout le monde, excepté toi, Marie forte en gueule, cependant tu ne referas pas le genre humain à toi toute seule! " Et tout le monde de rire; et pour ne pas retarder plus longtemps le passage, on leur fait prendre la gauche de la barricade. On m'a raconté qu'un monsieur

i Voir notre remarque précédente sur les bonnets et les chapeaux.

demeurant rue de Richelieu, nu second, a eu tous ses carreaux cassés jeudi soir, parce qu'il n'avait pas illuminé 4. Il était absent de chez lui et la portière n'avait pas la clef, elle en avait prévenu les enthousiastes qui répondaient en riant : "Ça lui apprendra une autre fois à être chez lui quand la République illumine! " Le même soir, des hommes de mauvaise mine nous suivent depuis la fin de la rue Rambuteau jusqu'à la rue Vieille-du-Temple, passant et repassant devant nous avec des allures équivoques. La difficulté d'avoir de la monnaie était si grande que de neuf heures du soir à minuit, dans tout le quartier du Palais-Royal et de la Bourse, on avait pu changer un billet de banque, encore pas chez un changeur; tous, même le samedi matin, disaient : " Nous ne

1 C'était alors la mode depuis la Restauration d'illuminer après chaque victoire populaire (élections libérales, chute Je ministère, révolution, etc.). Des colonnes de manifestants parcouraient les rues en criant : " Des lampions! des lampions! "

sommes pas en mesure, revenez dans deux ou trois jours *. "

Samedi 26.

Joséphine vient me voir. La maison dans laquelle elle demeure est double et a deux entrées qui ne communiquent pourtant pas entre elles. Celle des Francs -Bourgeois, dans laquelle demeure un marchand de glaces, a été fort maltraitée. Les insurgés ont prétendu qu'on leur avait jeté une pierre de chez le marchand de glaces; ils ont tout cassé chez lui et blessé assez grièvement le commis, qui proteste de son innocence 2.

Dans la nuit du jeudi au vendredi, les gardiens des barricades sont montés dans la maison rue Payenne, n° 1, et ont demandé des vivres et du bois pour se chauffer, ce

1 C'était le début de la crise financière qui se produit au lendemain de chaque révolution. La panique fait fermer tout coffre-fort. " Le capital se refuse ", disait Thiers.

» (Note de Juliette Drouet.) Les élèves de M. Verdor jetaient par-dessus le mur des pierres à la troupe qui passait.

qu'on s'est empressé de leur donner, y compris du vin. Dans tout le quartier du Marais, les prêtres ont été respectés * ; le curé de Saint-Denis du Saint-Sacrement a fait faire de la soupe et des fournées de pain pour les combattants. Joséphine me racontait que sa porteuse de pain était venue chez elle avec des lambeaux de damas et de velours rouge qu'elle avait pris aux Tuileries. Cette femme disait en blasphémant : " C'est maintenant que nous allons partager avec les riches-. " Une vieille fille, M"c R..., qui demeure avec Joséphine et qui a 1,800 ou 2,000 francs de rente soulage autant qu'elle le peut, en ne s'accordant à elle que le strict nécessaire, beaucoup de vieilles femmes indigentes; à l'une presque folle, elle paye un cabinet de

1 Le clergé était très populaire en 1848; il avait en général vu avec joie la chute de Louis-Philippe. Presque partout, dans les journées qui suivirent, il vint bénir les " arbres de la liberté ". C'est ce que fit à Saint-Cloud le curé de Sèvres, Bimelles, ancien chef des chouans en 18:5.

« Voir ci-dessus la remarque sur le caractère social de la révolution de février.

50 francs par an; à l'autre, elle donne un pot-au-feu par semaine et deux pains ; à une autre, elle dégage * un châle pour l'hiver; à l'autre, elle donne 50 francs, et ainsi de suite tant qu'elle en a. Le jour de la révolution, deux de ces femmes indigentes, la folle et une autre, étaient venues se réfugier chez elle pendant quatre jours. Elle les a nourries, couchées, hébergées, rassurées avec une charité évangélique. Le seul remerciement qu'elle ait reçu de la femme raisonnable a été celui-ci : On fera bien de prendre à ceux qui ont pour donner à ceux qui n'ont rien; ça fait qu'ils n'auront pas la peine de donner. La charitable M1" R..., fort effrayée de la chose en ellemême, n'a pas remarqué ce qu'il y avait d'ingratitude et de méchanceté dans celle qui lui annonçait ce bel avenir !

Le vendredi matin, le supérieur du séminaire de Versailles, vieillard très bon et très

1 Du mont-de-piété.

doux, a fait venir tous les séminaristes et leur a fait une petite allocution pour les prévenir de ne pas s'effrayer de la mesure qu'il croyait prudent de prendre à leur égard en les renvoyant chacun dans leur famille. Pour ceux qui demeuraient en province, il avait eu la précaution de retenir des chambres dans des maisons particulières de Versailles, en attendant que les parents fussent avertis et les viennent chercher; puis il leur a donné sa bénédiction en pleurant; il avait déjà vu 93 '.

Lundi 28.

Eulalie, qui demeure à la barrière de l'Étoile, a vu passer les hommes qui allaient mettre le feu à Neuilly - elle dit qu'on a déjà

1 Ses craintes étaient vaines : le clergé fut partout respecté.

» Cest-à-Jire au château de Xeuilly, qui appartenait i Louis-Philippe et constituait une de ses résidences habituelles; ce château fut en effet brûlé.

retiré cent cinquante cadavres carbonisés chez M. Seylor *. Pendant trois jours et trois nuits, le peuple se faisait servir à boire sans payer, quelques-uns même du vin de Champagne. Le jeudi soir, un homme à longue barbe et à cheveux rouges était entré avec une quinzaine d'individus, lesquels se vantaient de beaucoup d'exploits. L'homme à la barbe rouge disait en se posant : " Moi je ne me bats pas, je parle. " Puis se tournant vers les gens de la maison : " Est-ce qu'on refuse du vin aux bons citoyens qui ont sauvé la patrie? " Les autres de répondre : " Tu vois bien que non. — Moi, répond l'homme' rouge, je ne bois que du Champagne. " On lui en apporte une bouteille, il en boit seulement un verre, puis il se met à pérorer. Un instant après les hommes avec lesquels il était entré demande leur compte et le paient. Le parleur se met en devoir de les suivre, mais sans

1 C'était un faux bruit.

payer. " Dis donc, tu oublies de payer ta bouteille de vin de Champagne? dit un des assistants. — Aujourd'hui tout appartient aux défenseurs de la Patrie, aux braves qui... — Quoi, qu'est-ce que tu dis? Est-ce que tu nous prends pour des voleurs? mais nous ne te connaissons pas, méchant rouge, et tu n'es pas des nôtres! tu nous suis depuis deux heures, mais tu n'es peut-être qu'un espion et un filou ; attends, va, nous allons te faire ton affaire et nous paierons ton écot après. A genoux brigand! " Et l'homme tire son pistolet et fait mine de tuer l'orateur malencontreux. On eut toutes les peines du monde à le tirer vivant des mains de l'ouvrier furieux et on ne le lâcha que lorsqu'il eut donné cent sous pour la bouteille qu'il n'avait fait qu'entamer. Un homme disait avec indignation : " Nous faire passer pour des filous, des voleurs, des brigands! Canaille! va, si nous te retrouvons ton affaire est sûre. Ces pauvres marchands, est-ce qu'ils n'ont pas leur loyer, leurs patentes,

ioo JULIETTE DROUET

leurs impositions à payer? Est-ce qu'on leur donne la marchandise? etc., etc. "

Le lundi soir je vais voir cette pauvre Mrae Testard, le feu avait pris accidentellement au Palais-Royal, mais on avait fait la chaîne tout de suite et on s'en était rendu maître avant de grands dégâts.

Il paraît que les gens de l'écurie du roi, dans la crainte d'attirer l'attention sur eux, n'ont pas osé demander un cercueil pour le pauvre piqueur massacré.

Le lundi matin 28, l'odeur était tellement insupportable qu'ils avaient fabriqué à la hâte un cercueil avec quelques planches qu'ils avaient trouvées et l'ont fait emporter par la porte de derrière.

Au moment où nous passions rue de Chartres, deux femmes en noir, l'air consterné et abattu, sortaient furtivement de la petite porte verte qui se refermait sur elles, emportant des paquets de linge et des ustensiles de ménage.

Il paraît que le second piqueur va

depuis ce temps-là donner à manger aux chevaux toutes les nuits, il dit : " Pauvres bêtes! qu'on les tue ou qu'on les vende, mais qu'on ne les fasse pas souffrir". Il était allé chercher du fourrage à l'École militaire, je ne sais quoi, on l'a pris pour un garde municipal déguisé et peu s'en est fallu qu'on ne lui ait fait un mauvais parti. Le mardi 2q, ma blanchisseuse en passant sur la place de la Concorde a vu une femme qu'on emmenait pour la fusiller parce qu'elle avait vole un chandelier d'argent !. Cette femme avait un chapeau et était très bien mise.

Jeudi 2 mars.

La circulation commence à se rétablir; dans la rue du Faubourg-Poissonnière, près de la rue Montholon, il y a des monceaux

1 Sans Jouta aux Tuileries où ce mot dordre avait été donné : '• Mort aux voleur» ".

d'immondices et de choses qui ont l'air d'avoir été brûlées. Des masses de chiffonnières avec des mannequins et des sébilles cherchent je ne sais quoi, plongent leurs mains dans les mares stagnantes et fétides pour en tirer je ne sais quel bénéfice.

Au Palais-Royal ce qu'on voit du palais est dévasté. Pas un carreau entier aux fenêtres, des lambeaux de stores, de rideaux et de tentures volent au vent. Une partie de la muraille de la galerie des (illisible), celle qui touche le palais, est arrachée et écroulée dans la cour. Près du jardin, on voit à travers les grilles fermées des monceaux de débris de glaces et de toutes sortes de choses. Des charrettes s'arrêtent au poste du Château d'eau d ; on les charge de décombres ; la foule assiège l'endroit où l'on fait passer ces voitures. Il y a beaucoup de monde sur les boulevards et dans les rues,

i II était situé à peu près à l'endroit qui l'orme aujourd'hui la place du Palais-Royal.

mais tout le monde a la figure triste et inquiète.

Vendredi 3 mars.

Mm# Sauvageot est venue me voir tantôt, elle est fort accablée, elle vendait à toutes les femmes des ministres pour des crèches, pour des salles d'asile, pour des ouvroirs de jeunes filles, pour des loteries. La Révolution la ruine. Elle me racontait que lundi 21 février, M""-' Duchâtel ' l'avait envoyée chercher le matin et après lui avoir demandé deux à trois fournitures insignifiantes elle lui avait dit avec un sourire forcé :

11 — Dites-moi donc, on me demande pour une loterie de campagne un singulier lot, auquel je ne comprends rien, pouvezvous me dire ce que c'est et comment se le procurer d'ici midi, car j'ai négligé la com-

1 Femme Ju ministre Je l'Intérieur.

mission et maintenant je n'ai plus que quelques heures. Voici ce qu'on me demande : deux ceintures en peau dans lesquelles les fermières mettent leur argent. Des ceintures en peau ? quelle bizarrerie ! ces gens de campagne sont vraiment bien drôles, et on s'adresse à moi ! Mais c'est qu'en vérité je ne sais pas du tout où prendre ça, ni comment c'est fait.

— Eh bien, Madame la comtesse, je 'sais ce que c'est et j'espère vous en apporter deux d'ici à une heure l.

— Oh! vous êtes bien gentille, merci, mais n'oubliez pas qu'il me les faut avant midi.

A l'heure dite, la mère Sauvageot arrive avec les deux ceintures en peau piquées, la comtesse de s'étonner et de se faire expli-

i Ce sont des ceintures que l'on s'applique sur le ventre sous la chemise pour y glisser, dans les pochettes, l'argent ou l'or que l'on veut dissimuler. Ceci prouve que des le ai, le ministre Duchâtel, très impopulaire, s'attendait à la révolution et s'apprêtait à fuir.

quer où on met l'or, l'argent, la monnaie, le papier, et comment on porte cela sur soi. M. Vilain, garde au faubourg Saint-Germain, remarquait la consternation des gardes nationaux présents ■ et la profonde défiance des hommes du peuple qui étaient parmi eux. Il y avait de ces ouvriers qui disaient en regardant de travers les gardes nationaux : " Hum ! ils ont déjà l'air de cagner 2, mais qu'ils prennent garde à eux ! nous sommes armés ; maintenant il faudra bien qu'ils marchent avec nous de force ou de bonne volonté !... " Dans le trajet de l'abbaye chez moi, M. Vilain a vu menacer des gardes nationaux en sentinelles près les barricades par d'autres sentinelles du peuple.

1 Les anciens gardes nationaux Je Louis-Philippe (pour la plupart électeurs censitoires) auxquels viennent l'adjoindre tous les non-électeurs.

» Cagner ou canner est un terme d'argot qui signifie '« reculer, avoir peur ". On voit d'ici en germe U défiance et l'hoslité qui allaient mettre aux prises la bourgeoisie et le peuple des faubourgs, quelques mois plus tard, dans l'horrible bataille Je juin 1848.

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Lui-même plusieurs fois on l'arrêtait et on le forçait de crier " Vive la République! "du ton de la menace plutôt que de l'enthousiasme.

M. Laurens *, peintre, qui était en Perse au moment de la Révolution de février 1848, a dit à Victor Hugo que la nouvelle avait mis six semaines pour arriver à Hispahan, tant les moyens de communication sont difficiles dans ce pays-là. Pas de routes, à peine quelques chemins tracés. Pendant que M. Laurens était en Perse il a fait le portrait du Shah régnant 2 et celui de son fils 3 qui

• Joseph Augustin Jules Laurens, peintre et lithographe, élève de Paul Delaroche, né à Carpentras en 1825, mort à Saint-Didier (Vaucluse) en 1901. En 1847. il suivit en Turquie et en Perse Hommaire de Hell, le savant géologue français.

* Mohammed, shah kadjar, roi de 1834 à 1848, né en 1810, succéda à son grand-père, Feth-Ali-Shah.

s Nasr-Ed-Din, né à Téhéran en 1831, roi de la dynastie

lui a succède. Ce dernier résidait à Téhéran; dès que les serviteur du Shah père (!) le crurent en état de danger de mort, ils se hâtèrent de le dépouiller de tout ce qu'il avait sur lui de précieux et l'abandonnèrent sans s'occuper autrement de ce qu'il deviendrait. Pas une seule personne ne resta auprès du moribond qui agonisa ainsi pendant plusieurs jours sans une goutte d'eau pour étanchersa soif. Courtisans, ministres, officiers, domestiques, c'était à qui arriverait le plus tôt annoncer au fils son joyeux avènement au trône de son père.

Il arriva pendant que M. Laurens était en Perse qu'il y eut un espèce de mouvement de mécontentent ', je ne sais à quel propos. Les coupables furent saisis, parmi lesquels

turque des Kadjars. monta sur le trône en 1848 à la mort de son père, et en 189O fut assasiné par un babi.

» En effet, on raconte que quelques jours après la mort de Mohammed shah kadjar, Nasr-Hl-Dm shah faillit être assas-

| ur un fanatique.

on en prit dix auxquels on arracha toutes les dents, et avec les dents de chacun d'eux on incrusta à coups de marteau le chiffre du Shah sur leur propre crâne *.

M. le curé de Saint-Mandé racontait que Pie VII avait fait faire secrètement pendant qu'il était à Fontainebleau une quarantaine à Notre-Dame des Sept-Douleurs pour la délivrance de la France. On lui envoyait mystérieusement, à cette intention, des

t Nous n'avons malheureusement pas retrouvé sur les tragiques journées de juin 1848 (bien autrement sanglantes que celles de février) aucune trace du récit, à l'exception des deux lignes suivantes :

" Fusillade entendue vers minuit la nuit du vendredi au samedi; à 2 heures du matin, le tocsin."

grosses de chapelets qu'il bénissait et indulgentiait pour les fidèles qui suivaient cette quarantaine ; effectivement, disait le curé, la quarantaine fut exaucée, car l'Empire tomba le jour de la Compassion.

Il prétendait qu'un moine nommé Dorval, qui vivait au siècle dernier, avait copié et traduit un vieux manuscrit du seizième siècle qui se trouvait dans son abbaye, lequel prédisait tout ce qui devait arriver ; les prophéties annonçaient entre autres la restauration de l'Empire pendant dix ans, après laquelle les Bourbons reviendraient pour ne plus s'en aller.

Le petit duc de Chartres fut amené mystérieusement le soir du 24 février chez M- Sauvageot, rue Saint-D(enis), 78, par M. et Mmc de M.... Le pauvre enfant qu'on n'avait pas osé faire entrer dans aucune maison le jour, avait marché dans le Champde-Mars toute la journée accompagné d'une vieille femme qu'on suivait de loin, aussi était-il harassé de fatigue et fort souffrant

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lorsqu'il arriva chez Mme Sauvageot. Le froid, peut-être aussi la peur, avait déterminé une indisposition de l'enfant qu'on appelle le muguet. Il avait perdu un de ses petits soulier dans la bagarre de la Chambre des députés, au moment où il fut séparé de sa mère. Lorsqu'on remit l'enfant tout effaré à Mme Sauvageot, on lui fit les plus touchantes et les plus vives instances sur les soins à prendre de sa santé et de sa sûreté personnelle qu'on croyait en danger. Dans ce moment-là on recommanda à Mmo Sauvageot, toujours sans lui dire qui était l'enfant, de l'appeler tout de suite du nom de Mademoiselle, afin d'habituer l'enfant à se considérer comme une petite fille, le cas étant donné. Toutes les recommandations faites, la famille de M... se retira pour ne pas donner de soupçons aux voisins et au portier. Mme S... se mit aussitôt en devoir de coucher et de soigner le pauvre petit garçon, mais dès les premières paroles il se mit à pleurer, disant qu'il voulait s'en aller. La mère Sauvageot

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s'efforçait de le rassurer et de le consoler en lui disant qu'elle en aurait bien soin, qu'il fallait qu'elle fût sage.

11 Allons, Mademoiselle, laissez -vous faire. — Je ne suis pas une demoiselle. Je suis Robert, le petit Chartres. Mon grandpère, c'est le roi. Je ne veux pas qu'on m'appelle une petite fille, je ne suis pas une petite fille, madame. Je ne vous connais pas ". Et les cris et les pleurs de redoubler; pendant toutes ces résistances et ces dénégations de sexe, le gouverneur était arrivé, M. Courgon. Il s'enferma un instant seul avec l'enfant et a partir de ce moment-là le pauvre petit ne dit plus son nom et se laissa faire. Comme Mmc Sauvageot se disposait à faire prendre quelque boisson adoucissante au petit garçon, le gouverneur tout effrayé lui dit qu'elle prenait là une grande responsabilité en l'absence du médecin, mais la bonne femme passa outre en songeant que quelques heures de retard pouvaient faire une maladie grave de ce qui n'était qu'une

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petite indisposition, qu'elle avait guéri déjà plusieurs de ses enfants. Toute la nuit, le petit garçon ne dormit pas, à chaque instant il demandait de sa petite voix enfantine, mais cependant impérative : " Madame, je voudrais du sirop de cerise. Madame, je voudrais de l'eau chaude; Madame, votre eau me fait mal au cœur; Madame, on est bien mal chez vous; Madame, c'est donc une prison votre chambre?" Il faut dire que le pauvre petit était enfermé dans un petit cabinet-alcôve ayant un jour de souffrance grillé donnant sur le jardin de M. de M.... Il ne voulait pas prendre les lavements, ce fut le gouverneur qui les lui donna avec l'aide de Mme Sauvageot. Très souvent l'enfant demandait à son gouverneur : " Bon ami, est-il quatre heures? Elle doit venir à quatre heures, n'est-ce pas? Je crois qu'il est quatre heures. Elle ne vient pas. "

Il paraît qu Elle c'était sa mère que le gouverneur lui avait dit devoir venir à quatre heures pour lui faire prendre patienre.

Dans la nuit, un médecin vint visiter l'enfant, il était revêtu de l'uniforme de la garde nationale. Il examina l'enfant sans laisser paraître qu'il sut qui il était — peutêtre ne le savait-il pas — dit qu'on avait bien fait de lui faire prendre tous ces remèdes, prescrivit des cataplasmes émollients sur le ventre, des lavements, des boissons rafraîchissantes et des frictions de baume tranquille autour de la bouche et de la gorge. Un instant avant son arrivée, la duchesse d'El... était revenue apportant des hardes de petite fille pour le petit prince, qu'elle embrassait avec des pleurs et des sanglots. Toute la journée le malheureux enfant demandait s'il était quatre heures et si Elle n'allait pas bientôt venir, puis il pleurait tout bas dans sa couverture jusqu'à la mouiller. Quand il vit le soir et quEllc n'était pas venue, il se mit à pousser des cris que rien ne put calmer; enfin, dans la soirée, Mm* la duchesse d'Orléans parut a la croisée grillée et lui dit à travers les barreaux: " Ro-

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bert, vous voulez donc me faire mourir de chagrin? " Alors l'enfant se mit à frapper dans ses petites mains tout joyeux en disant : " Je savais bien, ma mère, qu'en étant très méchant vous viendriez me voir. Je le savais bien ". Le lendemain on vint le chercher, mais soit timidité, caprice ou rancune, il ne voulut pas embrasser Mme Sauvageot, peut-être parce qu'elle l'avait appelé Mademoiselle et petite fille, mais peut-être encore plus pour les lavements qu'elle lui avait donnés par force.

Mme Sauvageot garda ses petites dépouilles : son mouchoir brodé à son chiffre, sa petite chemisette brodée au point d'arme et garni de valenciennes, son petit soulier de feutre doublé en flanelle blanche et ses petits bas en cachemire.

Un peintre est venu de la part de Mme la duchesse, au mois d'août, faire à l'aquarelle l'intérieur exact du petit cabinet dans lequel avait été pendant deux jours et deux nuits son pauvre petit garçon. Le papier, le lit en

fer, la croisée à barreaux avec les brindilles de lierre. Tout fut exactement et scrupuleusement reproduit, on alla même jusqu'à figurer une tête d'enfant blond avec un petit bonnet, couché dans le lit.

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