JERSEY
Ce cahier-journal fut écrit, comme Juliette le dit, sur l'ordre du poète ; malheureusement il s'arrête brusquement le 10 janvier 1853, c'est-à-dire qu'il fut tenu complet seulement pendant 27 jours. C'est d'autant plus malheureux que l'on ne connaît pas grand'chose sur la vie du poète à Jersey et qu'à en juger par ce qui y est mentionné, il promettait d'être amusant, anecdotique, vivant. Il y est parlé d'abord du climat, car, dit Juliette, le 16 décembre, " les événements sont si peu fréquents dans cette petite île que pour combler les vides et les lacunes d'un jour à l'autre, je prends ce que j'ai sous les
yeux et autour de moi " ; donc elle y parle d'abord des mœurs, du climat de Jersey, puis elle y note un rêve de Hugo, puis des aventures domestiques, etc., etc.
Ne serait-ce pas un peu puéril de vous donner un ou deux détails sur l'île l ? — Nous ne le croyons pas et c'est pour cela que nous nous permettons de vous dire ceci.
Jersey, c'est la principale des îles normandes, c'est l'ancien Caesarea, alors régie par le consul Vipsanius Minator.
Jersey était réunie en 709 à la côte française par le fameux et dangereux passage de la Déroute qui alors était solide. La nature y est là où passe le Gulf Stream assez luxuriante, il y pousse des chênes verts, des magnoliers, des myrtes et des choux cavaliers. Jersey est administré par un lieutenant-gouverneur de la Couronne d'Angleterre et par les États de Jersey.
1 Surtout que le premier chapitre de William Shakespeare de Victor Hugo est très explicite en cette matière et se doit d'être lu.
Apres celte petite initiation digne d'un Baedeker, voici ce que nous en dit Juliette :
Mardi 14 décembre 1852.
Il y a aujourd'hui un an que je suis revenue à Bruxelles avec mon grand bienaimé proscrit1. C'est à cette date anniversaire que je commence, par son ordre, cette espèce de journal destiné à enregistrer jour par jour les souvenirs de l'exil i.
Mercredi 15 décembre.
Le journal de Jersey, l'Impartial annonce qu'un coûtre3, du fort Saint-Pierre
» Victor Hugo avait été proscrit lors du coup d'Liat du 1 décembre 1851.
1 Cet exil devait durer près de dix-neuf ans 'décembre 1851septembre 1870). — Il est vrai que l'amnistie générale du 15 août 1859 avait rouvert à tous les exilés les portes de la patrie. Victor Hugo refusa d'en profiter. — Tout le monde connaît sa fière réponse. — Cet exemple fut imité par Louis Blanc, Charras, Edgard Quinet, Lcdru-Rollin, etc..
• Ou Cotre, de l'anglais < Cutter >, petit bâtiment à un mât.
de Guernesey venait d'être retenu à Saint- Malo sous la prévention d'avoir passé en fraude des exemplaires de Napoléon le Petit. "Depuis longtemps, ajoute ce journal, la police de France était avertie qu'une énorme quantité d'exemplaires de cet ouvrage était entrée à Saint-Malo et soupçonnait le propriétaire du bateau à vapeur Rose, de Jersey, de favoriser cette contrebande1. Aussi, chaque fois que ce navire abordait, soit à Saint-Malo, soit à Grandville, était-il fouillé de fond en comble, ainsi que ses passagers ; on craint que le patron du coûtre de Guernesey ne soit mis en prison et sa patente retirée, ce qui équivaudrait à une confiscation pour ce pauvre patron.
i C'est ainsi que, plus tard, Henri Rochefort, réfugié en Belgique, introduisit en France d'innombrables exemplaires de son pamphlet la Lanterne dans des bustes creux de Napoléon 111.
Jeudi 16 décembre.
Les événements sont peu fréquents dans cette petite île et les journaux français n'arrivent que deux fois par semaine, aussi, pour combler les vides et les lacunes d'un jour à l'autre je prends ce que j'ai sous les yeux et autour de moi : ma maison d'abord, située cà quelques pas de la mer, dont je ne suis séparée que par une clôture en planches d'un chantier de construction de navires. Cette partie de l'île, très voisine de la ville de Saint-IIélier, s'appelle Ilâvre-des-Pas, ma maison a nom Nelson- Hall1; c'est une coutume dans toute l'île, la ville proprement dite exceptée, de remplacer les numéros des maisons par des appellations tirées des opinions politiques des propriétaires ou de leurs souvenirs, ou de
1 lin l'honneur du fameux amiral anglais, qui périt a la bataille de Trafalgar (1805).
leurs goûts, ou de la situation môme de la maison, ainsi Wellington place, Trafalgar* cottage, Gothielodje, Calcutta, Warchouse, Nelson-Hall, Marine Terrace. Toutes les maisons, à quelques rares exceptions près, se composent d'un rez-de-chaussée, d'un premier étage et de petites mansardes.
Elles sont très petites et taillées sur le même patron, excepté dans les villages plus avant dans les terres où l'on voit encore beaucoup de maisons et de petites fermes Louis XIII et Louis XV. En général toutes les habitations au bord de la mer sont louées et meublées à la semaine et au mois aux baigneurs et aux touristes qui viennent en villégiature pendant la belle saison. Les prix de la location pour un petit appartement composé de deux ou trois pièces varient de 8 à 12 shellings british par semaine, c'est-à-dire de 10 à 15 francs par semaine.
« Pour commémorer la victoire de Nelson sur Villeneuve.
La maison dont j'habite le premier étage est située au midi : la vue embrasse depuis la batterie du fort Régent à droite jusqu'aux rochers de Saint-Clément à gauche. En face, au fond de l'horizon, on découvre, parles temps clairs, les rochers des " Minguets1 ", écueils très dangereux sur lesquels viennent se perdre souvent des bâtiments. Il y a un an, deux bateaux à vapeur se sont brisés à huit jours de distance et s'y perdirent corps et biens. Une famille tout entière, composée de douze personnes, y compris deux domestiques, fut noyée. On sauva seulement dix personnes du bateau à vapeur le Superbe, appartenant à M. Rose et qui avait coûté 150,000 francs. Le second bateau à vapeur qui se perdit huit jours après était un bateau de plaisance
l Plus fréquemment appelés par les géographes " les Miniers '• Toute cette côte occidentale du Cotcntin est tristement célèbre par ses naufrages. C'est là que sombra la BUnche-Ncf, engloutissant les deux fils du roi d Angleterre Henri Ier, surnommé Beau-Clerc.
qui faisait faire le tour de l'île aux amateurs ; il voulut faire voir à ses passagers l'endroit où s'était brisé le Superbe et il fut lui-même jeté sur les rochers et y périt sans qu'on pût lui porter aucun secours. Pendant deux mois on fut occupé au sauvetage de la chaînerie du Superbe; ce fut le jeune fils de M. Rose, espèce de sauvage, âgé de 17 ans, qui présida à ce sauvetage. Pour être plus à portée d'exercer sa surveillance sur cette entreprise si difficile, il se condamna à passer deux mois entiers, seul nuit et jour, dans l'anfractuosité d'un rocher au milieu de la mer1. Les bateaux employés à ce travail lui renouvelaient de temps en temps des provisions.
Le derrière de la maison, au nord, donne sur des petits jardinets assez mal peignés et dans lesquels les choux échassiers
» Ce qui, peut-être, inspira plus tard à V. Hugo l'idée première des Travailleurs de la mer et le type du courageux marin Gillatt.
dominent sur toute autre végétation, on dirait de véritables pépinières de petits arbustes, tant ils sont haut montés sur tige; à gauche, les fortifications du fort Régent et le mât des Signaux sur lequel on arbore des pavillons annonçant l'arrivée des navires, leur nation et leur tonnage, le bateau-poste et enfin la flamme blanche annonçant la distribution des lettres et des journaux. Au fond, une sorte de faubourg de Saint-IIélier et un cimetière, et parmi les pierres tumulaires blanches, le tombeau monumental d'un centenier l assassiné par une fille publique, il y a cinq ans, au moment où il la faisait arrêter par ses agents. A droite, de charmantes collines entrecoupées de petits bois et parsemées de villas et de cottages.
Vendredi 17 décembre.
Aujourd'hui, un M. Baco, de Caen, a fait
1 Magistrat Je Jersey.
remettre chez mon Victor des caisses remplies de marchandises évaluées 2,100 francs, prix de fabrique. Ces marchandises doivent être vendues par les femmes du monde au profit des pauvres proscrits sans ressources ', Ces dons ont été envoyés par les démocrates de Caen et de Bayeux pour venir en aide à leurs coreligionnaires persécutés. Cette somme a été recueillie en moins de huit iours de temps et malgré toutes les entraves que la police de Bonaparte y mettait. Si on avait eu plus de temps on aurait recueilli dans le département une somme énorme.
Ce M. Baco a fait le voyage exprès pour remettre cette souscription entre les mains des membres de la commission de secours2.
1 Ils étaient d'ailleurs assez peu nombreux à Jersey. La plupart des exilés avaient gagné l'Angleterre (ainsi Ledru- Rollin et Louis Blanc), la Belgique (ainsi Deschanel\ la Suisse (ainsi Charras et Edgard Quinct). Parmi les proscrits de Jersey (presque tous républicains) se trouvait un royaliste le général Leflù).
* C'était alors un acte de rare courage qui pouvait entraîner la déportation.
Samedi 18 décembre.
Les caisses ont été ouvertes aujourd'hui en présence du délégué M. Baco et d'un grand nombre de proscrits, elles contiennent toutes espèces de choses : des photographies admirables de ce même M. Baco et qui rappellent les beaux dessins de mon Toto, des ouvrages de femmes, de la bijouterie, des verreries, de la bimbeloterie, des porcelaines et jusqu'à des blouses d'hommes et des bonnets de coton fabriqués et donnés en souscription par des pauvres ouvriers, presque aussi pauvres que ceux à qui ils les envoient.
Dimanche 19 décembre.
La commission des secours s'est réunie aujourd'hui, à midi, et a voté à l'unanimité une adresse de remerciements aux démocrates de Caen et de Baveux.
Lundi 20 décembre.
Ce soir, représentation au théâtre Crescent, troublée par le stupide entêtement du colonel Lecouteur, qui s'est opposé à ce que l'on joue la Marseillaise à l'orchestre, air que les Jersyais demandaient à grands cris ; interruption du spectacle et grand tumulte. Tout le public chante en masse la Marseillaise et sort du théâtre en promettant de prendre une revanche éclatante à la représentation prochaine.
Mardi 21 décembre.
Le représentant Schœlcher l, en dînant le
1 Victor Schœlcher (1804-189;), ancien représentant du peuple, libérateur des noirs, un des amis les plus fidèles de V. Hugo. Élu député à la Martinique (1848), pui> à la Guadeloupe (184Q). il siégeait à l'extrême gauche de ces deux assemblées. Dans son livre Y Histoire d'un Crime, Hugo a rappelé le rare courage dont il fit preuve à côté de Baudin sur la barricade du faubourg Saint-Antoine le 1 décembre
soir chez Victor, lui a raconte un petit épisode sur Barthélémy •, l'adversaire de Cournet-; le voici : Vers la fin de 1848, un homme se présenta chez Sehœlcher et demanda à lui parler. Sehœlcher, très occupé, fit demander le nom du visiteur, qui ne voulut pas le dire, tout en insistant pour être introduit auprès du citoyen représentant. Enfin, de guerre lasse, Sehœlcher fit entrer cet anonyme têtu et se trouva en présence d'un petit homme négligemment vêtu, très musardeux, très brun et l'air dur, à la parole brusque et à l'attitude farouche et encore jeune. Ce petit homme, sans saluer, sans parler, tira de sa poche une petite corne de papier à lettre déchirée et la tendit
1851. A la première nouvelle du désastre de Sedan, il accourut en I rance 3 septembre 1870) et fut nommé colonel de la légion d'artillerie au début du siège de Paris. Il est mort sénateur.
1 En juin 1848, Barthélémy avait défendu avec autant de talent que d'énergie la barricade du faubourg du Temple.
« Ancien combattant de juin 1X48. Il fut tué en duel par Barthélémy.
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à Schœlcher surpris, qui dit : " Qu'est-ce que c'est que ça? Qu'est-ce que cela veut dire? " Le petit homme, silencieux, remit son papier dans sa poche et se dirigea vers la porte. Schœlcher courut à lui pour savoir le mot de l'énigme, mais le sphinx en blouse sortit en disant ces seuls mots : " C'est inutile; je reviendrai ". Schœlcher le crut fou et plus encore, car l'homme avait une figure peu rassurante. Le lendemain, parmi toutes les lettres qu'on lui remit, il y en avait une datée de Londres, écrite par Louis Blanc*, et à laquelle manquait une petite corne de papier ; dans cette lettre, Louis Blanc lui annonçait qu'il pouvait se fier
i Historien et homme politique bien connu. Ses principaux ouvrages sont l'Histoire de dix ans (iS 30-1840) et l'Organisation du travail. Louis Blanc fut le principal représentant du socialisme français. Réfugié en Angleterre après le coup d'Etat du 2 décembre, il envoya de Brigthon des correspondances très remarquées au journal le Temps. Rentré en France après le 4 septembre 1870, il fut élu député par le département de la Seine, le premier de ses quarante-trois représentants.
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entièrement à la personne qui lui remettrait le petit morceau de papier enlevé à sa lettre. A peine avait-il achevé la lettre de Louis Blanc que le petit homme parut, tira comme la première fois sa petite corne de papier de sa poche et la présenta sans rien dire à Schœlcher, lequel la prit aussi sans dire un mot, la rapprocha de la lettre, vit qu'elle s'y adaptait et dit : " C'est bien; de quoi s'agit-il? — Citoyen, dit l'homme, j'ai besoin de six mille francs; vous êtes riche, il faut me les donner. — Je les donnerai, dit Schœlcher, si l'emploi que vous voulez en faire me paraît utile à la cause que je sers. — C'est juste, dit Barthélémy, voilà ce que c'est : le parti républicain, très affaibli depuis les journées de juin, a besoin de six hommes pour le relever. Ces six hommes sont prisonniers. Pour leur rendre la liberté, il me faut six mille francs. — Quels sont ces hommes? Où sont-ils? et quels sont vos moyens d'évasion? dit Schœlcher. — Ces six hommes sont à Belle-Isle et s'appellent
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Barbes1, Blanqui 2. — Je ne veux pas de Blanqui, dit Schœlcher. — Je le remplacerai par (illisible), répondit Barthélémy. Quant aux moyens d'évasion les voici : le geôlier, moyennant cinq cents francs par prisonnier, s'engage à les faire sortir tous les six de l'enceinte de la prison et à les conduire sur la grève, où une barque, dont l'équipage sera gagné moyennant la même prime que celle donnée au geôlier pour chacun des prison-
i Barbes, nommé " le chevalier de la démocratie ", connu par l'ardeur de son patriotisme et la générosité de son caractère. Héritier d'une fortune de trois millions, il la sacrifia toute à la cause républicaine. Condamné à mort sous Louis Philippe (1839), il vit sa peine commuée en prison perpétuelle. Délivré par la Révolution de février i8.|8, puis enfermé de nouveau après le 15 mai de la même année, il fut, malgré ces protestations, élargi sous le second empire. Pauvre et vieilli, mais non désespéré, il est mort en Hollande dans les premiers jours de 1870.
1 Blanqui, " l'éternel emmuré ", passa quarante années de sa vie dans les prisons. Il était regardé comme le chef du parti Le plus révolutionnaire. Lettré et savant, il composa, dans ses dernières années, un traité d'astronomie dans sa cellule sur les côtes de Bretagne, au temps de la troi>ième République. On voit par la réponse de Schœlcher que les tendances ultra-révolutionnaires de Blanqui inquiétaient jusqu'aux républicains le» plus radicaux.
niers. Une fois les six fugitifs à bord, elle prendra le large et les conduira en Angleterre. Mais, objecta Schœlcher, je ne vois pas comment le geôlier s'y prendra pour favoriser la fuite d'un si grand nombre de prisonniers. — Oh ! dit Barthélémy, le moyen est très simple. Ce geôlier les attachera deux à deux comme des mutins ou comme des témoins appelés chez le juge d'instruction, les fera marcher devant lui sans mystère et leur fera franchir ainsi, sans éveiller les soupçons des sentinelles, toutes les cours. Une fois dehors, a la grâce ^ r3ieu. H est douteux, dit M. Schœlcher, qu'on puisse faire sortir six prisonniers avec cette facilité, mais, le pût-on, que les sentinelles de faction autour du mur de ronde ne s'aperçoivent pas de la fuite de ces six prisonniers et qu'elles ne tirent pas dessus. — C'est probable, dit Barthélémy, mais il faut bien risquer quelque chose. — Quant à moi, ajouta M. Schœlcher, je ne èrerai à ce plan d'évasion que lorsque
j'aurai la certitude que les six prisonniers consentent à en courir les risques. — C'est juste, répondit Barthélémy; j'irai à Belle- Isle, je les verrai et je vous apporterai leur réponse. "
Les prisonniers n'acceptèrent pas.
Il paraît que dans le duel de Cournet et de Barthélémy ils avaient la faculté de marcher l'un sur l'autre la distance de dix pas. Cournet, impatient, partit aussitôt le signal donné par les témoins, mais Barthélémy ne bougea pas. Cournet eut beau l'interpeller pour le faire avancer, rien ne le fit changer de place. A la fin, de guerre lasse, Cournet tira un coup de pistolet et manqua Barthélémy. Dès que celui-ci eut essuyé le feu de Cournet, il marcha lentement ses dix pas, s'arrêta froidement devant Cournet et tira. Le pistolet rata trois fois, ce que voyant, Cournet, impatienté, lui offrit son pistolet qui fut accepté par les témoins. Barthélémy l'arma, ajusta Cournet et le tua raide. Ce qui fit dire aux témoins que le duel s'était
passé dans les règles, mais non loyalement*.
Mercredi 22 décembre.
La représentation si impatiemment attendue et pour laquelle le haut commerce de la ville qui l'avait prise sous son patronage avait loué un orchestre tout exprès pour faire jouer la Marseillaise, n'a pas eu lieu et le théâtre fermé est gardé par des agents de police2.
Jeudi 2) décembre.
Pas de nouvelles. Je reprends la description de ce que j'ai pu observer dans cette île. Dans la saison des bains, les bords de la
i Victor Hugo a raconté plus tard, en termes à peu près identiques, ce duel étrange qui met en relief la générosité de Cournet et le peu de délicatesse de Barthélémy.
1 Le gouvernement d'Angleterre ménageait beaucoup les susceptibilités de Napoléon III. 11 allait avoir besoin de lui pour combattre la Russie guerre de Crimée).
mer sont couverts de baigneurs, et principalement sur la plage exposée au midi que j'ai devant ma fenêtre.
Les deux sexes, sans se mêler positivement, se côtoient d'assez près. Les mœurs anglaises s'opposent à ce que les baigneurs se mettent en caleçon'. Des Français ayant persisté cà porter ce vêtement sommaire dans l'eau furent hués et presque lapidés par les hommes et par les femmes et furent forcés de se voiler de leur pudeur. Les femmes se déshabillent et s'habillent en plein air, sans rien qui les abrite contre la curiosité plus ou moins discrète du public, avec autant de tranquillité que si elles étaient dans leur cabinet de toilette. Leur costume de bain se compose généralement d'une chemise très décolletée ou d'une robe de toile que l'eau colle sur le corps en accusant toutes les formes autant que si on était
> Il en était d« même, il y » vingt ans, sur les côtes russe» de la mer Noire.
nue. Quelquefois, la transparence causée par le soleil ajoute de singuliers effets d'ombre et de lumières à certaines parties du corps. D'autre fois, la vague et le vent relèvent la chemise pardessus la tôte, et il se passe beaucoup de temps avant que la baigneuse se dégage la tête. Du reste, ce ne sont pas seulement les femmes du peuple et les bourgeoises de la ville qui se montrent avec cette facilité, ce sont aussi les femmes du monde et les ieunes misses.
Vendredi 24 décembre.
Du reste leur tempérance et leur sobriété ressemblent beaucoup à leur modestie et à leur pudeur*. Pour ne parler que de mon hôtesse, qui se saoule quatre jours sur sept
1 Cette impression première est toujours celle des exilés, surpris et choqués d'usages qui diffèrent de ceux de la mère patrit.
avec des commères du voisinage, toutes jeunes femmes et mères de famille, leur ébriété arrive au degré le plus ignoble et le plus immonde et rendrait des points aux chiffonniers de Paris. Mais elles n'en sont pas autrement honteuses, et le lendemain de leur dégoûtante griserie elles vous abordent avec un air de sérénité candide.
La propreté et le confort anglais sont deux mystifications un peu trop longtemps prolongées et qu'on ferait bien de laisser reposer. Nulle part on ne pousse l'hypocrisie de la propreté aussi loin qu'en Angleterre. On lave au savon les escaliers, on ne balaye jamais. Une fois par semaine, on blanchit le seuil des portes à la craie, on noircit l'âtre de la cheminée à la brosse, on fourbit l'arsenal formidable du foyer, mais on laisse moisir sous les meubles des monceaux d'ordures ; mais les armoires en désordre, renfermant pêle-mêle de vieilles savates et des bonnets neufs, des peignes sales et du fromage rongé par les souris. On passe au
blanc la théière, la cafetière et les couvreplats, les flambeau/" les boutons de porte, et les pots de chambre pleins restent des journées entières sous la table de cuisine. La même casserole sert indistinctement à faire cuire les tripes fétides destinées au chien ou le pudding du dîner des maîtres de la maison et vice versa, sans jamais la laver. Le linge est savonné dans des baquets de la forme et de la grandeur d'une auge à avoine, depuis les draps de lit jusqu'aux petits {illisible) d'enfant, jusqu'au linge de cuisine, tout cela dans une seule eau. On ne connaît pas la lessive en Angleterre, aussi rien n'est si nauséabond que le linge ainsi barbotté. Quant à l'ameublement, il consiste, à quelques variantes près, en un grand lit carré en bois peint à quatre montants en bois supportant le ciel et les tringles, d'un sommier en paille de l'épaisseur d'un coussin de voiture et piqué de même, ce qui le rend aussi dur que du bois, d'un maigre lit de plume posé à même dessus, d'un traver-
sin plat et d'un oreiller rond, de draps trop petits, de couvertures trop minces et d'un couvre-pied trop long, les tables de nuit y sont inconnues, même de nom.
Samedi 25 décembre.
Le reste de l'ameublement se compose de chaises en canne à dos droit; d'un canapébanquette, très étroit et très dur; d'une table lourde ni ronde ni carrée posée sur un seul pied, avec de faux tiroirs; d'une commode allongée ressemblant à une armoire de perruquier; d'une petite glace de deux pieds de haut sur quatre de large, encadrée d'acajou; encore ce luxe est-il réservé partout pour la pièce d'honneur, le salon. Cet ameublement est uniformément le même dans toute l'Angleterre, à Londres comme à Jersey, chez les gens riches et chez les bourgeois. Aux fenêtres qui sont en forme de guillotine, par toute l'Angleterre, dans le palais de la reine et dans le plus
humble cottage, sont des stores de calicot, et de chaque côté des rideaux alternés en mousseline blanche et en satin de laine vert et rouge, bleu sur jaune. Quant aux mille petits meubles qui servent et qui ornent l'intérieur, on ne les connaît pas ; les fauteuils y sont à l'état de mythe, les lampes également ; il m'a fallu faire venir de Paris des mèches pour la lampe que j'avais apportée et il m'a été impossible de trouver un verre pour remplacer le sien (est-ce celui de la lampe de Hugo?). La chandelle y est encore fabriquée à la main et la bougie vient de France.
Dimanche 26 décembre.
Voici un rêve que mon Toto a fait cette nuit : il se trouvait à Paris, dans le jardin du Luxembourg, assis sur la dernière marche de la terrasse qui fait face au grand bassin et qui est à gauche de l'Observatoire quand on le regarde en tournant le dos au
bassin. Il était occupé à mettre son caleçon et craignait d'être surpris dans ce négligé par les agents de Bonaparte, d'autant plus qu'il avait vu, tout en haut des marches, un sergent de ville gigantesque de douze pieds qui observait attentivement tous ses mouvements et semblait planer sur lui comme un énorme oiseau de proie. Quelque diligence que fît Victor pour se rhabiller, il se trouvait toujours en caleçon, ce qui le contrariait fort. Enfin le sergent de ville descendit les marches de la terrasse, vint à Victor et lui demanda qui il était. Victor lui répondit que cela ne le regardait pas. Le sergent de ville dit : " Vous êtes Victor Hugo. — Vous vous trompez, fit Victor. — Eh bien ! voyons, dit le sergent de ville, voilà un enfant, faites-lui l'aumône. " Cette épreuve parut décisive à Victor, car il n'avait pas d'autre monnaie sur lui qu'une pièce d'un shelling. Le sergent de ville continuait : " Qu'est-ce que c'est que le livre que vous avez là? " Pour le coup, l'identité
devenait Je plus en plus flagrante : le livre était une grosse bible en français imprimée à Jersey. " Vous voyez que vous êtes Victor Hugo, et je vous arrête. " Pendant qu'il l'emmenait, en proie à la plus grande colère, et qu'il l'injuriait, l'appelait canaille, brigand, scélérat, mouchard, gredin, le pauvre sergent de ville se confondait en excuses, en regrets, en protestations, disant qu'il obéissait à un ordre, que c'était son devoir, mais qu'il était bien malheureux. Mais rien ne pouvait calmer l'indignation de Victor, qui se mit à lui donner de grands coups dans le nez avec sa bib. °. Le pauvre sergent de ville ne se défenda^ pas et continuait ses excuses. Cependant Victor, le voyant tout en sang, eut quelques remords, surtout en remarquant la faiblesse et la petitesse de l'individu, qui de géant était devenu nain, comme s'il était rentré dans le manche (!) insensiblement. L'altercation et les coups n'empêchaient pas Victor de suivre son sergent de ville. Ils arrivèrent ainsi en vue
d'une forteresse-prison ; mais pour y arriver il fallait suivre un chemin horriblement étroit qui côtoyait un précipice hideux. Victor eut la pensée d'y jeter le sergent de ville et de se sauver, mais il en eut pitié, d'autant plus que le susdit sergent de ville lui servait de guide avec la plus tendre sollicitude pendant ce trajet périlleux. Enfin ils arrivèrent à la porte de la prison, qui s'ouvrit dans toutes les formes usitées en pareilles circonstances; pendant qu'on écrouait Victor, sa colère, qui n'avait fait qu'augmenter, se répandit en imprécations et en malédictions sur Bonaparte, le déliant de le faire fusiller, puis s'adressant à la femme du geôlier, qui allaitait un enfant, laquelle n'était autre que le même sergent de ville qui s'était transformé en nourrice sans exciter le moins du monde l'étonnement de Victor, il lui fit un discours dans lequel il lui démontrait la honte qu'il y avait à servir Bonaparte et que ce pauvre petit enfant qu'elle tenait sur ses genoux s'abreuvait
JULIETTE DROIT r 147
d'infamie à la place du lait qu'elle croyait lui donner. Tout en lui parlant, Victor admirait la beauté de son discours et disait à part lui : " Je n'ai jamais rien dit de plus beau, de plus grand, de plus noble et de plus éloquent. " Il se réveilla sur cette émotion.
Lundi 27 décembre.
Rien de plus triste qu'un dimanche en Angleterre : la bigoterie protestante n'est pas moins intolérante que la bigoterie catholique; ce jour-là, toutes les boutiques sont fermées, impossible de rien acheter, pas même les choses les plus nécessaires à la santé et à la vie, car les pharmaciens et les boulangers s'abstiennent, comme tous les autres marchands, d'ouvrir boutique et de rien vendre. Toutes les maisons sont closes, les .stores fermés, personne dans les rues ni dans les chemins, on dirait une ville abandonnée ou morte, car il n'est pas /v.v-
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pectable de sortir de chez soi le dimanche, si ce n'est pour aller aux offices du matin et du soir. Ce jour-là, on enchaîne le chien, on enferme les poules dans le poulailler et l'on consigne les enfants au fond du logis, avec défense d'élever la voix ; on dirait une religion de malade, tant on fait peu de bruit en l'honneur de Dieu, mais, en revanche, les monceaux de viande préparés la veille, les gâteaux, les puddings et les plum-puddings entassés sur la table pendant toute la journée donnent une édifiante idée de la ferveur de leur appétit. Contrairement à Dieu, qui ne se reposa que le septième jour de ses divins travaux, des estomacs moins orthodoxes que les leurs se reposeraient six jours après un dimanche de nourriture anglaise.
Mardi 28 décembre.
La cuisine anglaise est tout à la fois simple et composée, innocente et violente :
tantôt on mange des légumes à moitié crus, sans aucune espèce d'assaisonnement, des viandes saignantes et du poisson bouilli, sans l'ombre de sauce ; tantôt on avale d'affreuses machines infernales, capables de vous faire sauter à cent pieds en l'air sans la moindre transition. La gamme chromatique du goût n'existe pas pour le gosier anglais, et je doute fort qu'elle existe pour eux d'aucune manière, à en juger par la toilette détonnante des femmes et la musique militaire, dont les sons discordants feraient grincer des dents les sourds eux-mêmes ; il n'est pas jusqu'à leurs tambours qui ne soient pas hors du ton martial : leurs ra et leurs fla sont sourds et mollasses, on dirait des baguettes d'étoupe frappant sur de la baudruche mouillée.
Mercredi 29 décembre.
Aujourd'hui mon Victor m'a donné son cher petit portrait fait au daguerréotype,
par Charles », il est impossible de mieux réussir comme ressemblance, comme expression, comme grandeur et comme poésie ; on dirait que c'est le portrait de son âme tant le sublime y domine. Jamais je n'ai été plus heureuse qu'en recevant ce cher petit portrait dont je ne puis détacher mes yeux et mes lèvres.
Jeudi 30 décembre.
Retour de Mme V. II. par le bateau à vapeur Rose venant pour la dernière fois de Saint-Malo jusqu'à la saison prochaine, dans deux mois. Mme V. H. s'était embarquée le lundi 13 décembre, pour aller chercher son jeune fils Victor à Paris, accompagnée de M. Vacquerie. Pour se rendre à l'embarcadère, on avait pris un fiacre dans lequel
1 Portrait inédit. Très fin, en effet, représentant Victor Hugo entièrement rasé et dans une pose vraiment tragique. Au dos se trouve l'envoi suivant : " Marine Terrace. Pour toi, mon doux ange. V. H. " (Collection de l'auteur.)
montèrent M~ Hugo, son mari, son fils Charles, sa petite Adèle et M. Vacquerie. En approchant de l'entrée du port, Les chevaux s'emportèrent et faillirent précipiter la voiture du haut de la jetée dans le port, il s'en fallut d'un demi-pied que cet effroyable malheur n'arrivât.
Nonobstant ce hideux présage du 13, le reste du voyage s'accomplit sans d'autres accidents que des contrariétés sans importance.
Vendredi 31 décembre.
Chagrin domestique, entrevue de Victor avec M:; L...1 et M. Mézaize. Précautions prises contre le désespoir présumé de cette personne: éther, vinaigres, fleur d'oranger dans des flacons rangés sur la cheminée, fenêtres verrouillées, coûteux, ciseaux, canifs serrés dans les tiroirs. Charles et Au-
1 Sans doute la maltre.M de F.-Victor Hugo, qui avait alors vingt-quatre ans.
guste cachés dans la pièce à côté pour venir au secours d'attaques de nerfs et de convulsions probables et empêcher toute tentative de suicide de la part de cette pauvre dame; le résultat de toute cette pantelante sollicitude fut une conversation très modérée, quoique arrosée de larmes.
Samedi i" janvier 1853.
Nouvelle entrevue, propositions généreuses faites par Victor à cette dame, laquelle les discute, les rejette et les accepte du bout des lèvres, le tout entremêlé de conversation sur Paris et les bons mots qu'on y colporte tels que : la porte des artistes refusée par M"* Brohan à M. Bonaparte qui ne se contentait pas de la porte du public; autre bon mot de cette même M"c Brohan à propos de Napoléon III : 11 Napoléon III, fit-elle! dites donc Napoléon I, tout au plus. " " M. Carpier, directeur du théâtre des Variétés, et ses vingt-
huit femmes et n'en ayant pas une seule. » « M"e Judith, du Théâtre-Français, accouchant du futur empereur Napoléon V ». » Gouailleries de ses bonnes amies à ce sujet sur la collaboration d'Arsène Houssaye et de MM. Derome et Caille. Tout cela raconté très gaillardement avec une grande liberté d'esprit et de paroles, pendant que retenu dans la maison de son père le jeune Victor se livre au plus affreux désespoir.
Dimanche 2 janvier.
Encore les mêmes pourparlers, les mêmes objections, les mêmes larmes, les mêmes gaudrioles, la même colère, la même hésitation pour des propositions que toute femme
« On plaisantait alors le nouvel empereur qui avait pris le titre de Napoléon III. et non pas de Napoléon II (bien que ce dernier n'eût jamais régné ! De là l'idée de donner à son prétendu fils le nom de Napoléon V yau lieu de Napoléon IV). Il est vrai que le comte de Provence avait pris le titre de Louis XVIII, bien que Louis XVII n'eut jamais régné.
ayant du cœur aurait reçues à genoux comme le bonheur dans cette vie et le pardon dans l'autre ; lettre du jeune Victor à cette dame, un chef-d'œuvre de sentiments et d'amour; le portrait de Victor fait par son frère au daguerréotype donné à M"e L... qui le reçoit sans une grande émotion apparente de bonheur; boucle de cheveux demandée, qu'on lui envoie dans une lettre que le père se charge de remettre ; pendant ces deux jours, tentative de faire parvenir des lettres à Victor, lui conseillant de s'enfuir; envoi de passeport dans une lettre par l'entremise de la cuisinière de la maison, gagnée par de l'argent.
Lundi 3 janvier.
Départ de cette dame pour Paris accompagnée de Charles; déjeuner matinal de M"c L... à l'hôtel de la Pomme d'or, à Saint- Ilélier, côtelette, vin de Bordeaux, thé, etc., linge et différents objets appartenant
au jeune Victor remis à son père par M"" L..., lettre cachée dans une boîte à rasoir contenant des reproches injustes et pleins de colère; menace de ne plus revenir : " Je suis morte pour vous ". Suppression de ladite lettre par mon Toto.
Mardi 4.
La pluie tombe avec une persistance déplorable et les ouragans se succèdent presque sans interruption, ce qui n'empêche pas la température d'être excessivement douce.
Mercredi 5.
Les baigneurs persévérants continuent de prendre des bains de mer ', il ne se passe pas de jours qu'on en voit quelques-uns dans les roches.
En janvier
Jeudi 6 janvier.
Lettre de M"e L..., venue de Saint-Malo sous le couvert de la cuisinière donnant à Victor l'indication des moyens de s'enfuir de chez son père et d'aller la rejoindre à Paris. Suppression de cette lettre par la famille. Le désespoir de Victor commence à se calmer; ce soir il dîne avec Vacquerie et son frère chez le comte de Téléki.
Vendredi 7 janvier.
Découverte de la correspondance clandestine de M"c L... avec Victor par Mm* V. IL, à travers un carreau dépoli donnant sur l'escalier, aveu de Victor de cette correspondance et remise volontaire de son passeport entre les mains de sa mère, il est plein de courage et de raison.
Samedi 8 janvier.
Jour du cidre de Charles (nom donné par Vacquerie aux thés, aux soirées et aux réunions anglaises quelconques), mais le cidre de Charles n'a été fondé qu'en vue des proscrits démocrates et pauvres qui résident dans l'île.
Dimanche 9 janvier.
Je remarque en revenant de conduire Victor avec la lanterne que Suzanne porte tous les soirs devant nous, excepté les jours de lune, un groupe de Français composé de sept à huit personnes parlant à voix basse et rappelant par leur pose le serment des trois Suisses1, ils ont l'air fort affaire et paraissent tenir conseil à quelques pas de la
• Les trois conjurés de Rulli [Arnold de Mctcball, Walter Furil %\ Weincr Stauffachcr .
maison d'un épicier dont la boutique entr'ouverte laisse voir beaucoup de monde.
Lundi 10 janvier.
Mon mystère d'hier au soir m'a été expliqué ce matin par la propriétaire. Les rassemblements que j'avais remarqués au dedans et au dehors de la boutique de l'épicier provenaient d'une algarade faite dans la maison de l'épicier par des Français emménages de la veille chez lui. A la suite d'un déjeuner trop arrosé, on avait cassé et brisé les vitres et les meubles de l'appartement; l'épicier ne pouvant plus recourir à la force armée pour mettre le holà chez lui sans encourir une grosse amende pour infraction aux lois anglaises, qui défendent aux marchands quels qu'ils soient de rien vendre le dimanche pendant les offices, prit le parti de les mettre sous clef jusqu'au lendemain, se réservant d'en appeler à la bourse des hommes à jeun du
lendemain des dégâts des suulards de la veille. Les personnes que j'avais vues dehors étaient des démocrates sobres (!) qui étaient venus en hâte de Saint-IIélier pour tâcher d'arranger cette déplorable crémaillère si mal pendue, en arrêtant court le scandale. Je crois qu'ils y ont réussi, car il n'en a plus été question depuis à la réunion hebdomadaire des proscrits dans laquelle la conduite et les actions de chaque citoyen sont payées au crible de la plus minutieuse et de la plus pointilleuse susceptibilité.
Au moindre soupçon on nomme un jury d'honneur ' pour éclaircir et juger le démocrate aceusé de quelque infraction de (illisible) vertu républicaine. Témoin le sieur Famo, exclu de la Société fraternelle des Français, demeurant à Jersey, pour avoir présenté sa maîtresse comme sa femme légitime !
• là une habitude (excellente en principe, mais souvent défectueuse et traeauière Jji^ l'application] des français en e
i6o JULIETTE DROUET
Le soir, il y a eu gâteau des rois, sans fève, et cidre chez Victor. M"e Adèle ayant mangé un petit gâteau dans la soirée avant tout le monde, son père lui fit remarquer qu'elle " anticidrait ".Ce verbe eut un grand succès parmi les invités, et adopté à l'unanimité et décliné à l'instant même depuis son premier temps jusqu'à son dernier. A cette soirée, le général Lellô1 raconta à Victor son voyage forcé de Paris à (illisible).
Le 2 décembre, on le fit monter par une nuit noire dans une voiture cellulaire ; à
l Ancien général de l'armée d'Algérie, compagnon et serviteur dévoué des princes d'Orléans. Il fut arrêté le 2 décembre, puis expulsé. Rentré en France après le 4 septembre 1870, il fut nommé ministre de la guerre par le gouvernement de la Défense nationale. Son rôle fui. d'ailleurs, assez obscur. Il fut envoyé plus tard comme ambassadeur auprès de la cour de Russie, malgré son hostilité contre la république. Il resta de longues années à Saint-Pétersbourg, très bien vu de la Cour impériale, mais peu estimé de la colonie française, dont il ne s'occupait nullement. Disons toutefois qu'il montra une activité patriotique en 1875, lorsque Bismarck menaça la France d'une nouvelle invasion.
JULIETTE DROUET iôi
peine le général fût-il serré (!) dans sa cellule qu'il s'aperçut de l'impossibilité pour lui d'allonger les jambes, à cause de la caisse pleine qu'il avait devant lui, chaque siège devant servir à deux fins : pour asseoir le prisonnier et satisfaire d'autres besoins. Cette manière de voyager, les genoux perpendiculaires, qui n'est qu'une gêne pour quelques instants, devient un affreux supplice quand le voyage se prolonge pendant des jours et des nuits. Le général, que l'obscurité avait d'abord empêché de rien voir, finit par habituer ses yeux et distinguer de l'autre côté du corridor dans lequel se tient le surveillant de la voiture, une cellule grillée en face de la sienne et à travers cette grille un nez; à force de dévisager ce nez, il finit par se convaincre qu'il le connaissait intimement.