PARIS
DUMONT, ÉDJTELR,
VALAlS-nOVAL , 88, AU SALON LITTlIUAlIlE
CABllinDELlCTURl
Ukraine anciewie e\ moiernel
E.DESBOlS&flLS
La petâîe propriété.
îl(tt^ mamn ^n Matais.
En quittant le boulevart du Temple pour entrer dans la rue de Saintonge, on remarque une maison dont la façade offre à tous les regards une sorte de splendeur , un luxe de sculptures que n'ont pu faire disparaître les couches successives d'un badigeon réparateur;
la porte cochère cintrée et formant l'ogive ,' est ornée de festons de pierre délicatement décoapés ; des mascarons , figures grotesques et bouffies, supportent un balcon faisant saillie sur la rue ; et à chaque étage, des ornemcns d'une architecture capricieuse et bizarre, sont répandus avec une profusion qui témoigne du mauvais goût qui s'introduisit dans les arts au commencement du dix-huitième siècle , et pendant que le système de Law ruinait tant de familles honnêtes et enrichissait des fripons de bas étage, des spéculateurs effrontés !
Cette maison, premier jalon d'une fortune amassée en quelques heures dans le tripot de la rue Quincampoix , passa successivement, des mains d'un traitant , dans celles d'une danseuse du sieur Nicolet, qui s'y relira et y mourut paisiblement ; elle échut en héritage à un honnête curé qui la vendit pendant l'hiver de 1788 pour soulager l'affreuse misère des pauvres de sa paroisse ; ce fut un procureur qui en fit racquisition ; 93 le surprit dans son
élude , entassant de l'or et songeant à vendre sa clientelle ; une dénonciation l'envoya au tribunal révolutionnaire ; le lendemain ; sa maison de la rue de Saintonge était déclarée bien national et vendue cinq cent mille livres. . . en assignats, qui perdaient déjà les trois quarts de leur valeur ; depuis 93 jusqu'en 1814, elle changea plusieurs fois de propriétaire, et tous lui firent subir quelques transformations ; Fécurie et la remise placées à droite et à gauche de la porte cochère disparurent pour faire place à deux petits logemens étroits et malsains, qui tentèrent peu de locataires; aussi, une nouvelle métamorphose s'opéra , et deux boutiques , aux modestes devantures, s'ouvrirent dans la rue ; de ce jour, la maison de la rue de Saintonge perdit ses allures bourgeoises, mais son propriétaire y gagna neuf cents francs de plus par année, et trouva que c'était là une compensation plus que suffisante.
La boutique, qui est du côté du boulevart,
est louée à un tapissier-décoraleur-ébénisle et marchand de meubles, ce qui ne Tempêche pas de se livrer à un commerce aussi élendu dans un espace de quatorze pieds carrés , en y comprenant Tarrière-boulique. Cet émule des Darrac et des Chaire se nomme Régnier ; il a cinquante ans, n'a jamais été marié, et n'a avec lui qu'un ouvrier, un sujet, comme il le dit, auquel il a appris son état, et qui ne l'a pas quitté un seul instant.
La boutique de gauche ^st occupée par une petite mercière qui jouit d'uue certaine réputation dans la rue de Saintonge pour la confec' tion de ces colifichets de gaze , de tulle et de ruban auxquels ses doigts habiles savent donner un prix inestimable.
Dans la cour , et sur la droite, on aperçoit la loge du portier, qui se montre assez philosophe pour mépriser Tarislocratique qualification de concierge; son logement est plus vaste et plus aéré que ne le sont ordinairement ces sortes de réduit ; le premier élage est oc-
cupé par M. Jabulot , le propriétaire ; au deuxième, demeure madame Durand, veuve d'une ancienne célébrité dansante du théâtre de l'Ambigu , alors qu'on dansait encore dans les œuvres mélodramatiques du boulevart du Temple; madame Durand est dans l'aisance, et jouit d'une sorte de prépondérance qu'elle doit à sa réputation de piété et à d'intelligentes libéralités ; le troisième étage est habité par un employé 5 au quatrième enfin, demeure une madame Bréval, petite rentière à cinq cents francs, qui est obligée de demander au travail les ressources nécessaires à son ménage et à l'éducation d'une jeune fille d'adoption.
Le huit avril est arrivé ; dès sept heures du matin, Jabulot a fait monter son portier chez lui afin de lui remettre les quittances qu'il doit donner aux locataires en échange du montant de leurs loyers; Baptiste a mis la cravalte blanche, ses escarpins sont cirés et sa casquet* te de loutre est placée horizontalement sur son front, ce qui lui donne un air tapageur
qui fait contraste avec l'expression de bonhommie de son visage.
Tout en lui donnant les quittances, Jabulot semble réfléchir profondément ; il se gratte le nez, fronce le sourcil, et quand Baptiste, qui craint d'être indiscret, se dispose à sortir, Jabulot lui fait signe de rester, et il murmure entre ses dents :
— Mon parti est pris, je n'ai plus de ménagemensà garder envers elle,
Il fait le tour de la chambre et vient se poser devant son portier comme un confident de tragédie qui s'apprête à déclamer le dénouement des infortunes de son maître, Grec ou Piomain,
— Baptiste, lui dit-il, les locataires saisissent assez volontiers l'époque du terme pour faire leurs réclamationsy et demander, les uns des diminutions, les autres des cmbellissemens ou des cliangemens, toutes choses également préjudiciables et coûteuses pour un propriétaire; si le tapissier parle de diminution, faites-
lui entendre qu'un confrère, qui a envîe de sa boutique, me sollicite de lui donner congé ; la mercière est bonne femme et vous pouvez lui assurer que je ferai mettre sa boutique à neuf j au printemps prochain ; madame Durand, ma voisine est un peu bruyante depuis quelque temps ; elle saute à défoncer mon plancher, dites-le lui, mais avec douceur...
— Ce n'est pas elle qui saute, dit Baptiste, c'est mademoiselle Juliette qui apprend à danser.
— Je ne puis pas m'y opposer, reprend Jabulot, seulement, il serait à désirer pour moi qu'elle dansât plus légèrcTient ; je n'ai rien à vous dire pour le locataire du troisième, M. Fougère, c'est un homme exact, qui ne fait jamais de bruit, et ne demande jamais rien ; il a mon estime... quant au quatrième, c'est différent; il a mon argent, et ne se presse pas de me le donner; aussi je ferai un exemple, je renverrai le quatrième en masse, c'est-à-dire les deux locataires, ou plutôt l'unique locataire, parce que j'ai eu la faiblesse de consentir à
une sous-location, et àla fermeture d'une porte qui rendait le logement commun ; madame Bréval a profité de ses avantages, elle a exploité ma pitié, ma commisération ; mais maintenant, je n'accorderai plus rien; surtout, Baptiste, si elle ne vous paie pas, dites-lui, et avec fermeté, que ma patience est à bout, que je ne veux pas attendre davantage ; le gouvernement ne m'accorde pas de délais pour payer mes impositions, il est très exact dans ses recouvremens, le gouvernement, et je me pique de suivre son exemple. Je veux être soldé intégralement, vous entendez, Baptiste, intégralement de mes loyers; elle m'en doit trois, sans préjudice du courant, si elle ne met pas plus d'empressement à s'acquitter envers moi, je me verrai forcé et contraint d'user de mon droit de propriétaire : je lui donnerai congé.
— La pauvre dame n'est pas heureuse , dit Baptiste.
— Et qui plus est, poursuit Jabulot en s'animanl , congé par huissier ! ça me coûtera
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trois francs quatre-vingt-dix centimes... mais du moins, je serai en règle, parfaitement en règle... Allez , Baptiste , et rapportez-moi de l'argent, j'en ai besoin, le plus grand besoin, ajoute-t-il en essayant une grimace dans la glace de la cheminée.
Pendant que Baptiste parcourt la maison du bas en haut , ses quittances d'une main, et sa casquette de loutre de l'autre, Jabulot s'approche d'une croisée, regarde quelques instans dans la rue , puis revient se placer devant la cheminée : il ouvre la bouche , lire la langue , et se penche en avant pour mieux en examiner la teinte blanchâtre, fiévreuse qu'il vient de remarquer tandis qu'il admirait la blancheur des dents que Desirabode lui a vendues.
— Je ne suis pas dans mon assiette ordinaire, murmura-t-il; je devrais faire une fin, me ranger.,. La vie active me tue!... Ah! si cette dame Bréval avait voulu!... Elle n'en serait pas aujourd'hui à implorer ma pitié... Mais elle s'est montrée fière, susceptible, ré-
ià JULIETTE.
signée à son sort... sottises ! Belle vertu que la résignation! tous les gens timides la possèdent...
Jabulot est un esprit fort au petit pied . un philosophe de l'école de Voltaire ; il professe les doctrines du sceplicisme pour se donner un caractère d'originalité, et parce qu'il lui est plus facile de douter de tout , que de croire à quelque chose , et puis , en niant toujours , il évite de discuter. Jabulot a quarante-huit ans, un teint blafard , très peu d'embonpoint, des formes anguleuses, des traits insignifians et des yeux teraes, ce qui lui donne quelque chose de louche dans le regard ; ses manières sont dégagées; il a le geste fréquent, la prononciation assez nette ; Jabulot cause beaucoup , rien ne lui est étranger; quand on lui cite une répartie: une anecdote, il écoute en silence, puis il dit en souriant :
— Je savais cela î Je connaissais cette aventure.
Jabulot a nié la possibilité des voitures omnibus et l'existence des chemins de fer ; il ne
croit pas à la prospérité des sociétés industrielles , malgré leurs annonces pompeuses et leurs affiches de quinzepieds de hauteur ;le zèle de son capitaine pour les parades et les revues n'est, dit-il, qu'une publique sollicitation de la croix qu'il n'a pas encore ; Jabulot, dans ses fonctions de juré, n'a jamais cru à l'innocence d'un accusé ; il les condamne les yeux fermés ; électeur, il prend à rebours les brûlantes et patriotiques circulaires, les professions des candidats; si bien qu'il donne sa voix au député libéral, assuré qu'il est, que deux mois de séances législatives lui feront oublier ses promesses populaires et ses vœux pour le bonheur du peuple.
A vingt ans, Jabulot était soldat ; à trente, commis- voyageur ; cinq ans plus tard, il était courtier-marron, trafiquait sur les denrées coloniales, prêtait à la petite semaine, et sur de bons nanlissemens ; à quarante ans, il s'établissait épicier- droguiste rue de la Verrerie, faisait ses deux faillites, grâce aux figurantes-
danseuses de la Porle-Saint-Marlin, et à une coiyphée des Bouffes ; il donnait dix du cent à ses créanciers, criait partout qu'il était ruiné, et après avoir prudemment quitté Paris pendant huit mois , il était revenu des départemens avec des idées d'ordre, d'économie et quatre-vingt-six mille francs qui lui servirent à acheter l'immeuble dans lequel nous le retrouvons, à l'âge de quarante-huit ans, vieilli, ridé, jauni, mais encore ingambe , et enclin à la dissipation, aux plaisirs bruyans du café, aux soirées du théâtre, aux piquantes aventures avec les griseltes qui fréquentent le Jardin Turc.
Jabulot adore le sexe , mais il est laid , très leste dans ses propos, et d'une ladrerie à désillusionner la plus désintéressée de toutes les femmes; aussi, rencontre-t-il souvent des obstacles insurmontables , mais il se console de ne pas réussir en se disant :
— Elle ne me convenait pas ' nous ne pouvions sympathiser ensemble !
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Baptiste revient ; il a la mine soucieuse , l'air embarrassé ; il pose sur la table le sac gonflé par Targent qu'il vient de récolter à chaque étage de la maison , et tandis que Jabulot le compte avec empressement, Baptiste roule dans ses doigts un papier sur lequel il jette un regard furtif
— Neuf cent quarante francs ! s'écria Jabulot avec l'accent de la colère ; il m'en fallait mille soixante.,.
— C'est vrai , mais madame Bréval a dit...
— Je m'y attendais , reprend Jabulot , elle a dit qu'elle n'avait pas d'argent.
— Oui, monsieur, mais ceci ne peut durer; mademoiselle Marie, sa fille, a trouvé de l'ouvrage, de la broderie très avantageuse...
— Qui lui rapportera quinze sous par jour, dit Jabulot avec mépris, et c'est avec cela qu'ob espère me payer les cent vingt francs qu'on me doit... sans préjudice du courant.
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— Madame Bréval m'a bien promis de vous donner un à-compîe à la fin du mois ; « Je connais Tobligeance de M. Jabulot, m'at-elle dit, il ne refusera pas d'aider une pauvre veuve à s'acquitter envers lui. »
— Mais je ne demande pas mieux qu'elle s'acquitte ; je suis prêt à recevoir tout ce qu'elle voudra me donner... Depuis trois mois, elle me fait des promesses qui ne se réalisent point , ce sont toujours nouveaux délais qu'il faut lui accorder, et qui n'aboutissent, en définitif, qu'à gagner du temps et à augmenter une dette sacrée ; que diable ! on doit, avant tout, payer son loyer.
— Madame Bréval n'a pas toujours été gênée, dit Baptiste en glissant les deux quittances sur la table , et sans la maladie qu'elle vient de faire et qui a épuisé toutes ses ressources...
— Que n'allait-elle à l'hôpital! ^'écria Jabulot ; ces petites gens sont éionnans, ma parole d'honneur, ils ne doutent de rien; sont-
ils gênés ? il faut attendre : on doit des égards aux malheureux... à ce qu'ils disent. Certainement , l'humanité est une très belle chose... en théorie : en pratique, c'est différent; l'impossible se rencontre à chaque pas; le moyen d'être humain avec ses débiteurs ?..
— Il y en a qui méritent des égards , dit Baptiste.
— Vous parlez comme un homme auquel il n'est rien dû , répliqua aigrement Jabulot ; descendez à votre loge, et dites à la laitière, qui remise sa voiture dans ma cour , qu'à l'avenir, je ne me contenterai pas de sa rétribution quotidienne d'un petit pot de crème , qui ressemble beaucoup à du très mauvais lait ; je veux encore trois francs par mois : son cheval m'abîme mon pavé, il me faut une indemnité.
Baptiste sortit en haussant légèrement les épaules , et regagna sa loge en grommelant entre ses dents ; Jabulot s'assit à son secrétaire, recompta son argent à deux fois, écri-
vit quelques noîcs . puis il fit trois parts égales de la somme qu'il venait de recevoir, préleva dix francs sur Tune d'elles, et les serra ensuite dans trois tiroirs différent . dont il fit jouer auparavant les serrures.
— Maintenant, se dit- il, écrivons une dernière fois à madame Bréval : si ma lettre ne me va?iî pas une réponse satisfaisante, je mettrai ses quittances chez mon huissier.
Après avoir essayé quatre plumes et barbouillé plusieurs feuilles de papier, Jabulot traça, d'une main sûre, le mot : Madame ^ en belle bâtarde.
— Entrons en matière , se dit-il.
« Madame ,
« Je suis peiné de vous voir dans une si- « luation fâcheuse ; mais vous comprendrez, « qu'en ma qualité de propriétaire et d(î « créancier privilégié , ma pitié ne peut être « que stérile ; je vis du revenu de ma maison, « i}t si je m'apitoyais sur les infortunes de mes u locataires , si j'étais assez faible pour pren-
« dre au sérieux toutes leurs doléances , je se- « rais bientôt, moi même, réduit à végéter « raisérablement , tandis que je puis vivre « fort honorabiement du produit de ma pro- « priélé.
« Mais ce qiie je ne saurais vous accorder, « comme propriétaire , pourrait facilement « s'arranger à titre d'ami. Vous connaissez « mes projets. Votre petite Marie est gentille, « douce , vertueuse et surtout point coquette; « moi , j'ai le caractère facile, je m'accomode « de tout, et serais le plus heureux deshom- « mes si vous consentiez à partager mon apte parlement, et mes quatre mille francs de « revenu ; ce n'est pas une fortune , mais « avec de l'ordre , beaucoup d'économie, on « peut vivre très agréablement.
M Je ne vous parle pas d'un mariage ; j'ai « des répugnances pour le lien conjugal , ce « qui ne m'empêcherait pas d'être le plus « fidèle et le plus aimant des époux non ma- « ries, du septième arrondissement.
« Je suis en amendant voire réponse . le :< plus impatient des hommes.
« Votre ami.
« Théodore Jabulot. »
II cacheta sa lettre, écrivit la suscription, et la mit dans sa poche en disant :
— Quand je descendrai, je la donnerai à Baplisle pour la lui remettre.
Jabulot sliabilia en chantonnant des morceaux de vaudevilles , et quand il eut fini sa toilette, il jeta un dernier regard dans la glace, coiffa son chef d'un feutre à larges bords, cacha ses mains rouges dans des gants de coton gris , mit sa canne de jonc sous son bras , et sortit de chez lui en ayant soin de fermer sa porle au double tour.
— Ma maison est sûre, se dit-il, mais on ne prend jamais trop de précauiions: les voleurs sont si subtils.
Il s'arrête devant la loge de son portier; Baptiste l'aperçoit et s'empresse d'ouvrir son
vasistas ; Jabulot lance sa lettre sur îa table et dit en s'éloignant :
— Pour madame Bréval ; il y a une réponse.
— Il n'a pas l'air trop fâché , pense Baptiste; allons, celte brave dame n'aura pas l'humiliation d'avoir son congé; [e vais guetter mademoiselle Marie, et quand elle rentrera, je lui donnerai îa lettre de M. Jabulot.
Baptiste n'a pas toujours été portier ; ses manières, son langage, ses habitudes n'appartiennent point à cette classe de domesticité des grandes villes ; il est poli avec tout le monde , s'exprime avec facihlé , et ne fait jamais de propos sur personne ; Baptiste a cinquante ans, et depuis dix mois seulement, ii est entré en qualité de portier chez Jabulot. Avant de tirer le cordon, et de balayer la cour et l'escalier d'une maison , Baptiste était boutiquier ; il payait patente , et vendait de la quincaillerie, des sabots, des chaussons de Strasbourg ; il avait fait dix mille francs d'économie dans son
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petit commerce, et les avait placés chez un notaire qui ne se contentait pas de passer des actes , et de faire des inventaires et des testa mens ; il spéculait encore à la Bourse, et après une fin de mois orageuse . il disparut , laissant à ses cliens un élégant mobilier, une calèche et deux chevaux pour couvrir un passif de deux millions î
Baptiste fut ruiné , et le malheureux , qui avait pris des engagemens avec des fabricans . vendit , à vil prix , les marchandises de sa boutique pour faire honneur à ses billets ; au moment où il croyait pouvoir jouir d'une modique aisance, il se vit forcé de chercher des moyens d'existence ; une loge de portier lui fut offerte . il l'accepta avec joie . et depuis dix mois qu'il exerçait son nouvel état , pas une plainte n'avait été faite sur lui à Jabulot qui se surprenait quelque fois à dire :
— C'est étonnant ! j'ai un portier qui n'est ni bavard , ni curieux, ni insolent avecmeslocataires : ma maison est bien tenue : mes bot-
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tes et mes habils sont toujours soignés : on se mirerait dans mes meubles.... Je suis content,
très content Je penserai à augmenter ses
appointemens.
Mais Jabulot se contente d'y penser : et Baptiste perçoit toujours , à chaque trimestre . les cinquante francs qui lui sont alloués pour les fonctions de portier et de valet de chambre.
Au moral , Baptiste est d'un caractère obligeant et serviable ; sa politesse n'est pas affectée , mais naturelle chez lui : au physique , c'est un homme de petite taille , aux cheveux grisonnans , à la physionomie ouverte et franche ; son abord est prévenant , sa voix ni criarde ni mielleuse ; il ne dévisage point les personnes qui s'adressent à lui , et s'applique à répondre brièvement aux demandes qu'on lui fait.
Nous l'avons laissé dans sa loge , guettantà travers les carreaux le retour de mademoiselle Marie . qui est sortie depuis un quart-
d'heure ; la jeune fille ne larde pas à rentrer ; aussitôt que Baptiste l'aperçoit, traversant la cour et se dirigeant vers l'escalier , il sort de sa loge , et lui fait signe qu'il a quelque chose à lui remettre ; la jeune fille s'arrête , et Baptiste dit , en lui présentant la lettre de Jabulot :
— C'est de la part du propriétaire ; il y a une réponse.
— M. Jabulot écrit à maman , dit Marie en regardant tristement la lettre ; je vous remercie , M. Baptiste , je vais la lui donner ; mon Dieu , ajoute-t-elle en montant l'escalier , je ne sais pourquoi , mais j'ai dans l'idée que cette lettre chagrinera ma bonne mère 1
DVs 'tfmx menaces.
Marie ouvre doucement la porte , et se félicite de n'avoir pas fait de bruit , car madame Bréval s'est endormie dans sa bergère ; sa broderie est tombée à ses pieds ; Marie la ramasse et la place sur une petite table avec la lettre de Jabulol ; elle ôte son bonnet et son chàle.les serre dans l'armoire . et vient sas-
seoir sur une chaise placée prés de la fenêîre : de manière qu'en levanl les yeux, elle peut voir sa mère ; Marie prend dan? son cabas un col de Iulie que la lingère de la rue de Boucher at vient de lui confier . et se dit en soupirant :
— Quand il sera fini , j'aurai gagné cinquante sous! du courage, on me Fa demandé pour demain soir ; mais en passant la nuit , je pourrai le livrer.... Allons!
Le logement de madame Bréval se compose de quatre petites pièces ; trois sur la rue, la quatrième sur la cour ; la première sert à la fois de cuisine et d'antichambre ; dans un des angles , et derrière un rideau de serge verle , se trouvent le fourneau et la fontaine de grés enveloppée de sa chemise d'osier: c'est la cuisine ; dans l'antichambre , quatre chaises de noyer . un buffet de bois peint , et six petiles lithographies . dont les cadres sont noircis . et qui représentent l'entrée des Français à Moscou, la bataille de Waterloo , l'abdicalion de
Fontainebleau, le retour de l'île d'Elbe, Napoléon à Longwood , et enfin , son tombeau sur le rocher de Sainte-Hélène ; des rideaux de mousseline à carreaux sont appliqués sur les vitres de la croisée ; le carreau de la chambre a été naguère enduit d'une couche de rouge que le bal ai a fait peu à peu disparaître. Près de la croisée se trouve la porte de l'autre chambre , qui est celle où couche Marie ; elle sert aussi de salle à manger et d'atelier; l'ameublement est en noyer ; lacomriode, le lit . la table , et les chaises sont entretenus , frottés . essuyés avec soin ; la bergère de madame Bréval occupe l'un des côtés de la croisée ; la table à ouvrage est au milieu , et la chaise sur laquelle Marie travaille , se trouve placée de l'autre côlé; la chambre à coucher de madame Bréval , est plus grande ; le mobilier est en acajou , les chaises en merisier ; une petite pendule d'aîbâtre orne la cheminée : la même propreté . le même soin s'y font remarquer.
La quatrième pièce, qui donne sur la cour ; n'a plus de communication avec le logement de madame Brévaî : la porte de la chambre , qui était pratiquée dans l'alcôve, a été condamnée, et pour s'allégir de son loyer . la vieille dame l'a louée toute meublée à un jeune homme, qui lui a été recommandé . et qui vient à Paris pour se perfectionner dans Télat de tapissier qu'il exerçait à Piennes.
Cejeune homme se nomme Auguste Bidois ; il a vingt-deux ans, un physique agréable, une tournure aisée, des manières qui annoncent du savoir ~ vivre et ce vernis que donne une éducation primaire ; il a de la vivacité, de l'enjouement dans le caractère : c'est un provincial qui ne s'étonne de rien, et auquel quinze jours ont suffi pour l'habituer à la vie parisienne ; malgré les prières de madame Bréval , qui voulait le fîjire entrer chez le voisin Régnier . Auguste a persisté dans le projet qu'il avait formé . et qui consistait à ne travailler que dans les premières maisons de la capi-
laie ; grâce à celle détermination, il s'est dérobe à une surveillance trop active , et quand il s'attarde à i'esiaminel ou au spectacle , il ne manque pas de prétextes pour se justifier de rentrer après minuit sonné , heure indue au Marais , et surtout dans la maison de Jabulot.
Marie , la fille d'adoption de madame Bréval , vient d'atteindre sa dix-huitiéme année ; c'est une jeune personne heureusement constituée et qui jouit d'une santé excellente; elle n'est ni trop grande ni trop petite ; sa taille ne manque pas d'élégance , mais elle n'est pas à prendre dans les dix doigts ; sa poitrine est large , ses bras sont bien attachés , et se meuvent sans raideur comme sans affectation ; son visage est plutôt rond qu'ovale ; la fraîcheur de ses joues , la vivacité de ses yeux bleus , l'expression malicieuse de sa bouche , qui en souriant laisse voir des dents blanches et bien rangées . ses cheveux d'un blond argenté , qu'elle peigne avec soin et relève en nattes sur
les côtés , achèvent de compléter l'ensemble d'une physionomie qui provoque tout d'abord cette réflexion : Voilà une jeune personne très agréable !
Le caractère de Marie ne dément pas l'expression de douceur qui anime les traits de son visage ; sa mère d'adoption la chérit comme si elle était sa propre fille , et Marie la récompense de cette affection par des prévenances et des soins que son bon cœur lui suggère ; ce qu'elle sait faire, elle le doit à madame Bréval ; éducation ^ devoirs du ménage , état, la bonne dame lui a tout appris , et si Marie sait lire et écrire , si les soins du ménage ne lui sont point étrangers . si enfin . Marie a quelque talent dans son état de brodeuse , c'est aux soins, aux conseils, aux leçons de madame Bréval qu'elle en est redevable ; orpheline en venant au monde , Marie a été recueilîieet adoptée par l'excellente femme qui avait consulté plutôt l'élan de son cœur, que les faibles ressources que lui procuraient une
renie de cinq cenls francs, et les travaux d'aiguille , si maigrement rétribués ; heureuse et fîére îout à la fois d'avoir arraché une victime au vice et à la dépravation , madame Bréval avait concentré toutes ses joies sur l'enfant que la providence lui envoyait; veuve d'un capitaine de la garde impériale , qui avait trouvé la mort au pont de Montereau , madame Bréval n'avait jamais voulu se remarier ; le ciel lui avait refusé un enfant , le hasard , la misère, l'inconduile peut-être lui donnaient celte petite créature qu'elle arracha du lit de mort de sa mère , et qu'elle emporta chez elle en se disant :
— Pauvre enfant ! si Dieu le permet , tu seras plus heureuse que celle qui vient de te donner l'existence !
Madame Bréval approche de la soixantaine; elle est petite, a de l'embonpoint, un peu trop, car il lui occasionne de fréquentes indispositions; les traits de son visage ne sont pas flétris, et sans ses cheveux blancs qu elle porte
et soigne avec beaucoup de coquetterie , on ne lui donnerait pas son âge ; sa vue est affaiblie, elle ne peut rien faire, ni voir quelque chose sans ses lunettes; c'est un de ses sujets d'affliction, et dix fois dans la journée, elle se surprend à regrelter ses yeux de vingt ans ; cependant , elle ne fait jamais celte réflexion quand Marie est là, car celle-ci ne manquerait pas de lui dire :
— A quoi bon te fatiguer pour festonner des bandes de mousseline; c'est un travail si ingrat ! et puis, lu ne vas pas vite; repose-toi, bonne mère, je travaillerai deux heures de plus le soir, et il n'y aura rien de perdu !
Madame Bréval sait que Marie lui fait la guerre pour son feston, aussi se garde-t-elle bien de convenir que ce travail lui fatigue la vue.
— Nous ne sommes pas assez heureuses pour que je me croise les bras, se dit la vieille dame, il faut donc travailler.
C'est suriout depuis quinze jours, qu'elle est entrée en. convalescence, à la suite d'une
maladie inflammatoire qui a fait craindre pour sa vie, que madame Bréval ne cesse de se répéter, avec une courageuse résignation :
— Maintenant, plus que jamais, je dois travailler pour payer les visites du médecin et les drogues de l'apothicaire.
Et en travaillant assiduement douze heures par jour, la pauvre dame pouvait à peine gagner six sous ! Marie avait bien raison quand elle lui disait :
— Le feston est un travail trop ingrat. Une demi-heure s'est écoulée depuis que
Marie est rentrée, et madame Bréval n'a pas fait un mouvement; son sommeil est doux et paisible; Marie lève les yeux de temps à autre, et contemple sa mère d'un air satisfait el joyeux.
— Ce repos lui fait du bien , murmure-telle; le médecin l'a dit: de la tranquillité, un peu de promenade au soleil, quelques distractions, et dans un mois, il n'y paraîtra plus; elle sera entièrement réîablie,.. Je ne la laisserai
pas festonner davantage; madame Firmin m'a bien promis de me soutenir dans mon mensonge; je lui dirai qu'elle n'a plus de bandes de mousseline à lui donner... je veillerai deux heures de plus chaque soir...
Madame Bréval fait un mouvement, et prononce, d'une voix faible, le nom de Marie.
— Voulez-vous quelque chose? ma mère , lui dit la jeune fille en se levant aussitôt et en s'approchant du fauteuil de madame Bréval.
— Ah! te voilà de retour, mon enfant; j'ai dormi bien long-temps, n'est-ce pas? et ce feston qui est pressé, que madame Firmin attend depuis hier !... Marie, tu n'es pas raisonnable; tu seras cause que madame Firmin ne nous en donnera plus à faire.
Tout en disant ces mots, madame Bréval, qui n'a point ses lunettes, promène autour d'elle des regards incertains; elle semble chercher quelque chose, et Marie, qui devine que c'est sa broderie, lui donne et ses lunettes et la lettre de Jabulot, en disant :
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— Bonne mère, ton feston est là, sur la table; mais avant de le remettre à travailler, lis ce que notre propriétaire t'écrit ; M. Baptiste avait l'air tout joyeux en me remettant celle lettre ; c'est quelque bonne nouvelle, sans doute.
— Hum ! hum 1 fait la vieille dame en hochant la tête, je crains bien que M. Jabulot ne veuille pas nous accorder encore un délai...
Et elle brise le cachet, et parcourt en silence 1 epître aigre- douce de son propriétaire Marie n'ose interroger sa mère, et celle-ci fait violence à son cœur pour ne pas éclater en reproches, et lire à sa fille la lettre de Jabulot ; cependant, elle ne peut réprimer un mouvement de dépit, et dit, en froissant le papier qu'elle met dans la poche de son tablier :
— C'est encore un sacrifice qu'il faudra faire; mais les circonstances l'exigent impérieusement.
— Qu'est-ce donc? maman, demande Marie, que les paroles de madame Bréval ont rendu
toute tremblante; de quel sacrifice veux-tu parler ?
— Ma bonne Marie, lui répond madame Bréval, le propriétaire de cette maison me fait demander les deux termes que je lui dois; je ne peux pas compter sur un délai, il a besoin d'argent, et me menace.,.
— Il vous menace! s'écrie Marie avec indignation.
— De me donner congé, reprend madame Bréval ; c'est son droit, et je ne puis lui en vouloir.
— Le méchant homme! dit Marie; ne pas avoir pitié de nous quand il sait que tu relèves à peine d'une maladie longue et cruelle... M. Baptiste ne lui a donc pas dit que j'allais avoir beaucoup d'ouvrage, et qu'avant peu, nous pourrions nous acquitter envers lui.
— Ma chère enfant, c'est encore un délai que nous lui faisions demander, et M. Jabulot ne veutplus nous en accorder... Ce soir, quand Auguste rentrera, je lui parlerai; depuis trois
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mois qu'il demeure avec nous, je n'ai pas voulu lui demander le prix de la chambre garnie que je lui loue, mais aujourd'hui qu'il le faut absolument... Tu guetteras son retour, Mar'e...
— Oui, maman, mais c'est que...
— Il nous néglige, ce cher Auguste; ces jeunes gens! le séjour de Paris a tant d'attraits pour eux! je crois qu'il se dérange... — Et madame Bréval s'interrompt pour compter sur ses doigts : — Trois mois à douze francs, dit-elle, c'est trente-six francs, et en vendait ma pendule et mon tableau de la vierge Marie, dont on m'a offert quarante francs. . .
— Pourquoi vendre tous ces objets, ce tableau qui, m'as-lu dit, le rappelle des jours heureux? Madame Firmin a beaucoup de commandes, et ne me laissera pas manquer d'ouvrage; c'est à moi d'acquitter cette dette; ohî je travaillerai avec courage, je passerai les nuits, mais tu garderas ta vierge Marie et ta pendule... S'il le faut, j'irai implorer la pi-
lié de M. Jabulot, je lui dirai notre situation ^ et il n'aura pas la cruauté de me refuser.
— Non, Marie, non, dit madame Bréval avec le ton de la résolution , tu n'iras point t'humilîer devant un homme qui ne comprendrait pas ta douleur; ce sacrifice, que tu veux empêcher, doit s'accomplir tôt ou tard ; ce logement est trop grand pour nous... Je céderai à Auguste les meubles qui garnissent la chambre qu'il occupe, et avec le prix que j'en retirerai , nous paierons nos dettes ; le médecin d'abord , puis l'apothicaire ; son mémoire doit se monter bien haut.
— Il est payé ma mère, répond aussitôt Marie en rougissant,
— Et comment as-tu fait? ma pauvre enfant.
— Je vais le le dire, mais tu ne me gronderas pas ?
Madame Bréval, pour toute réponse, dépose un baiser sur le front de Marie ; cette caresse rassure la jeune fille qui lui dit en baissant les yeux :
— J'ai long-îemps hésité avant de coiiiier notre embarras à M. Auguste, mais hier, j'ai surmonté mes répugnances, et je l'ai prié de me donner... ce que tu te proposais de lui demander ce soir.
— Cet argent sur lequel je complais, dit madame Bréva! avec le ton de l'étonnemenl.
— Il le fallait absolument ma bonne mère; tous les matins, quand je descendais pour vaquer aux soins de notre ménage, le pharmacien ne manquait jamais de sortir de sa boutique pour venir me parler de ce que nous lui devions... Il y a eu pour soixante francs de sirops et de potions !... et il me disait que cette somme éîait assez forte pour qu'on songeât à la lui payer, et chaque jour il me renouvelait celte demande ; je ne pouvais que lui faire des promesses... Hier au matin, il a osé m'arrêter dans la rue pour me dire qu'avec une figure comme la mienne on ne devait pas être embarrassée de satisfaire ses créanciers... Comprends-tu cela, maman, et il me serrait les
mains à me donner envie de crier ; je l'ai prié de me laisser tranquille, alors, il m'a dit en élevant la voix : Petite, dites à votre mère que simonmémoiren'estpassoldécesoir, demain, je la citerai chez le juge de paix !... Plusieurs personnes, qui passaient dans la rue, se sont arrêtées à me regarder; j'étais honteuse, et je sentais queje rougissais... M. Auguste qui allait à son travail, m'a rencontré dans l'escalier et m'a demandé ce que j'avais à pleurer... Je n'ai pas eu la force de lui taire la cause de mon chagrin, et en lui racontant l'affront qui venait de m'être fait, je lui ai demandé les moyens d'empêcher que les menaces de ce vilain homme ne se réalisassent... Je dois de l'argent à votre mère, m'a-t-il répondu ; à combien se monte ce mémoire ? — A soixante francs, lui ai-je dit étourdiment. — Je m'en charge, mademoiselle Marie, a-t-il continué; épargnez à votre mère ce nouveau sujet de chagrin, et n'ayez plus d'inquiétude de ce côté... Et le même soir il m'a remis le mémoire acquitté.
— Bon jeune homme, dit madame Bréval en soupirant, son cœur n'a pas changé ; mais son caractère, ses habitudes...
— Monsieur Auguste travaille beaucoup, dit timidement Marie.
— Il te l'a dit, reprend aussitôt madame Bréval en attachant sur la jeune fille un regard interrogateur.
— Non, maman, mais j'ai cru m'en apercevoir ; et puis, il rentre quelquefois si tard...
— Oui, oui, articule doucement la vieille dame en se parlant à elle-même, et ces absences-là ne sont pas naturelles... Je crains bien... Marie donne-moi ce qu'il faut pour écrire. ..je vais répondre à M. Jabulot.
Marie s'empresse d'approcher la petite table et de mettre dessus un cahier de papier, l'encrier et les plumes et dit en se penchant vers sa mère :
— Tu peux lui promettre de l'argent pour la fin du mois ... j 'en gagnerai beaucoup. . . oh î mais beaucoup ! madame Firmin me choisira le
travail le plus avantageux, le mieux rétribué.
— - Et puis je festonnerai, ajoute madame Bréval en essayant sa plume.
— Pauvre mère! pense Marie, comment lui dire que je ne veux pas qu'elle travaille... je n'oserai jamais lui faire un mensonge ; il le faut cependant, le médecin Ta dit.
Marie prend sa broderie, et madame Bréval écrit à la hâte les lignes suivantes :
« Je remercie M. Jabulot de la pitié qu'il « me témoigne, et je vais faire tous mes efforts « pour qu'il n'aie point sujet de se repentir « de ses généreuses intentions à mon égard. « 11 comprendra que je ne puis, ni ne dois act< cepler ses offres ; en y réfléchissant davan- « tage, il se serait abstenu d'une proposi- « tion qui me blesse et m'humilie.
et Dans quelques jours, vous n'aurez plus « le droit de m'adresser des reproches, et au « terme prochain je quitterai votre maison.
« Veuve Bréval. »
— levais descendre cette lettre dit madame
Bréval en la cachetant; j'ai besoin de marcher un peu, ça me fera du bien.
— Mais , maman, le médecin a défendu de le laisser sortir... Plus tard, a-t-il dit, dans quelques jours.
— Ma chère enfant, les médecins connaissent nos faiblesses, et quand ils prescrivent une chose, ils savent qu'on ne la fera qu'à moitié... Je n'irai pas dans la rue, il y aurait imprudence de ma part, mais je puis, sans aucun danger pour moi, descendre trois étages... en même temps je profiterai de l'occasion pour entrer chez madame Durand, afin de la remercier des complaisances et des attentions qu'elle a eues pour moi pendant ma maladie.,.. Je lui dois une visite ; n'as- tu pas quelque dessin nouveau à montrer à sa fille ?
— Non, maman, madame Firmin doit m'en envoyer plusieurs dans la journée... Tu diras à Juliette que je les lui descendrai aussitôt qu'ils arriveront.
Madame Bréva! se lève de sa bergère, fait
plusieurs fois le tour de sa chambre en disant à Marie :
— Tu le vois, je suis forte, je puis descendre.
— Oui, maman, tu vas beaucoup mieux, mais il ne faut pas rester trop long-temps chez madame Durand, car à midi, tu as ton sirop à prendre.
Et Marie donne le bras à sa mère et la conduit jusqu'à la porte ; madame Bréval ne veut pas qu'elle l'accompagne jusques chez Jabulot ; elle lui rappelle qu'elle a promis son ouvrage pour le lendemain soir, et ISÏarie, qui sait qu'elle n'a pas une minute à perdre, si elle veut tenir parole à madame Firmin, Marie suit quelques inslans sa mère du regard, et rentre en disant :
— Dépéchons -nous ! mon Dieu, ce col est bien peu avancé! la broderie en est si difficile !
Pendant que Marie travaille, madame Bréval est entrée chez Jabulot, où elle ne trouve (jue Baptiste qui y remplit ses fonctions de
froUeur et de valet de chambre ; madame Bréval lui donne sa lettre en îe priant de la remettre à Jabulot aussitôt qu'il rentrera ; et elle remonte l'escalier et s'arrête au deuxième.
C'est là que demeure madame Durand.
Son appartement est plus vaste que celui de la pauvre veuve ; une antichambre, une salle à manger, deux chambres à coucher, une cuisine et un petit cabinet noir, pour mettre un lit de bonne, composent ce logement assez somptueusement meublé, et où se trouvent toutes les commodités de la vie, le confortable qui annonce l'aisance, le bien-être intérieur ; le carreau est recouvert par de bons tapis d'Aubusson, et il y a grand feu dans les cheminées; au moment où madame Brévaî s'apprête à tirer le cordon de la sonnette, Marianne, la bonne de madame Durand, sort de sa cuisine dont la porte était entr'ouverte, et vient s'informer de ce qu'elle demande.
— Tiens ! c''est vous ! s'écrie Marianne, ah! il paraît que ça va mieux ; c'te pauvre ma-
mezelle Marie doit être joliment contente, elle qui pleurait du matin au soir comme une Magdeleine... Tiens! liens! ajoute -t- elle en se reculant afin de mieux voir madame Bréval, c'est que vous n'êtes pas changée du tout, du tout... Si, vous avez les joues plus maigres, et puis vous êtes pâle... Mais ça reviendra.
— Je l'espère, Marianne, mais je voudrais parler à votre maîtresse...
— Madame Durand est invisible pour le moment ; elle est avec... Mais mamezelle Juliette peut vous recevoir; elle tape sur son pialo,, . L'entendez-vous ? elle y va d'une fière force... eh bien, son maître, un grand frisé, dit qu'elle ne fait pas de progrès...
Tout en babillant, Marianne a introduit madame Bréval dans la salle à manger, où on a placé le piano sur lequel mademoiselle Durand exerce ses jolis doigts une partie de la journée; le reste du temps, elle lit des romans en cachette, ceux de Pigault-Lebrun surtout, que Marianne va lui chercher au cabinet de
lecture voisin ; ses leçons de danse, et les soins qu'elle donne à sa toilette, emploient tous ses instans de loisirs.
Juliette a dix-sept ans, c'est une petite fille à la taille svelte, aux formes mignonnes, à la figure pâle, aux longs cheveux noirs qui rehaussent la blancheur de sa peau , et donnent à sa physionomie langoureuse une expression indéfinissable ; car c'est tout à la fois une sorte d'abandon, de nonchalance, puis les dehors d'un caractère impérieux, volontaire: ses yeux noirs ne s'animent, sa petite bouche ne se contracte que quand on répond à ce qu'elle demande par un refus formel ; à voir Juliette, à l'entendre parler, on ne la soupçonnerait pas capable d'une résolution, tant elle affecte de langueur et de nonchalance dans ses manières et dans ses discours; Juliette sait rougir et baisser les yeux ; elle ne regarde jamais un homme en face,et se trouve mal à F aise quand son maître de piano lui donne sa leçon ; nous devons dire que l'émule de Litz a cinquante ans, une titus
blonde, bouclée et friséeà l'insiar des amours des ballels-pantomirnes, qu'il parle du nez, prend vingt prises de tabac à Theure. est cruellement cicatrisé de petite vérole, et qu'enfin le maiheureux a un pied-bot.
Cette infirmité, sonùge, sonhorribîelaideur, senties seuls titres de recommandation qiïiiui ont valu la confiance de madame Durand, car celle-ci n'a pas voulu donner à sa fille une maîtresse de piano parce qu'elle craint les conseils, les propos et les bavardages de ces professeurs en jupons.
Quand madame Bréval entra dans la salle à manger, Juliette était assise à son piano et étudiait la marche de la Muette de Porticci\ la jeune fille ne se dérange pas pour donner un siège à la pauvre veuve, elle laisse ce soin à Marianne, et achève en minaudant et prenant une pose horizontale, les dernières notes d'un des plus beaux morceaux échappés à la verve musicale d'Auber.
— Vos vœux et ceux de votre excellente
mère ont été exaucés, mademoiselle Juliette, dit madame Bréval qui a le bon esprit de ne pas remarquer la petite moue boudeuse que lui fait la jeune fille; oui, je suis enfin rétablie, et ma bonne Marie, ma chère garde-malade va pouvoir réparer ses forces par un sommeil que je ne troublerai plus.
— Ma mère et moi, madame, partageonsbien sincèrement votre joie ; il est si cruel de voir souffrir les personnes qu'on estime et qu'on aime.
— Je venais remercier votre mère des bontés qu'elle a eues pour moi, pour ma fille, pendant les deux mois qui viennent de s'écouler; quant à vous, mademoiselle, vous pouvez croire à la reconnaissance et à la profonde grafitude de la pauvre malade à laquelle vous veniez tenir compagnie et lire le journal de madame votre mère; ce sont des attentions qui font beaucoup de plaisir aux vieilles gens, et qui coûtent un peu aux jeunes.
Juliette n'est pas d'humeur causeuse; elle
50 JULIE t TE.
ne répond aux [Xjlilesses de madame Brévaî que par un pelil mouvement de têle qui a quelque chose de protecteur, de hautain. La pauvre dame fait tous ses efforts pour soutenir la conversation, mais Juliette est d'un laconisme désespérant, et c'est à peine si quelques monosyllabes s'échappent de ses lèvres.
— Vous devez faire beaucoup de progrès sur le piano? lui demande madame Bréval.
— La musique est si difficile! répond Juliette.
— C'est un art qui demande à être cultivé; il faut de la persévérance.
— J'aime bien mieux mes leçons de danse, ajoute Juliette qui ne peut retenir un bâillement; la musique me donne la migraine, s'empresse- telle de dire pour excuser son impolitesse.
— Je m'en aperçois, répond, en souriant , madame Bréval ; j'aurai le plaisir, une autrefois, de voir madame votre mère... qui esl sortie, m'a-t-on dit.
JULIETTE. 5i
— Ma mère est occupée, madame, elle ne peut voir personne en ce moment ; elle regrettera vivement de ne pas vous avoir reçue, j'en suis persuadée.
— Je le crois, comme vous le dites, mademoiselle, continue madame Bréval; soyez assez bonne pour lui présenter mes respects et Tassurance de ma vive reconnaissance.
En disant ces mots , la pauvre veuve fait une profonde révérence à Juliette, qui s'est enfin décidée à quitter le tabouret de son piano, et à reconduire madame Bréval jusqu'à la porte du carré; un je vous salue , froidement articulé, arrive à peine aux oreilles de celle à laquelle il s'adresse; la porte se referme sur madame Bréval , et Juliette revient dans la salle à manger, ferme son piano, jette avec humeur sa musique sur une chaise, et frappe du pied en murmurant :
— Quel ennui de rester là ! et maman qui m'a défendu d'entrer dans ma chambre... sans doute parce qu'elle craint que je n'entende ce
qu'elle dit dans la sienne... Quand ce M. Martin est avec elle, je suis certaine de passer la journée la plus maussade... si je pouvais lire mon troisième volume de M, Botte.,, mais il est dans ma chambre... Je serai malade pendant huit jours ! je me mettrai à la diète!... Mon Dieu , que je m'ennuie !
Et Juliette se laisse tomber sur une chaise en disant tristement ;
— Je suis bien malheureuse î
lulîftle (t Mavle,
Il y a deux ans que madame Durand est venue demeurer dans la maison de la rue de Sainlonge; mais alors, elle n'occupait pas l'appartement, où nous la retrouvons au commencement de Tannée 1 837 ; ce fut dans une portion du logement du troisième étage, fractionné pour les besoins des locataires et réuni
plus lard, que madame Durand établit ses pénates; son mobilier était modeste; elle veillait avec sa fille aux soins du ménage, ne sortait que fort rarement, et n'affichait pas, dans sa toilette, un luxe ridicule et de mauvais goût; madame et mademoiselle Durand ne portaient que de simples bonnets dejaconas, leurs châles étaient en mérinos, et leurs robes en indienne quelle que soit d'ailleurs la saison.
La mère et la fille n'exerçaient aucune profession, mais les travaux d'aiguille, qui sont familiers à presque toutes les femmes, pouvaient leur offrir des ressources , et toutes deux cherchèrent à se procurer de l'ouvrage.
Dès ce moment, date la connaissance que madame Durand fît de la veuve Brévaî; la conformité d'âge des deux jeunes filles, leurs goûts, qui étaient les mêmes, resserrèrent encore les liens d'amitié qui avaient pris naissance dans cette intimité du voisinage , ce besoin de chercher des distractions peu coûteuses dans son propre intérieur: amitiés trimestriel-
les qu'un congé d'huissier, un caprice ou la nécessité de s'agrandir fait bien vite oublier.
Juliette avait de la vivacité dans le caractère, de l'esprit naturel et beaucoup d'obligeance, de bonne volonté; élevée d'abord avec soin, dans un des pensionnats les plus élégans de Paris, Juliette avait vu s'interrompre brus quement et sans déplaisir, des études auxquelles son esprit paresseux, son caractère insoumis, volontaire, ne trouvaient qu'aridité, dégoût et fatigue inutile; elle était sortie de son pensionnat avec joie, car elle échappait à une surveillance incessante, à des conseils qu'elle n'écoutait, que par déférence pour la personne qui les lui faisait, mais en se promettant bien de ne point les suivre; et quand sa mère lui avait dit, en la pressant tristement sur son cœur:
— Ma pauvre Juliette, des circonstances bien cruelles m'obligent à te retirer de ton pensionnat; à renoncer aux avantages que pouvaient te procurer une éducation brillante,
56 J0LIETT2.
JuiieUe avait répondu, en embrassant sa^ mère:
— J'en saurai toujours assez î
Et afin de prouver victorieusement à sa mère, que son éducation n'aurait pas à souffrir du revers inattendu qui la privait des leçons de maîtres, dont la spécialité était une garantie de plus, Juliette se livra pendant quelque temps, avec une persévérance peu ordinaire, à étudier la grammaire, la géographie, l'histoire; à faire des dictées, des analyses, des verbes, des additions, à réciter des fragmens d'évangiles et d'épîtres: ceci dura un grand mois, après lequel Juliette tomba malade; ce n'était qu'une légère indisposition, mais quand elle fut convalescente, sa mère s'opposa formellement à ce qu'elle reprit ses travaux; et quelquesjours après, une nouvelle secousse, un de ces malheurs domestiques, qui changent tout-à-coup l'avenir d'une famille, vint encore renverser les projets formés par madame Durand qui fut obligée de quitter l'apparlemcnl qu'elle occu-
pait dans la rue Hauteville, de vendre une parlie du mobilier qui le garnissait, et dv*^ chercher au Maraij un logement modeste en rapport avec sa nouvelle situation.
Toutes les fois que Juliette avait voulu questionner sa mère , pour connaître la cause de ces brusques changemens de fortune, celle-ci avait gardé le silence; on eût dit qu'elle n'était pas maîtresse du secret que sa fille la sollicitait de lui confier; Juliette n'avait pas insisté, mais le peu de confiance que sa mère lui accordait, la réserve qu'elle affectait d'avoir pour tout ce qui pouvait l'intéresser, lui inspirèrent de bonne heure ce sentiment de défiance, celte dissimulation dont les germes profonds pénétrèrent dans son âme, et lui firent un devoir de déguiser sa pensée, de composer son visage et de peser toutes les paroles qui lui échappaient; ce masque de la dissimulation, Juliette avail su le prendre, persuadée qu'il était nécessaire pour vivre dans le monde.
Et jusqu'alors, sa mère, et un M. Martin .
58 JULIETX£.
son intime ami, avaient composé ce monde au milieu duquel Juliette vivait.
Plus lard, la société de madame Bréval et de Marie vint apporter de nouvelles idées à Julieite.
La douceur, le caractère égal, l'enjouement de Marie tirent penser à Juliette qu'il n'était pas nécessaire d'avoir de bonnes qualités, mais qu'il était indispensable de faire croire qu'on les possédait; les éloges que madame Bréval donnait à sa fille d'adoption éveillèrent dans l'àme de Juliette un sentiment de jalousie envieuse qu'elle cacha avec soin, mais en même temps, elle s'étudiait à réprimer les mouvemens d'impatience qui lui étaient naturels, ses inégalités de caractère et son penchant à la médisance; Juliette parvint au but qu'elle voulait atteindre, et madame Bréval la félicita sincèrement d'un changement qu'elle attribuait au bon exemple que Marie offrait à son amie.
Cette intimité des deux jeunes filles, dont la position était semblable, les espéranceti aussi
précaires et l'avenir incertain, celle intimité ne fut jamais bien étroite; Juliette aimait beaucoup les confidences, mais en revanche, elle n'en faisait jamais; Marie épanchait avec confiance, dans le cœur de son amie, ses petits chagrins, les désirs qu'elle formait, ses espérances pour un avenir meilleur ; ses souhaits étaient modestes : un intérieur paisible, un mari jeune, aimable, aimant surtout, et du travail, voilà ce que Marie rêvait, sans oser l'espérer. Juliette lui répondait d'un air résigné :
— Moi aussi, ma bonne Marie, je partage entièrement tes idées, je forme les mêmes vœux qui, peut-être, ne.se réaliseront jamais; mais cela fait tant de bien d'espérer! et puis, on n'en est pas toujours réduite à voir son bonheur dans des espaces imaginaires; et au moment où on s'y attend le moins, on rencontre ce mari jeune, aimable, aimant surtout... Est-ce que ce moment là n'est pas encore arrivé pour loi ? ma chère Marie.
— Hélas ! non . disait INIarie avec ingénuité.
— Ni pour moi, ajoutail Juiiellc.
La situation de madame Durand avaiUoujours été un problème pour sa fille, qui ne se rappelait que des souvenirs confus des premiers temps de son enfance: Juliette n'aimait pas à les préciser dans sa mémoire: alors, elle avait compté plus de jours mauvais que de jours heureux; son père la traitait avec brutalité, sa mère la négligeait, et les autres enfans, ses camarades du voisinage, refusaient de jouer avec elle, parce que ses vétemens étaient malpropres et qu'on lui donnait plus souvent du pain sec à déjeuner, que des fruits ou des confitures pour le lui faire digérer facilement
Plus tard, cette situafion précaire fit place à une aisance fort désirable; et pour la première fois, madame Durand abdiqua les soins duménage entre les mains d'une robuste picarde , à laquelle elle donnait deux cents francs de gages; mademoiselle Durand atteignait sa douzième année, et sa mère, qui songeait à lui faire
apprendre un état, renonça à ce sage dessein pour donner à sa fille une éducation brillante; M. Martin, son ami, son conseiller, essaya, mais vainement , de la détourner d'un projet aussi dispendieux qu'il était inutile au bonheur de Juliette; il avait été jusqu'à offrir d'enseigner bénévolement à la jeune fille ce qu'il savait, mais cette proposition n'avait pu ébranler la résolution prise par madame Durand, et à quelques jours de là, Juliette était entrée dan& un pensionnat de la rue de Clichy .
, La jeune fille n'avait pu se faire aux habitudes et à la discipline de cette maison d'éducation; rester assise une partie de la journée, travailler assiduement pour se mettre dans la tête les leçons des maîtres d'études; s'occuper du matin au soir, c'était, pour Juliette, une contrainte trop pénible, et qui devait influer d'une manière fâcheuse sur sa santé ; une maladie de langueur mit ses jours en danger, et la fît revenir chez sa mère, où les soins les plus empressés, les plus assidus, triomphèrent aisé-
ment d'un mal qui n'avait pas encore de profondes racines; à peine rétablie, Juliette, qui ne trouvait pas chez sa mère les distractions, les plaisirs qu'elle croyait y rencontrer, fut la première à demander qu'on la reconduisit à son pensionnat. Cette soumission, aux volontés de sa mère, lui valut quelques cadeaux et de belles promesses , qui devaient se réaliser quand elle serait grande.
A quinze ans , Juliette quitta de nouveau son pensionnat , mais cett€ fois , ce fut sa mère qui vint la chercher , et qui lui apprit , en pleurant amèrement , qu'un revers de fortune la mettait désormais dans l'impossibilité de lui laisser achever son éducation ; Juliette resta froide et insensible au désespoir de sa mère , et en revenant prendre possession de sa petite chambre , elle ne s'adressait que cette question :
— Avions-nous une fortune ?
Ce qui se passa sous ses yeux , quelque jours après , dut la convaincre que si sa mère,
avait joui jusqu'alors des aisances de la vie , des circonstances malheureuses la replongeaient dans la situation précaire et voisine de l'indigence , que ses souvenirs de l'enfance lui rappelaient confusément , et qu'elle ne pouvais jamais envisager qu'avec un sentiment de dégoût invincible.
— Je ne devais pas connaître le bonheur ! s'était dit Juliette.
Et pendant dix-huit mois , qui lui parurent des années , la jeune fille avait dévoré ses larmes , et s'était fait violence pour s'habituer aux privations de toute sorte qu'il lui fallait supporter ; elle enviait la gaieté , l'enjouement de Marie ; sa résignation , qu'elle s'efforçait d'imiter , lui semblait un effort surhumain ; mais son orgueil la soutenait, et lui donnait le courage de travailler à coudre des chemises , des peignoirs que Marie lui procurait chez sa îingère.
. Madame Firmin se montrait méticuleuse sur la confection des objets qu'elle confiait aux
ouvrières qui ne travaillaient pas sous ses yeux ; quand on lui rapportait de l'ouvrage , elle l'examinait avec attention . critiquait ou louait , suivant qu'elle avait à se plaindre ou à se féliciter ; si ses louanges étaient exagérées, en revanche, ses reproches étaient vifs , désobligea ns.
Un jour , Juliette rapporta des camisoles élégamment garnies qui faisaient partie du trousseau d'une mariée ; madame Firmin , avant de lui donner de l'ouvrage, regarda, une à une , les malencontreuses camisoles qui avaient été achevées dans une soirée de découragement et d'humeur.
— C'est travaillé en dépit du sens-commun, dit la lingère après quelques minutes d'examen ; ces camisoles sont gâchées , perdues!... Bien certainement , mademoiselle , je ne vous confierai plus rien
Et madame Firmin chiffonna , mit en tapon les maudites camisoles et les jeta dans le comptoir en continuant d'exhaler bien haut son
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méconlenletnent. Julielle savait qu'elle avait tort, mais elle ne voulut pas essayer de se justifier ; elle sortit du magasin le cœur serré , les yeux remplis de pleurs , la respiration haletante , embarrassée , revint chez sa mère et lui raconta , en sanglotlant , ce qui venait de lui arriver.
Son trouble ne lui avait pas permis d'apercevoir M. Martin , le confident de sa mère , qui s'était retiré discrètement à l'écart , et que madame Durand lui montra du doigt en disant :
— Console-toi de cette petite mésaventure , ma chère Juliette , grâce au ciel et à cet excellent ami , nous n'aurons plus à demander au travail notre pain de tous les jours.
— Quoi ! ma mère , s'était écriée Juliette , votre fortune vous serait rendue ?
— Le gain d'un procès , sur lequel on ne
pouvait fonder d'espérances , permeUra à
madame \olre mère de vivre comme par le
passé.
En disant ceci , M. Martin avait échangé un coup-d'œil significatif avec madame Durand.
— Ah ! que je suis heureuse ! ma bonne mère; je pourrai songer à l'avenir sans frayeur.
Juliette ne formula pas sa pensée tout entière ; mais en songeant que désormais elle n'aurait pas à supporter les reproches humilians , les tracasseries que ses occupations journalières Ini suscitaient , sa joie fut vive, et l'excès de son bonheur lui fit bientôt oublier les cruelles alternatives d'une existence , dont le lendemain était toujours en question.
Le deuxième étage de la maison de Jabulot était à louer ; madame Durand le visita , en compagnie de M. Martin , qui conseilla les changemens à faire dans la distribution de l'appartement , et indiqua la nuance des papiers , dont jM. Jabuîot se vit obligé de faire tapisser toutes les pièces , mais il se dédommagea de celte dépense forcée en augmentant
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le loyer de dix écuseten y ajoutant le 30u pour livre.
— Ce n'est pas pour moi , avait-il dit en grimaçant, mais pour mon portier, un pauvre diable qui a besoin de cela.
Pendant qu'on décorait l'appartement du deuxième , madame Durand , toujours en compagnie de M. Martin , courait les ventes , les bazars , visitait les marchands de meubles du faubourg Saint-Antoine , les tapissiers , et en moins de huit jours , on lui meubla son appartement , avec plus d'élégance que de goût véritable.
Dans les premiers temps de son installation; madame Durand invitait fréquemment la veuve Bréval et sa fille d'adoption à dîner et à passer la soirée ; madame Bréval acceptait , non pour elle , mais parce que cela faisait plaisir à Marie ; qui jouissait sincèrement du bonheur de Juliette ; et Juliette l'en remerciait par l'accueil le plus aimable/ par des prévenances et de petits cadeaux^
68 JULIETTS.
Mais un jour , cette intimité avec des petites gens , c'est ainsi que le commensal de madame Durand, appelait madame Bréval et sa fille d'adoption , cette intimité déplut à M. Martin qui fit entendre , le plus doucement possible , à madame Durand , que des connaissances comme celles-là étaient plus nuisibles qu'utiles, qu'il fallait rompre avec madame Bréval , ou du moins l'éloigner insensiblement , afin d'éviter un éclat fâcheux; et madame Durand, qui ne savait pas résister aux volontés de son ami, défendit à Juliette de tutoyer INIarie , de monter chez elle pour lui faire admirer les cadeaux qu'on lui faisait , enfin de la traiter en amie intime.
Juliette ne demanda pas l'explication d'une défense , qu'elle se promit d'enfreindre quand l'envie lui en prendrait , et tandis que sa mère se félicitait de sa docilité , Juliette songeait aux moyens de voir Marie tous les jours sans qu'on le sût ; elle ne craignait pas de désobéir aux ordres de sa mère ^ seulement , elle
JULISTTE. 69
ne voulait pas qu on put la convaincre de désobéissance.
Tant qu'il fallut employer la ruse , et la dissimulation , Juliette trouva beaucoup d'attraits aux visites qu'elle rendait à Marie , mais quand M. Martin , qui était instruit de toutes ses démarches , lui eut dit avec le ton de l'i-. ronie :
— A quoi bon faire violence aux sentimens de votre cœur , mademoiselle ; suivez leur impulsion ; fréquentez Marie Bréval , si vous trouvez , dans cette liaison , de quoi satisfaire
aux élans de votre âme aimante madame
votre mère , tout en regrettant que vous lui désobéissiez , ne veut pas vous rendre malheureuse ; à l'avenir , vous pourrez voir librement , recevoir même dans votre chambre, cette amie à laquelle vous êtes si sincèrement attachée.
Il n'en fallut pas davantage pour détacher Juliette de Marie , pour la faire renoncer à ces tête-à-têle dans lesquels elle avait passé de si
délicieux inslans ; du moment qu'on ne lui défendait plus une chose , Juliette y renonçait d'elle-même ; cependant , elle n'osa rompre avec Marie , ni même lui témoigner de la froideur ; la prétendue sévérité de sa mère lui servit de prétexte pour justifier ses rares visites , Marie fut la première à l'engager à ne point mécontenter sa mère, à respecter la défense qu'elle lui avait faite, et Juliette, tout en rougissant de son mensonge, s'applaudit d'avoir eu le courage de le faire.
La maladie de madame Bréval était venue renouer des liens d'amitié , que la subite fortune de madame Durand avait brisés ; les visites de Juliette , celles de sa mère , qui ne montait plus chez la pauvre veuve , étaient devenues fréquentes , journalières ; c'était un dernier hommage rendu à une intimité établie par le malheur et la conformité des situations ; mais quand madame Durand cessa ses visites ; sa fille aurait bien voulu prendre cette résolution et suivre l'exemple qu'elle avait sous les
yeux, mais un motif secret, dont elle n'osait se rendre compte , l'en empêcha.
Depuis trois mois environ , Auguste Bidois, le provincial qui avait été recommandé à la vigilante amitié de madame Eréval , habitait la petite chambre du quatrième , et passait presque toutes ses soirées au chevet de la pauvre dame qui était tombée malade quinze jours après son arrivée.
Auguste était joli garçon, aimable, prévenant ; la société des deux jeunes tilles , également jolies , contribua puissamment à le rendre assidu auprès de la pauvre malade ; incertain d'abord sur le choix qu'il devait faire , Auguste s était dit , que celle des deux qui répondrait à ses œillades , à ses soupirs , serait la préférée, et qu'il l'aimerait : mais comme ni Marie, ni Juliette ne paraissaient faire attention à ses contorsions sentimentales , Auguste résolut de choisir celle qu'il voulait aimer. Quels étaient ses projets, le but qu'il se proposait dans la liaison qu'il souhaitait ar-
7â JULIETTE,
demment de former? Auguste n'y avait pas réfléchi un seul instant , ou plutôt , il n'avait pas voulu envisager les suites de la passion qu'il se flattait de faire naître par ses prévenances , ses soins et tous les semblans d'amour auxquels un cœur sans expérience se laisse jprendre facilement.
Apprenti - séducteur , Auguste crut faire preuve de beaucoup d'habileté en n'adressant pas son hommage à celle qu'il avait choisie. La beauté de Juliette , son caractère inégal , fantasque , capricieux , son esprit vif en réparties , sa coquetterie , l'élégance de ses toilettes , peut-être aussi la situation dans laquelle elle était placée, lui firent donner la préférence , mais afin de savoir s'il avait fait quelque impression sur son cœur , Auguste se montra assidu , empressé auprès de Marie.
— Si je plais à Juliette , s'était-il dit , la jalousie quelle ressenUra , sans pouvoir la dissimuler , m'apprendra ce que je puis espérer ; soyons aimable avec Marie , mais ne lui pro-
mêlions rien ; la prudence m'en fait une loi.
Marie ne pouvait soupçonner la perfidie dont elle était victime , et ce mari jeune , aimable, aimant qu'elle voyait dans ses rêveries déjeune fille, ce mari n'était plus une illusion mensongère , Auguste avait réalisé cette créalion imaginaire , et la pauvre enfant , après avoir appelé sa précoce raison à son aide , après avoir pesé mûrement toutes les difficultés qui pouvaient s'opposer à l'accomplissement de son bonheur, en élait arrivée à ne plus douter de l'avenir , car elle aimait Auguste , et la préférence qu'il lui accordait sur Juliette avait achevé de la convaincre de la réalité de son bonheur.
— Je serai sa femme, s'était-elle dit, car il m'aime.
Et confiante dans l'avenir, Marie se livrait sans contrainte à ses doux rêves d'amour ; tout s'embellissait autour d'elle, et l'heureux rétablissement de sa mère d'adoption lui parut
74 JUIÎETTB.
une nouvelle faveur que la Providence daignait lui accorder ; celle falale sécurité ne lui permit pas de remarquer le changement qui s'opéra dans les manières d'Auguste; celui-ci, en éveillant la jalousie de Juliette, la contraignit à lui faire l'aveu de sa faiblesse ; mais il lui fallut justifier sa galanterie auprès de Marie ; Auguste prétexta le dépit qu'il avait éprouvé en voyant avec quelle indifférence elle accueillait ses hommages.
— ^ Je me voulais venger, lui dit-il, mais votre image adorée me poursuivait sans cesse, et je ne pouvais la bannir de ma pensée: rien n'a pu me distraire.
— Ce n'est pas votre faute, monsieur, lui avait répondu Juliette, avec le ton de l'ironie; vos assiduités auprès de Marie annonçaient suffisamment la résolution que vous aviez prise de m'oublier.
Auguste ne fit pas la faute de discuter un à un tous les griefs allégués par Juliette ; il renonça à avoir raison, s'accusa de bonne grâce,
JCLZSTTE. 7o
et sollicita ardemment un pardon qui lui fut bientôt accordé ; seulement, Juliette exigea la plus grande prudence et un secret éternel. Auguste promit, jura tout ce que Juliette voulut lui faire jurer et promettre; il s'engagea à ne plus faire que de rares visites à madame Bréval et à Marie, à prétexter des affaires pour ne rentrer que quand celles-ci ne pourraient plus le recevoir, c'est-à-dire vers minuit. Juliette mit à sa liaison des conditions auxquelle Auguste souscrivit sans murmurer, car elle lui avait dit, en achevant d'énumérer tous les articles de ce traité d'un nouveau genre :
— Je récompenserai votre soumission en saisissant avec empressement toutes les occasions qui pourront nous rapprocher ; je parlerai de vous à maman, et quand elle vous aura va plusieurs fois, il sera moins difficile de vous introduire chez nous.
Mais les occasions sur lesquelles Juliette comptait pour faire remarquer à sa mère le jeune provincial qui avait captivé son cobuv^
ces occasions ne s'offrirent pas tout d'abord, et la liaison que Juliette voulait former et voir sanctionner par sa mère, éprouvait des difficultés capables de décourager un esprit moins entreprenant que le sien ; elles augmentèrent son amour pour Auguste, dont elle surveillait toutes les démarches, épiait les actions, scrutait les paroles, ce qui l'obligeait à passer tous les jours quelques instans chez madame Bréval,à questionner Marie, à dissimuler avec elle, afin qu'elle ne put soupçonner les sentimens de son cœur ; mais cette rivalité blessait son orgueil, humiliait son amour -propre, et elle soupirait après l'instant qui l'en débarrasserait.
— Il faut absolument que maman remarque Auguste, se disait Juliette, et puisque le mauvais temps nous interdit la promenade, je lui dirai d'aller tous les dimanches à l'église et de se placer en face du banc-d'œuvre. . . .
Auguste n'avait pas trouvé l'idée de Juliette très heureuse ; car il fréquentait pi us volontiers
les bals, les spectacles et le concert Musard que les églises de Paris ; néanmoins, il s'était rendu à ce désir, et il y avait déjà trois semaines que madame Durand remarquait son jeune voisin à l'église où elle allait habituellement le dimanche ; Juliette n'avait pas manqué de vanter à sa mère les bonnes qualités, l'excellente conduite du protégé de la veuve Bréval, et elle avait fait cet éloge avec tant d'entraînement et de conviction que madame Durand n'avait pu s'empêcher de concevoir des soupçons qu'elle se promit d'éclaircir.
— Je consulterai mon ami Martin, se ditelle.
Et le lendemain, M. Martin arrivait chez madame Durand et s'enfermait avec elle, laissant Juliette assise devant son piano, et atlendantlafin d'un entrelien dont elle était loin de penser qu'Auguste devait faire tous les frais.
M. Mdïtxn.
Le confident, Tinlime ami de madame Durand, pouvait avoir cinquante ans environ. C'était un homme fort bien conservé pour son âge ; sa chevelure était grisonnante, et sa large figure, qui reposait sur de puissantes épaules, avait une expression de bonhomie qui prévenait en sa faveur ; un sourire plein de
douceur errait sans cesse sur ses lèvres, gonflait ses joues qu'effleuraient à peine des rides naissantes; sa voix était grave, sonore, son débit lent et solennel, ses manières empreintes d'une exquise politesse, si peu familière aujourd'hui à la génération qui s'élève.
M. Martin s'habillait amplement, commodément et à sa fantaisie ; il avait conservé la cravatte blanche, l'antique queue, les souliers à boucles d'argent, la culotte de casimir dont la nuance variait suivant la saison, le bas de coton blanc pour tous les jours, le bas de soie dans les grandes occasions ; il prenait son tabac dans une boîte ronde en vermeil, s'appuyait sur un rotin à pomme d'ivoire, se mouchait dans du madras, et le seul sacrifice qu'il s'était résigné à faire aux usages établis par les modes fut de substituer un chapeau de feutre larges bords, dont la forme était basse et étroite, au tricorne dont il avait coiffé sa tôle depuis 89,
M» Martin était*il riche ou seulement aisé
Possédait-il des inscriplions sur le grand-livre delà dette publique ou vivait-il seulement du produit d'une rente viagère ? Telles étaient les questions que s'adressaient les personnes qui connaissaient M. Martin, dont la vie rangée, uniforme ne donnait pas prise à la médisance, car il rentrait tous les jours à la même heure, ne découchait jamais, ne recevait personne chez lui, et répondait par oui et non, bonjour ou bonsoir aux poliiesses du voisinage; son concierge, enparlant de lui, disait avec un certain orgueil : « Il y a vingt -cinq ans que nous le logeons ! »
Rester vingt-cinq ans dans le même logement, c'est presque une anomalie dans la vie parisienne, la ville des déménagemens !
Et pourtant M. Martin n'avait rien qui le retint ainsi cloué à la même place; il n'exerçait aucune profession, mais il avait de la régularité dans ses habitudes, et chez beaucoup de personnes, l'habitude est une seconde nature à laquelle on est soumis et qui vous maîtrise.
Sa connaissance avec madame Durand re-
montait à plus de dix-huit ans, et il ne s'était passé guère de jours que M. Martin ne vint rendre visite à son amie, qui le traitait avec beaucoup de considération, et avait pour ses avis une grande déférence ; elle lui demandait conseil sur tout ce qu'elle voulait faire, et ce qu'il approuvait, elle le faisait, et renonçait aisément à ce que M. Martin jugeait impraticable.
L'entretien que madame Durand avait entouré d'une sorte de solennité et pour lequel M. Martin était venu plus tôt qu'il n'en avait l'habitude, avait pour objet de prendre son a\is sur la conduite qu'elle devait tenir à l'égard d'un jeune homme auquel la clairvoyante madame Durand supposait des intentions alarmantes pour la vertu et la tranquillité de sa fille.
Aprè«? avoir exposé le plus brièvement possible les raisons qui la déterminaient à prendre un parti décisif, instantané, madame Durand termina par sa phrase accoutumée :
— Que dois- je faire mon ami, quemeconseiJlez-vous ?
— Mais avant de.prendre une résolution, dit M. Martin, il faudrait savoir si le danger est réellement sérieux, si vous ne vous alarmez pas à tort. , Ce M. Auguste Bidois habite cette maison , m'avez-vous dit ?
— Oui, mon ami, et c'est chez celle femme du quatrième qui lui sous-loue une petite chambre, que Juliette en a fait la connaissance.
— Il est jeune ?
— Vingt ans, autant que j'ai pu en juger.
— Ses manières ?
— Au-dessus del'élat manuel qu'il exerce ; son père est à son aise, à ce que m*a dit la veuve Bréval.
— Et vous pensez que Juliette en est éprise? <|u'elle Taime d'amour ?
En adressant cette question à madame Durand, M. Martin dirigeait sur elle un regard interrogateur.
— Je pense, répliqua madame Durand
avec vivacité, je pense que si le cœur de Juliette n'a pas encore parlé, cela ne peut tarder,
— Et votre avis est de...,
— Quel est le vôtre? mon cher Martin.
— Qu'il ne faut pas recevoir ce jeune homme.
— Même quand il songerait à se marier, ce que je ne crois pas.
— Se marier, répéta ironiquement M. Martin, vous penseriez à donner votre fille à un homme de celte espèce; un ouvrier !
— L'ouvrier s'établira, dit madame Durand, et Juliette ne peut guère prétendre qu'à être boutiquière : c'est un sort...
— Misérable, et qui la rendrait malheureuse, ajouta vivement M. Martin.
— Cependant, mon ami, si Juliette aimait ce M. Auguste Bidois ?
— Elle l'oublierait, car ce mariage est impossible !
— Impossible ! et pourquoi ?
— C'est vous, vous, madame Durand , qui me le demandez ! votre mémoire est oublieu-
JULIETTE. ào
se, et les promesses que vous faites s'effacent aisément de votre esprit î
— Des promesses ! en vérité je ne vous comprends pas.
— Le détour est adroit, car il vous donne le temps de réfléchir àce que vous voulez dire.
— Vous supposez toujours aux autres de mauvaises intentions
— J'ai été dupe si souvent, que la défiance m'est permise.
— Même avec vos amis ?
— Même avec mes amis, surtout quand sous le masque de la bonne foi, ils abusent de ma crédulité.
— A merveille, c'est une scène que vous me faites en ce moment ; et quel en sera le dénouement?
— La raillerie n'est pas dans vos habitudes, ma chère madame Durand, c'est une arme que vous ne maniez pas avec supériorité ; conlentez-vous de cellesque vous a données la nature.
— Ah ! vous me feriez perdre patience ! se-
cria madame Durand avec le ton de la contrariété.
— Ne vous emportez, pas et prêtez-moi une oreille attentive. Je serai bref, et ne vous rappellerai point des souvenirs également désagréables pour tous deux ; votre mari est mort, nul ne connaît votre véritable nom, et il ne me servirait à rien d'évoquer un passé que réciproquement nous nous sommes promis d'oublier; j'arrive au motif qui me fait regarder comme une insigne folie, votre projet de marier Juliette à un homme de rien.
— Pouvez- vous me blâmer de songer à l'avenir de ma fille!
— Vous blâmer, non, madame, je n aurais que des éloges à donner à votre sollicitude maternelle, si elle n'avait un but détourné que
. ma vigilance a su deviner; la reconnaissance que vous me devez pour des services, dont je ne vous ai jamais demandé le prix, cette gratitude, que tant de gens considèrent comme un fardeau pénible . vous a pesé lourdement , et
VOUS ayez cherché et saisi avec joie l'occasion de vous en délivrer. Juliette une fois mariée, vous étiez affranchie d'une obligation contractée froidement, mûrement réfléchie, et dont les suites avaient été calculées d'avance... Moi aussi, j'ai des droits sur votre fille, des droits que vous tenteriez vainement de méconnaître.,. Ah! vous m'avez cru assez bonhomme, tranchons le mot, assez sot, pour penser que je consentirais à faire toutes vos fantaisies, vos caprices.
— Mais, enfin, que prétendez- vous? que voulez -vous?
— Epouser votre fille, répondit froidement Martin.
— Vous!!! s'écria madame Durand d'une voix sombre; à votre tour, avez-vous perdu la mémoire? Cet enfant... oh ! ne me forcez pas à rougir à mes propres yeux... Que ces souvenirs, que vous vouliez bannir de votre mémoire, me protègent en ce jour... Jules, rappelez-
VOUS que des liens sacrés vous unissent à une autre femme !
— Elle est morte !
— Votre pâleur me dit le contraire... Ne me regardez pas ainsi, vous me faites trembler...
— Vous êtes une folle d'avoir osé me parler d'une infâme qui n'est plus rien pour moi ; les tribunaux ont prononcé notre séparation, et depuis, nous avons vécu étrangers l'un à l'autre... Je suis libre.
— La loi punit les bigames !
— Rassurez-vous, ma chère madame Durand, ce n'est pas au prix de mon repos, de la considération dont je jouis que je voudrais obtenir Juliette; vous savez quelles ont été nos conventions; j'ai rempli scrupuleusement et fidèlement les miennes , à vous maintenant de remplir les vôtres.
— Qu'osez-vous me demander ?
— L'accomplissement d'une promesse à laquelle vous ne pouvez vous soustraire.
— Mais Jules, c'est une chose infâme que vous exigez là !
— Lesépithètes ne signifient rien pour moi, ce sont des mots, et voilà tout. Maintenant que vous connaissez ma volonté, voici ce que vous avez à faire.
— C'est une affreuse tyrannie ! murmura madame Durand.
— Que vous supportez depuis dix-huit ans sans vous plaindre, et contre laquelle vous vous révoltez aujourd'hui, parce que votre amour- propre, votre jalousie, oui, madame, votre jalousie ne peut s'accoutumer à l 'idée que Juliette m'appartiendra... Ah! sous un air calme et froid vous cachez des passions bien vives.
— Sous le masque de la bonhomie, de la probité, vous cachez une âme de boue!
— L'épilhéte est énergique, mais elle n'est pas juste, du moins, quant à moi ; vous m'avez proclamé vingt fois le plus généreux des amis, le plus désintéressé surtout... Mon âme
était belle alors : je vous obligeais, je veillais sur vous, sur votre fille... Ah! j'étais un excellent homme! Aujourd'hui que je demande ce quim'est dû, que je réclame l'exécution d'un pacte fait entre nous, vous commencez par me refuser, puis vous finissez en m'injurianl.
— Je ne vous connaissais pas encore, articula douloureusement madame Durand.
— Les créanciers ont toujours mauvaise grâce envers leurs débiteurs... Voyons, madame Durand, envisagez froidement et sans passion la situation où de malheureuses circonstances vous ont placée; réfléchissez un moment à ma proposition, et vous vous convaincrez que vous n'avez pas même la possibilité de retarder mon bonheur; sont-ce les scrupules de Juliette que vous regardez comme un obstacle? je me charge de lui faire entendre raison, sans éveiller en elle des susceptibilités contre lesquelles je ne veux pas lutter. Juliette me comprendra, et acceptera la situation que je lui offrirai; sa vanité sera flattée, et qui sait
si je n'arriverai pas jusqu'à son cœur; au surplus, ce soin me regarde.
En disant ces mots, Jules Martin se leva, fit quelques pas dans la chambre en se parlant à lui-même, puis, il s'arrêta devant madame Durand, la contempla en silence, et comme celle-ci détournait la tête pour éviter ses regards, il dit, en se penchant de son côté :
— Songez, Henriette, que votre sort est entre mes mains; ne tentez pas de m 'échapper en prenant une résolution dont vous seriez la première à vous repentir... Vous avez quarante ans, et à cet âge, les inconséquences sont des fautes graves, irréparables souvent... Oublions ce qui s'est passé, soyons amis, comme nous l'étions hier... Je ne suis pas très exigeant, et puisque vous avez des répugnances à me seconder auprès de Juliette, ne vous mêlez de rien; seulement si elle vous parle encore de cet Auguste Bidois, dites-lui que cet homme ne saurait vous convenir, que vous avez pris des engagemens. Oui, c'est cela, vous la prépa-
rerez ainsi à recevoir la confidence que je ne tarderai pas à lui faire... Au revoir, ma chère Henriette; voyons, séchez vos pleurs, prenez un visage riant; songez que Juliette est là, et qu'il ne faut pas qu'elle soupçonne vos chagrins... si vous ne pouvez sourire, ayez l'air sévère, contrarié... et profitez-en pour en finir avec ce petit ouvrier tapissier qui s'avise d'aller sur mes brisées... de la fermeté, ma chère Henriette, et nous serons tous heureux.
— Heureux! c'est impossible maintenant!
murmuremadame Durand.
Et elle se fait violence, et prend un visage riant pour reconduire M. Martin jusqu'à la porte du pallier. Juliette, que ce long tête-àtète a vivement intriguée, cherche à lire sur le visage de sa mère quel a été le sujet de cette conversation, mais elle ne peut y parvenir, et en quelques minutes, son esprit forme mille conjectures auxquelles un regard significatif du sévère Martin vient donner une nouvelle activité.
— Que se passe-t-il donc? se demande Juliette.
Madame Durand a reçu les adieux de son ami, et elle se dispose à rentrer dans sa chambre, mais avant d'en franchir le seuil, elle se retourne, et d'une voix mal assurée, elle dit à
— A l'avenir, je vous défends de monter chez madame Bréval ou de recevoir ici les visites de sa fille; quant à ce M. Auguste Bidois, qui vient si assiduemenl à la messe, il peut s'en dispenser désormais... Vous devez me comprendre !
C'est 1:j première fois que sa mère lui parle aussi durement et en affectant de ne pas la tutoyer; Juliette en éprouve un tremblement convulsif , et elle s'adresse mentalement cette question:
— Mon Dieu ! que lui ai-je donc fait ?
Madame Durand s'est dérobée à une expli^ cation qu'il lui est impossible de donner, el après avoir poussé les verrous de sa chambre,
elle est tombée sur le divan en se frappant le front avec désespoir.
— Voilà donc où conduit une première faute ! je croyais n'avoir point de remords; le temps avait cicatrisé les blessures démon cœur, et j'avais oublié... Il a meilleure mémoire, lui! Quel homme impitoyable 1 Ah ! je n'échapperai pas à sa fatale influence... Il est maître de mon secret... Il peut me perdre... il le sait... Je suis bien malheureuse î
îlltte Ûte |)atranale.
Jabulot est étendu sur sa bergère; il joue avec son lorgnon, ramène sur sa tempe gauche une boucle de cheveux indocile , se gratte le nez, passe-temps qu'il affectionne beaucoup, et tout en s'occupant de sa toilette, de son nez et de son petit lorgnon d'argent doré, Jabulot interroge Baptiste, son factotum, son
homme de confiance qui achève de faire l'appartement, en pestant tout bas contre le dimanche, car ce jour-là, Jabulot ne sort qu a midi.
— Je suis encore à m'expliquer, Baptiste^ comment il se fait que vous ne trouviez pas à louer le logement de madame Bréval.
— Monsieur, c'est qu'il ne convient pas aux personnes qui viennent le voir, répond Baptiste d'un air indifférent.
— Oui, c'est une raison, mais pourquoi ne convient-il pas ?
— Dam ! dit Baptiste, les uns disent : il est trop petit! les autres : c'est trop haut î il y en a qui le trouvent cher, pas convenablement distribué... Que sais-je! moi.
— Baptiste, vous n'avez pas la bosse de la location! jamais il n'y a eu de vacances dans cette maison depuis que j'en suis le propriétaire... Et au vingt-cinq juin, treize jours avant le terme, vous n'avez pas encore trouvé à louer P
'—Monsieur oublie ce grand blême, qui voulait bien prendre le logement de madame Bréval au prix de trois cents francs.
— Je le crois, mais le grand blême est un gueusard qui ne paie jamais son loyer, et auquel on donne congé tous les six mois, heureux quand on n'est pas obligé de l'indemniser en faisant les frais de son déménagement. J'avais été aux renseignemens... ils étaient très satisfaisans : on voulait s'en débarrasser; mais la vue de son chélif a éveillé mes soupçons, et en questionnant adroitement les voisins, j'ai évité d'introduire ici la peste, le choléra des propriétaires; vous lui avez rendu son denier à Dieu?
— Je n'ai pas eu cette peine; il m'avait promis vingt sous quand il paierait son terme.
— C'est-à-dire jamais ! Si j'étais député , je ferais une loi contre les locataires insolvables, une loi qui... C'est soixante francs de moins pour mon trimestre d'octobre! soixante francs que je perds par votre faute, Baptiste.
— Mais, monsieur, ce n'est pas moi qui ai donné congé à madame Bréval; vous n'avez pas voulu la garder.
— - J'avais mes raisons pour agir comme je l'ai fait.
^— On vous avait promis de l'argent, on voHs en a donné,
— Des misères, quarante francs en sept ou >
huit fois î
— Cela prouve de la bonne volonté.
— Oui, mais, moi, cela m'ennuie de tirailler ainsi le revenu de ma propriété... je veux qu'on me paie exactement... et on me paiera, ou j'userai de mes droits : je donnerai congé.
— Et vous ne trouverez pas à remplacer les locataires que vous ren\ errez.
— Je trouverai, M, Baptiste, je trouverai... Allons! onze heures qui sonnent, et Alfred qui n'arrive pas... Est-ce qu'il croit bonnement que je partirai pour la campagne à deux heures de l'après-midi ?
Jabulot se lève en jurant et s'«pproche de
Baptiste qui, d'un bras vigoureux, frotte le marbre delà cheminée.
— Est-ce que vous voulez l'user? lui dit Jabuîot avec humeur; vous voyez bien qu'il n'y a plus de poussière...
Baptiste ne répond pas; il ramasse son plumeau, son balai et ses brosses, et se dirige vers la porte, mais avant de l'ouvrir, il se retourne et dit :
— Je sais bien que j'oubliais quelque chose.
— Ce sera pour demain ! s'écrie Jabulot en frappant du pied ; allez- vous- en à votre logej des voleurs pourraient s'introduire dans ma maison.
— C'est deux mots à vous dire; madame préval m'a prié de vous prévenir qu'elle vous donnerait un nouvel à-compte mardi.
' — Je le recevrai , réplique sèchement Jabulot.
Au même instant, un jeune homme pénètre dans l'antichambre de Jabulot, la traverse
iOO JULIETTE.
rapidement , et vient tomber au milieu du salon en s'écriant :
— Ton animal de portier n'était pas dans sa niche, ce qui m'a obligé d'importuner plusieurs de tes locataires pour te trouver .
— Vous l'entendez, Baptiste, vous n'êles pas à votre loge.
— Mais , monsieur , puisque j'étais
— A votre loge , brave homme! dit aussitôt Alfred avec le ton de l'impertinence; allez donc! quand on vous le dit.
Baptiste sort en grommelant , car Alfred n'a pas attendu qu'il soit sur l'escalier pour dire à son ami :
— Il ressemble à un vieux sapajou , ton invalide de portier !
— Il n'est pas nécessaire qu'il soit taillé en Apollon , réplique Jabulot.
— C'est juste, c'est parfaitement juste , dit Alfred , mais laissons là ta domesticité , et occupons-nous de notre partie de campagne ; j'ai retenu deux places aux Elégantes,
JULIETTE* iOl
— Gageons que les voilures sont vieilles ? dit Jabulot.
— Vieilles ou neuves , elles nous transporteront à deux lieues de la capitale , dans un séjour champêtre et pittoresque , dans un séjour où le lait est pur , le vin non baptisé et le sexe d'un aspect fort agréable.,.» Connais-tu le bal de Sceaux.
— J'en ai entendu parler.
— Eh bien , mon ami , c'est à Sceaux que nous irons aujourd'hui ; Amanda , Émélina et Rosélina, ces trois grâces du passage Vendôme qu'un destin cruel condamne à tirer quotidiennement l'aiguille , ces trois farouches beautés, qui consomment prodigieusement de bavaroises et de riz au lait, le tout accompagné de croquets et de macarons , ces trois petites chattes se bichonnent en ce moment pour aller faire admirer leurs grâces et leurs robes de mousseline-laine à ce bal champêtre où une mise décente est de rigueur. Nous les saisirons à l'arrivée du coucou fortuné qui les cahotera
jusqu'à la grille du parc. Je prends Émélîna.
— Parce que j'ai jeté les yeux sur elle ? dit Jabulot avec humeur.
— Tu veux Émélina , alors , je me rejelle sur Amanda ou sur Rosélina ; je n'y tiens pas, pourvu que j'en aie une , je te cède de bon cœur les deux autres. Il est convenu que tu paieras à dîner.
— A quarante sous par tête.
— Le prix n'y fait rien , et d'ailleurs , ces demoiselles n'auront peut-être pas grand appétit.... Je me charge des rafraîchissemens, tu paieras la voiture.... Nous nous amuserons...; Emporte de l'argent.
— Quinze francs . dit Jabulot.
— Et si tu casses quelque chose? double la
somme , on ne te la volera pas en route , elle
est sure le gendarme y est en permanence.
Jabulot glisse six pièces de cinq francs dans
la poche de son gilet , et Alfred , qui a suivi
de l'œil tous ses mouvemens , s'empresse de
JULIETTE i05
dire que la voiture part à midi ; Jabulot jette un dernier regard dans sa glace , Alfred le pousse devant lui , en répétant qu'il n'y a pas une nainute h perdre , que les places sont retenues et payées ; ce dernier mot donne de la vivacité à Jabulot; il allonge le pas, et entraîne son ami Alfred , qui n'a pas l'habitude des marches forcées , et qui modère son ardeur en lui disant :
— Nous prendrons un cabriolet rue de Vendôme.
Et quelques minutes se sont à peine écoulées , que Jabulot et Alfred s'entassent dans l'étroite voiture , dont le cocher occupe exactement la moitié ; Jabulot dissimule une grimace et essaye de dégager ses bras, tandis qu'Alfred se penche en avant , et dit au vulgaire automédon :
— Au Pont-Neuf! et bon train !
— JJohélùte ne va jamais autrement ; hue ! la grosse ! hue !
. Le cheval fait un mouvement, et stimulé
par la mèche d'un fouet , qui lui chatouille désagréablement les jambes , il part au trot.
Pendant que les deux amis roulent vers le Pont-Neuf, nous ferons connaissance avec M. Alfred qui paraît être intimement lié avec Jabulot,
La nature avait fait très peu de chose pour Alfred; sa figure était insignifiante , sa taille ordinaire ; ses yeux n^'élaient ni bleus , ni gris , ni noirs , mais un composé de ces trois couleurs; sa chevelure était blond châtain; son nez mince et légèrement recourbé à son extrémité , semblait aspirer le vent et flairer une proie ; Alfred suppléait aux avantages physiques , que dame nature lui avait refusés , par une mise recherchée , par des manières qu'il croyait distinguées , et surtout par un aplomb, une confiance en lui-même qui lui faisaient débiter les plus grandes sottises avec un sangfroid admirable ; Alfred était ou plutôt avait une réputation d'homme d'esprit ; il composait des cinquièmes de mélodrame et des tiers de
JULIETTE. i03
vaudeville en déjeûnant au café Quineiownux Vendanges de Bourgogne ; il touchait la moitié des droits d'auteur , et figurait en premier sur l'affiche , car Alfred joignait au talent de faire des pièces avec l'esprit et les idées des autres , celui de les faire recevoir par les comités de lecture qu'il savait éblouir et fasciner.
Ce cosaque de la phrase ampoulée et de rarielte vivait fort bien du produit de son savoirfaire, auquel venait encore se joindre une certaine supériorité au billard, aux dominos et à la bouillotte; son déjeûner, l'absinthe, le café et le punch qu'il prenait chaque jour ne lui coûtaient que la peine de jouer et de gagner ; ajoutez, à ces dîmes volontaires, le don de quelques billets de spectacle, bien chèrement achetés pour celui auquel il faisait cette politesse , car Alfred avait un faible pour les liqueurs des îles et ne refusait jamais quand on l'invitait à prendre un petit verre.
Du reste, c'était un excellent garçon , un bon enfant qui dînait avec tout le monde ;
iOG iULIETTB.
Lovelaceau pelit pied, il courtisait les grisettes de son quartier, et fuyait, avec horreur , les prêtresses de la Melporaène bâtarde , ainsi que les ingénues égrillardes des Vadé et des Panard du dix-neuvième siècle.
Alfred savait , par expérience , que si l'amour est un enfant trompeur , il était aussi le plus souvent, chez ces dames et demoiselles , rapace et avide , égoïste et inconstant ; aussi disait-il :
•*- J'encense les actrices , parce que les éloges n''ont jamais ruiné personne ; mais je m'en liens à la contemplation ; cela suffit à mon bonheur personnel.
Cest en dînant chez Deffieux qu'Alfred avait fait la connaissance de Jabulot ; l'habitude de se voir fréquemment , de dîner à la même table , le don gratuit de plusieurs stalles , que Jabulot avait toujours accepté avec empressement , la conformité d'humeur , de goûts , d'opinions mêmes , tels avaient été les élémens de l 'intimité d'Alfred avec Jabulot.
jfuLïETïja. 107
Le cabriolet, qui les conduisait au Pont- Neuf, s'est arrêté devant le rue Dauphine, mais Alfred à indiqué l'hôtel des Monnaies comme le but de la course ; le cocher pousse son cheval, et bientôt il est parvenu à Tangle du bâtiment, derrière lequel on trouve l'impasse Conti et le bureau des voitures dites Elégantes,
— Paye le cocher ! s'écrie Alfred en sautant légèrement sur le pavé; je te rendrai cela.
Et il disparaît aux regards de Jabulot qui répète entre ses dents :
— Je te rendrai cela ! quand ?
Jabulot donne vingt sous au cocher , mais celui-ci réclame son pour boire avec exigence et n'obtient qu'un sou que Jabulot lui laisse tomber dans la main en l'appelant : *
— Mendiant !
— • Voyez-vous c'te olibrius , dit le cocher en étendant les bras ; v'ià ton<;inq centimes , je le réprouve !
Et il lance le sou dans les jambes de Jabulot, qui se baisse, le ramasse et le remet dans sa poche, puis s'éloigne en fredonnant l'air de Jeune fille aux yeux noirs.
Alfred accourt au-devant de lui, en gesticulant.
— Nous sommes brûlés, dit -il à Jabulot.
— Heim ! fait celui-ci qui ne comprend pas la valeur de l'expression.
— La voiture est partie, ajoute Alfred , nos places sont perdues , et il nous faut recourir à righoble coucou pour nous transporter à Sceaux.
— C'est très fâcheux, dit Jabulot ; si nous restions à folâtrer à Paris, au lieu d'aller chercher si loin des plaisirs champêtres?
— Et ces demoiselles qui comptent sur nous?
— Nous ferons leur aimable connaissance un autre jour.
— Non pas, dit Alfred en prenant le bras
de Jabulol, j'ai promis, nous tiendrons parole.
— Mais si nous ne trouvons pas de coucou ?
— Nous irons à pied.
— Grand merci ! je n*ai pas de jambes taillées pour la course.
Et lout en discourant, les deux amis atteignent le jardin du Luxembourg, qu'ils traversent diagonalemenl; à la grille de la rue d'Enfer, un homme à la voix de Stentor, aux poumons robustes, fait retentir les airs du cri: A Sceaux ! à Sceaux !
— Vous avez des places? lui demande Alfred.
— Oui, bourgeois, répond le voiturier campagnard; deux lapins, et nous parlons de suite.
Quelques instans après, Jabulot et Alfred se hissent sur le siège, aux applaudissemens des six voyageurs parqués dans la voilure et qui se disent les uns les autres : Enfin! nous allons
partir! le cocher bridé son cheval, resserre les courroies, et se décide à lever l'ancre, ce qui n'a pas lieu sans d'énormes difficultés, car la pauvre bête n'est point de force à traîner neuf personnes et la lourde voiture après laquelle elle est attachée; de nombreux coups de fouet, des encouragemens multipliés, des menaces énergiquement exprimées parviennent à ranimer l'ardeur du coursier que l'écarisseur attend; la machine roulante s'ébranle, et on roule sur la route d'Orléans.
Deux heures se sont écoulées quand le grotesque équipage s'arrête sur la place de l'église de Sceaux.
Jabulot, qui connaît les habitudes de son ami Alfred, veut descendre le premier; mais comme il craint de se salir à la roue de la voiture, il prend des précautions qui permettent à Alfred d^abandonner sa place et de mettre pied à terre; à ce moment, le cocher s'approche et reçoit Jabulot dans ses bras en lui disant :
«ULlETtE. 4îl
— Attention, bourgeois, vous alliez vous démettre quelque chose. C'est trente-six sous jpour vous deux, ajoute-t-il en ouvrant une large main.
Jabulota bien envie d'appeler Alfred, mais celui-ci est déjà attablé del'autrecôté delà place devant la porte d'un café, et il se résigne à payer le cocher auquel il donne une pièce de deux francs en le priant de lui rendre sa monnaie.
— De quoi! de la monnaie ! et le pour-boire donc!
— Ces gaillards-là ont toujours soif, se dit Jabulot ; c'est égal , voilà trois francs de dépensés pour venir avaler de la poussière à deux lieues de Paris... Quelle cohue ! quel infernal tintamarre !
En effet, jamais dans un aussi étroit espace, on a vu rassembler autant de monde et de marchandises; des boutiques de marchands forains, un jeu de bague, une balançoire, un casse-cou , cinquante marchands de macarons,
^iâ JULIETTE.
qui VOUS assourdissent de leurs cris perçans et vous offrent de gagner, pour un sou, trois <3ouzaines de succulens macarons à la fleur d'orange, ou un objet de fantaisie d'un prix élevé; plus loin, sous une vaste tente de toile grise, résonnent les accords d'une musique bruyante; le cornet à piston envahit tous les orchestres, et un Dufrèm de banlieue jelle dans les airs les sons les plus discordons, mais ils dominent le bruit, et c'est le principal.
En remonlant la grande rue, et en face de la grille du parc, s'élève majeslueusement un mât de cocagne, auquel la munificence municipale a fait suspendre quatre prix convoités par tous les gamins des environs ; ceux-ci s'évertuent à grimper pour les atteindre; mais leurs efforts se réduisent à frayer la route à de plus habiles, qui attendent patiemment le moment où ils s'empareront des prix qui se balancent mollement dans les airs.
Des hommes ivres, des gardes nationaux qui fraternisent depuis le lever du soleil , cinq gen-
JULIETTE.' ilo
darmes en grande tenue, spectateurs attentifs qui veillent au maintien de Tordre public; beaucoup de promeneurs, de Parisiens séduits par la pompeuse affiche qui promet une foule de plaisirs et de diverlissemens; le sexe du pays et des communes environnan][es marchant fièrement et étalant à tous les regards un luxe, une coquetterie qui étonnent les grisettes déguisées en grandes dames ; les papas et les mamans qui admirent tout avec cet air candide et de bonne foi qui ferait pouffer de rire, si on ne les entendait critiquer à voix basse ce qui frappe leurs regards. |
Jabulot a vu d'un coup-d'œil l'ensemble de la fête, et il dit, entre ses dents, que ce n'était pas la peine de venir chercher si loin des distractions que les réjouissances officielles des Champs-Elysées offrent chaque année à la population parisienne.
— C'est plus beau, pense Jabulot, et on n'a pas la peine de se courbaturer pour les voir... Ce maudit coucou m'a endommagé mon cenr
il4 JULIETTE.
trede... Aïe! le maladroit! marcher donc par terre, mon ami.
— Tiens! on ne laisse pas traîner $es pieds, quand on est douillet.
— Paysan! rustre! grossier personnage!
articule Jabulot d'une voix sourde.
Et il se retourne et marche à son tour sur les pieds d'un épais individu qui fronce le sourcil, et toise Jabulot avec une expression de colère, mais celui-ci balbutie une excuse et se décoiffe pour saluer Tirrascible personnage ; dans sa précipitation, il coudoie une dame qui se trouve à ses côtés, il recule et se heurte dans une jeune fille qui laisse échapper l'épithète de maladroit,
— C'est M. Jabulot, dit la dame en arrangeant l'immense gigot que celui-ci a outrageusement froissé.
— Madame Durand ! dit à son tour Jabulot qui se confond en salutations devant elle.
Mais M. Martin ne laisse pas le temps au propriétaire de débiter le compliment que ce
dernier improvise depuis quelques instans, il prend le bras de Juliette, et dit à madame Durand :
— Nous allons entrer dans le parc; il y fait moins chaud qu'ici.
Et M. Martin emmène les deux dames que Jabulot examine d'un air étonné.
— Ha! ha! se dit-il, elles aussi viennent chercher des distractions à la campagne... Leur cavalier est bien vieux et bien laid... C'est un oncle ou quelque chose comme ça.
Il est enfin arrivé devant le café, mais en le voyant, Alfred se lève, et comme on a eu la précaution de lui demander le prix de la bouteille de bière qu'il a consommée, en attendant Jabulot, il va s'éloigner quand son ami lui dit d'une voix piteuse, en se laissant tomber sur un tabouret.
— J'étouffe, je grille, je meurs de soif !
— Fi donc! leur bière est détestable; c'est à donner des nausées; nous nous rafraîchirons dans le parc,
il G JULIETTE.
— Dans le parc ! dit Jabulot, mais il est peut-êire immense, et si les raffraîchissemens
sont à Textrémilé.
— On a tout sous la main, réplique Alfred,
viens donc; le monde te regarde.
— On a tout sous la main, répète Jabulot avec humeur, lu ne doutes de rien, toi.
— Bien différent de toi, qui doutes de tout. Ils traversent la place, et se présentent à la
grille du parc où on leur demande leurs billets ; Jabulot, auquel on adresse cette réclamation, se retourne du côté d'Alfred, et lui dit: — Tu entends, il faut des billets pour entrer,
— Eh bien ! prends des billets.
— C'est bientôt dit, murmure Jabulot, mais il me semble qu'à la campagne, on ne devrait pas faire payer l'air qu'on respire; c'est scandaleux !
Avant des^écuter et d'échanger sa monnaie contre deux cartes d'entrée, Jabulot s'informe s'il n'y a pas de billets à moitié prix; les gamins lui font la grimace, les graudes person-»
nés lui tournent les talons sans lui répondre, et Jabulotse pose tragiquement devant le pelil guichet pratiqué dans l'épaisseur du mur et au-dessus duquel on lit Bureau.
— Deux entrées pour des dames! articulel-il d'une voix sépulcrale.
— C'est vingt sous, lui répond la bura-» liste.
— Total, quatre francs pour jouir des plaisirs de la campagne, murmure Jabulot ; plaisirs innocens qui n'ont pas même été arrosés par une bouteille de bière et un morceau de pâle ferme cuit avec ou sans beurre.
Jabulot rejoint Alfred, et tous les deux pénètrent sous l'épais ombrage de l'avenue du parc; Jabulot se félicite de sa ruse, et se persuade que dans la foule, les contrôleurs n'ont pas remarqué la différence du sexe; l'idée qu'il a trompé l'administration champêtre du bal de Sceaux le rend tout joyeux; il oublie qu'une soif ardente le tourmentait quelques inslans avant, et se dispose à jouir gratis de
118 JfULXETTfi.
tous les jeux qui vont s'offrir à sa vue;
Un baquet, dont les oreilles sont traversées par une longue perche fixée aux arbres de l'avenue, à vingt pieds du soi, attire les regards de Jabulot; bon nombre de curieux sont rangés des deux côtés de l'avenue et attendent impatiemment l'ouverture de ce jeu baptisé du nom de Course au Baquet,
Jabulot ne s'explique pas le mécanisme qu'on met en mouvement pour renverser sur lesconcurrens, l'eau contenue dans le baquet ; il quête des renseignemens, mais Alfred, qui a son idée fixe, l'entraîne loin de là en lui disant :
— Tu verras cela ce soir aux illuminations, ce sera magnifique.
— Mais j'en veux juger l'effet à la clarté du soleil, dit Jabulot en essayant de rétrograder sur ses pas.
— Et Rosélina, Amanda et Emélina qui nous attendent devant la statue de... de chose...
— Eh bien! qu'elles nous attendent* Nouveau mouvement de la part de Jabulot
qui veut rétrograder.
— Jabulot, tu vas te faire déchirer ton habit, lui dit Alfred; que diable ! sois donc raisonnable et aimable, si c'est possible; et causons.
— J'ai soif, articule Jabulot, et si tu t'es chargé des rafraîchissemens pour me faire éprouver le supplice de Tantale, je suis capable de dévorer du pain d'épices...
— Pour t'étoufFer et t'empêcher de me payer à dîner, non pas; je tiens à te conserver intact... près de celte rotonde, nous trouverons ce qu'il nous faut.
Alfred appelle un garçon et se fait apporter de la bière, et pendant que Jabulot engloutit les deux bouteilles placées devant lui, son ami le questionne sur la rencontre qu'il a faite devant le café de la place de l'Église.
— Connais-tu bien les personnes auxquelles tu as parlé tout à l'heure? demande Alfred.
iâO JULIETTE.
— Très parliculièrement, répond Jabulot en se gonflant et en faisant disparaître son cinquième verre de houblon fermenlé.
— La petite est jolie?
— On en trouve de plus mal.
— Elle a des yeux superbes, et une taille !
— Oui, sa taille est assez bien prise, dit Jabulot en se versant le fond de la seconde bouteille.
— Quel abandon dans son maintien, de grâce dans sa démarche î Jabulot, je suis amoureux fou de cette créature céleste.
— Et toutes tes grisettes en a , qui t'attendent devant la statue de... tu sais bien.
— Je les adorerai un autre jour, continue Alfred en s'animant; pour le moment, je ne veux songer qu'à ma belle inconnue... que tu me feras connaître.
— Dépéchez -vous donc de présenter ce monsieur pour... Plus souvent que je ferai une école comme celle-là. Je ne chasse pas sur tes terres, ne viens pas braconner sur les miennes.
— Jabulol, vous êles un fat !.. . un très vieux fat, ajoute mentalement Alfred.
— Je suis ce que les femmes m'ont fait, répond Jabulot, un enfant gâté, un... Oh! le joli minois ! quels appas !
Il dirige son petit lorgnon sur une robuste paysanne, qui peu flattée de l'hommage que Jabulot rend à ses charmes, s'écrie en le montrant à ses compagnes:
— Est-il laid, le vieux monsieur, avec son morceau de verre !
— Le sang est assez beau, murmure Jabulot, mais le langage est grossier... quel langage! bon Dieu !
— Comment se nomme ma belle inconnue?
demande de nouveau Alfred qui paraît bien décidé à tenter l'aventure.
— A quoi te servira son nom ? si je le le dis, réplique Jabulot; crois-tu donc que c'est une conquête facile!
i22 svuzrrt
— Tant mieux!
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire !
Corneille l'a dit.
— Corneille était une mauvaise tête qui ne demandait que plaies et bosses.
— Son nom ! son nom !
— Juliette, Juliette Durand, fille mineure non émancipée.
— Et en puissance maternelle, paternelle ?
— En puissance de tout cela, continue Jabulot ; c'est la bouteille à l'encre que l'existence de ces gens-là, et si j'avais le temps, je te raconterais...
— De sols propoS; des caquets, de vulgaires cancans.
— Vulgaires tant que lu voudras, mais lu connais celle sentence : P^ox popuh\ vox Dei!
— Le peuple est un bavard; il m'^imporle peu de pénétrer dans les secrets de cette fa-
mille ; je veux plaire à la mère, au père, me faire adorer de leur fille...
— Et l'épouser, ajoute Jabulot en ricanant.
— Je n'épouse jamais, reprend Alfred avec un grand sang-froid.
— Le misérable ! articule sourdement un jeune homme assis derrière Jabulot.
— Heim ! dit Alfred qui croit s'être trompé; tuas parlé? Jabulot.
— Je n'ai pas ouvert la bouche, réplique celui-ci en clignant les yeux pour apercevoir la personne à laquelle il tourne le dos.
— Tes connaissances sont dans le parc, dit Alfred, nous allons les chercher ; tu me présenteras, mon amabilité saura faire le reste.
— Je ne te perdrai pas de vue, dit encore le jeune homme aux interruptions. Et il se perd dans la foule.
— Comment, tu ne me perdras pas de vue, répèle Alfred, qui s'occupe à faire disparaître avec son foulard la poussière qui couvre ses
124 ivttzrvt.
bottes, est-ce que par hasard tu voudrais aller sur mes brisées ?
— Plaît-il ? dit Jabulot qui n'a rien entendu.
— Il est furieux, pense Alfred, mais je le griserai, et au Champagne, sa bonne humeur reparaîtra.
— Est-ce que nous allons courir après Emélina, Rosélina et Amanda? demande Jabulot d'un ton goguenard.
— Si nous les rencontrons, tant mieux pour elles; sinon, tu seras obligé de séduire une vertueuse fille des champs ! une innocence de banlieue !
Jabulot dissimule une laide grimace; il sait, par expérience, que l'amour n'est pas facile auprès du sexe qui fait l'ornement des bals champêtres; il préfère les grisettes parisiennes, avec lesquelles il n'y a pas de taloches à craindre; Jabulot ne se soucie pas d'emporter un cœur à la force du poignet, et en se laissant traîner par Alfred, qui dévisage toutes les femmef
JULI£TTE. i2H
qu'il aperçoit, elabulot se promet, dans son for intérieur, d'imiter la chasleté de Joseph chez Putiphar,
Après avoir fait vingt fois le tour du jardin, des parterres et des massifs de lilas et de chèvre-feuille, Alfred, qui ne répond plus aux doléances de Jabulot, aperçoit dans Tallée qui mène à la grille, le gros homme et les deux dames qu'il cherche depuis une heure.
— Les voilà! ce sont elles ! dit-il à Jabulot.
— Qui? ces demoiselles du passage Vendôme?
— Eh! non, Juliette Durand et ses respectables parens... Les voilà qui entrent chez le traiteur du parc.
— C'est qu'ils ont faim.
— C'est probable, et nous allons suivre leur exemple.
— Mais on va nous écorcher vifs dans celte maison; et puis, à la campagne, j'aime à man^ ger dans un jardin, et d'ici je n'aperçois que des cabinets.
126 ivtîztttl
— Tu préfères payer une seconde fois le droit d'entrer au parc.
— Comment ! et les contremarques, ces passeports du plaisir...
— Ne se délivrent pas dans une fête champêtre... choisis, ou de dîner ici passablement, ou de courir le risque de mourir de faim en explorant le pays.
— Dînons donc passablement! s'écrie Jabulot, qui ajoute mentalement : Et surtout très raisonnablement.
Les deux amis pénètrent dans l'intérieur du restaurant, et parviennent, après bien des difficultés, à trouver une table dans le salon du premier étage, où Alfred avait ses raisons pour vouloir dîner, car les connaissances de Jabulot y sont installées, et il espère engager la conversation avec elles. Aussi, en s 'asseyant, Alfred a le soin de prononcer le nom de Jabulot d'une voix éclatante, et de manière à être entendu par toutes les personnes qui se trouvent réunies dans le salon.
JULlETtfi. 127
Vouloir et pouvoir sont deux choses bien différentes; ainsi, à la campagne, il ne suffit pas dV voir la volonté de dîner, pour être aussitôt satisfait; le 7^ é four de la sous-préfeçlure, qui n'a pas l'habitude de traiter trente personnes à la fois, ne sait plus ce qu'il fait, ni ce qu'on lui demande ; on sert des côtelettes au numéro 6 qui attend un poulet rôli depuis trois quarts d'heure, une gibelotte au numéro 1 qui a demandé une omelette soufflée; on n'entend que ces cris : Garçon ! mon potage l mes pieds de mouton ! ma tête de veau ! du vin ! notre café ! €t le garçon, qui a été transformé ce jour-là en sommeiller, le garçon appelle les filles de service, ses aides improvisées, qui s'acquittent, avec une gaucherie remarquable, des fonctions provisoires qui leur ont été conférées.
C'est un to-hu-bo hu, un vacarme à donner des migraines aux plus robustes; Jabulot profile du désordre introduit dans le service pour accaparer tous les plats qui sont à sa conve-
l!2B JULIEÏTË.
nance, et qu'il arrache des mains desservantes en disant :
— J'ai demandé cela ! J'attends ce mets depuis vingt-cinq minutes !
Alfred ne dit rien; son appétit et les projets qu'il forme pour plaire à Juliette le rendent soucieux; il mange lestement, boit souvent, et ne quitte pas des yeux la table où le sévère et peu communicalif Martin est assis, ayant devant lui madame et mademoiselle Durand.
— C'est étrange, se dit Alfred, ils ont Tair de ne pas connaître Jabulot; est-ce que ce vieux satyre se serait mal conduit avec ma future passion ? Il en est bien capable; je voudrais pourtant leur adresser quelques mots... ils mangent comme des affamés... le vieillard est un gourmand, et il a soin que tous les plats qu'il demande se succèdent sans interruption... Si la petite danse, je suis sauvé... Oui, mais danse-telle?
Pendant qu'Alfred fait des conjectures , M. Martin, qui a demandé une demi-bouleille
de Champagne, s'impatiente de ne pas la voir arriver; Alfred entend les murmures sourds qui s'échappent des lèvres de celui qu'il suppose être le père ou l'oncle de Juliette; l'occasion lui paraît favorable, il s'élance dans l'escalier et entre dans la cuisine en criant : Mon Champagne ! mon Champagne ! le sommeiller arrive de la cave, avec les bouteilles coiffées de l'étain protecteur de Ykï mousseux; Alfred lui en arrache deux bouteilles et remonte au salon, poursuivi par le garçon qui trouve le procédé trop sans gêne, mais qui se rassure en voyant que ses bouteilles sont pour le numéro 3, où Jabulot déguste une assiette de mendians, qu'il arrose de petits coups d'un vin de Beaune.
Alfred met le Champagne devant lui en disant :
— Débouche et n'inonde pas tes voisins !
Et il va présenter sa seconde bouteille h M. Martin, auquel il dit:
iZO JULŒTTB.
— Mon ami Jabulot me charge de vous prier d'accepter cet Aï mousseux que nous avons apporté dans notre cabriolet.
Alfred n'attend pas la réponse que M. Martin s'apprête à lui faire, il se relire à reculons, non sans avoir lancé à Juliette un regard plein d'une audacieuse flamme, et il revient s'asseoir devant Jabulot qui avale son deuxième verre d'Aï, en faisant claquer sa langue sur le bord de ses lèvres.
— 11 parait quetu le trouves bon ? dit x\Ifred, ens'emparant de la bouteille.
— Mais il sç laisse boire, répond Jabulot en tendant son verre,
A la table de M. Martin, on discute si on doit garder ou renvoyer le Champagne offert au nom de M. Jabulot. Madame Durand est d'avis d'accepter, M. Martin de refuser; mais pendant la discussion, le fil de fer, qui relient le bouchon, attaché le matin même par une main inhabile, le fil de fer cède à la pression continue du vin qui pétille, et n'offrant plus de
résistance au morceau de liège, celui-ci va frapper le plafond, chassé par une mousse blanchâtre ; cet incident détruit tous les scrupules de M. Martin, et le contenu de la bouteille d'iVi disparait bientôt avec force commentaires sur la générosité inusitée de Jabulot, dont la réputation de ladrerie était assez bien établie dans la rue de Sainlonge.
Le quarl-d'heure de Piabelais est arrivé, et Jabulot, auquel Alfred a laissé le soin d'acquiter la carte payante, demande le montant; on lui apporte un carré de papier, sur lequel il lit le menu du dîner, qu'ils viennent de faire, ortographié sans le secours du Dictionnaire de l'Académie^ aussi , a-t-il quelque peine à en épeîer les articles; il jette les yeux sur l'additian^ et frémit en apercevant deux chiffres d'une taille démesurée qui lui représentent vingt-cinq francs.
— C'est cher î très cher ! murmure-t-ii en tirant une à une, de la poche de son gilet, cinq pièces de cinq francs qu'il met dans la main de
la servante, en ajoutant d'un ton goguenard : Le TiSte est pour vous, ma grosse!
— Ah île mauvais farceur! s'écrie la servante ; puisqu'il g'nia que le compte tout juste !
— Eh! bien, reprend Jabulot, les bons comptes font les bons amis; nous sommes bons amis, ma grosse!
En quittant la table, Alfred salue profondément madame Durand et sa fille; Juliette baisse modestement les yeux pour éviter les regards singulièrement expressifs du jeune homme, sur lequel ses charmans attraits ont fait tant d'impression; Alfred a remarqué ce mouvement, et il en augure bien.
— Deux contredanses, se dit-il, et je saurai comment il faudra manœuvrer pour triompher des résistances de cette candide vierge du septième arrondissement.
Or, à ce moment, la vierge candide et ses parens sortaient du restaurant; un jeune honiiwe, qui se tenait en dehors de la porte, s'a-
vaîiça rapidement et froissa la robe de Juliette. Alfred qui la suivait, allait reprocher à cet étourdi son inconcevable maladresse lorsqu'il aperçut la petite main de Juliette, qui s'ouvrait pour laisser tomber une lettre que le jeune homme ramassa rapidement, et mit dans sa poitrine; cette preuve d'intelligence, entre sa candide vierge elle vigoureux jeune homme, stupéfia Alfred; il eut envie de chercher querelle à ce rival heureux qu'il rencontrait sur son passage, et déjà, il faisait décrire un arc-decercle à Jabulot, pour le pousser sur l'homme avec lequel il voulait avoir une explication, quand son prudent ami opposa une force d'inertie à sa turbulente entreprise, et lui montrant du doigt le jeune homme qui s'éloignait :
— Prends garde, lui dit-il. il m'a faitTefTel d'être passablement rageur, et d'après certaines phrases équivoques qui lui sont échappées, je ne crois pas prudent de lui marcher sur les talons.
— Ou a-l-il dit ? que sais-lu ? quel esl-il ?
— Je soupçonne qu'il a des desseins sur la jeune fille, et que tu feras bien de ne pas aller sur ses brisées.
— Jabulot, tu es un poltron!
— Mon ami Alfred, vous êtes un extravagant, un cerveau brûlé.
— Je suis vivement piqué, et de par tous les diables, ceci ne se terminera qu'à mon avantage. Jabulot, tu feras danser la maman, moi, je ferai sauter la fille.
— Merci! îe sexe au-dessus de trente ans ne saurait me convenir; je respecte infiniment les mamans, mais je ne danse pas avec elles.
— Tu danseras !
— Je ne danserai pas, je ne danserai pas! répète jabulot avec une gravité comique.
— Tu danseras, se dit Alfred, quand je devrais te faire inviter par madame Durand.
Le collaborateur dramatique, des célébrités naissantes du boulevart du Temple, serre le hvm de Jabulot, qui lui rappelle que les ra«
JfULZETTr. ioD
fraîcliissemens sont à sa charge, el qu'il compte bien faire connaissance avec le glacier du bal de Sceaux.
— Des glaces ! à une fêle champêtre î tu te crois encore au jardin Turc ou sur les boulevards; ici, mon cher, on a tout à discrétion : bière, pain d'épices, limonade, vulgairement connue sous le nom de coco, des macarons, beaucoup de macarons, et puis encore de la bière... Ainsi, choisis, ou plutôt attends quelques minutes, on danse sous la rotonde, et j'ai dans l'idée que nous allons y rencontrer nos petites chattes du passage Vendôme; elles ne seront pas comme toi, et se contenteront de la bière plébéienne et du populaire croquet.
— Fais des phrases, cherche des poitites, lui répond Jabuiot, mais souviens-toi que je me priverai désormais des fêtes patronales.
Ils étaient arrivés sous l'immense rotonde envahie par la foule dansante.
£>$ Suit^0 Vxm flatop.
Pendant qu'Alfred cherche des yeux madame et mademoiselle Durand, que Jabuîol critique tout bas les minois chiffonnés qui se trémoussent devant lui, le jeune homme, auquel Juliette a donné une lellre en soi tant du
loâ JULIETTE.
restaurant, s*esl appuyé le dos à une des colonnes qui supportent la rotonde, et à la clarté des nombreuses lanternes appendues à la coupole, il lit à voix basse les lignes suivantes :
« Auguste,
« Je fais mal en vous écrivant, et cependant « je n'ai pu résister au désir de vous appren- « dre ce qui s'est passé depuis hier au soir. « Après vous avoir dit que nous irions au bal « de Sceaux avec M. Marlin, je rentrai dans « ma chambre, où ma mère m'attendait; son « visage était sévère, et quand elle m'adressa c( la parole, je fus effrayée de l'émotion qui se « manifestait dans chacune de ses phrases. — « Juliette, me dit-elle en dirigeant sur moi un w regard qui me fit tressaillir , je vous avais « défendu de monter chez madame Bréval , et « tout-à -l'heure encore vous étiez chez elle. — « Je voulus me justifier, mais elle m'imposa « ^ilwce pçir çe8 mo^s; — l<e b\n ^^ YQs vW'.
« les m'est connu, vous espérez renconîrer, « chez madame Bréval , ce petit ouvrier qui « s'est épris d'une folle passion pour vos beaux « yeux ; je vous ai déjà dit que ce choix élait « indigne de vous, que jamais je ne consenti- « rais à recevoir ce jeune homme chez moi, et « vous avez méprisé mes avis , mes conseils; « je ne vous fatiguerai pas de mes plaintes , et c( ne vous supplierai point de m'obéir ; j'or- « donnerai. Dans un mois , vous serez la « femme de M. Martin.
« Sa femme ! Ainsi , tout espoir est perdu ; « maman me sacrifie à un homme pour lequel « j'ai beaucoup de respect, mais que je ne « saurais aimer, je résisterai ; mais vous , Au- « guste , ne viendrez-vous pas à mon aide ? c< Une démarche hardie peut empêcher le mal- « heur de ma vie : cette union que je déteste, « et qu'il me faudra subir si vous m'abandon- « nez. Présentez-vous chez ma mère , deman- « dez ma main,,. Vous savez ce qu'un homme e doit ùm en pareille çirçongt^mce; pour moi,
« je l'ignore , mais il me semble qu'un amour « véritable doit persuader tout le monde. Je a n*ai pas do ulé de la sincérité de vos sentimens , « pourquoi maman serait-elle moins crédule M que moi?
« Je ne sais si je pourrai vous donner cette « lettre , que j'écris pendant le sommeil de « maman ^ craignant à chaque instant d'être « surprise par elle... Ayez pitié de mes tourte mens, Auguste, et n'abandonnez pas la malce heureuse ,
— L'épouser serait le plus cher de mes désirs, murmure Auguste d'une voix sourde; mais un mois d''intervalle! Mon père refusera de me donner son consentement , il voudra attendre,, . Que faire? que résoudre?
— En place! pour la contredanse! crie d'une voix glapissante remployé aux cachets,
JULI£TTC« 141
qu'il délivre moyennant une rétribution de trente centimes par personne.
— Six cachets à monsieur ! dit Alfred en poussant Jabulot devant lui.
Celui-ci se retourne en grommelant.
— Je n'ai pas envie de danser, dit -il à Alfred.
— Trente-six sous! et l'employé met dans la main de Jabulot six cachets qu'il regarde d'un air pileux.
— Les plaisirs champêtres sont très coûteux, pense-t-il, du moment que l'on paye l'entrée d'un jardin , tous les agrémens qui s'y trouvent devraient être gratis,
— Trente-six sous ! répète l'employé d'un ton brusque.
— Voilà un franc quatre- vingt centimes, dit Jabulot en serrant convulsivement les cartes qu'il tient dans sa main ; tu les danseras tes six contredanses , et puisses- tu en avoir une courbature ! ajoule-l-il en regardant sournoisement Alfred,
i4â JULIETTE?
Jabulot a suivi son ami qui s'arrête devant un groupe au milieu duquel sont assis M. Martin , madame et mademoiselle Durand. x\lîred salue les dames , et leur adresse, d'un ton gracieux , la requête obligée : Ces dames veulentelles nous faire l'honneur d'accepter cette contredanse? M. Martin se penche vivement du côté de madame Durand pour lui dire de refuser cette double invitation . mais Juliette, qui a résolu de contrarier en tout son futur mari , Juliette se lève en disant à sa mère: — Une contredanse ne se refuse pas.
IMadame Durand est étonnée de la hardiesse de sa fille ; elle se penche de son côté pour lui reprocher son inconséquence; au même instant, Alfred, qui s'est emparé de la main de Juliette, pirouette sur le talon et découvre Jabulot . pi anlé comme un Terme derrière lui , auquel il dit :
Mon cher, ces dames ont la bonté de
nous accepter pour cavaliers,
— Perfide Alfred ! articule Jabulot en serrant les dents, me faire danser avec un demi-
JULIETTE. itô
siècle , une ingénue du règne de I^ouis XVI ! Tout en débitant ce soliloque , Jabulot avait offert la main à madame Durand , qui s'était résignée à subir l'ennui et la fatigue d'une contredanse , plutôt que d'atlirer sur sa fille des regards curieux , par un refus qui aurait soulevé des récriminations qu'elle voulait éviter. Jabulot , qui tenait ses gants à la main pour ne pas les salir, a glissé ses cachets dans une des poches de son habit , s'est ganté en priant sa respectable danseuse de l'excuser, puis il est venu se placer en face d'x\lfred qui ne perd pas un instant , et a déjà débité à Juliette tous les lieux communs de la galanterie, tous les complimens flatteurs à l'aide desquels il espère se faire aimer. Juliette écoute en silence et ne répond pas; cette réserve intrigue vivement Alfred , aussi en balançant , il serre amoureusement la main de sa danseuse , qui lui dit d'un ton fâché:
— Vous me faites mal , monsieur !
— Hélas 1 mademoiselle , réplique Alfred ,
i44 JULIETTE.
pardonnez à mon trouble , à mon émolion ; le plaisir que j'éprouve en me trouvant près de vous me rend incapable devons apprendre..
— La queue du chat! hurle le chef d orchestre.
— Je ne sais qui peut vous autoriser à me tenir de semblables discours , réplique Julielle avec aigreur.
— L'amour le plus pur, le plus vrai, l'amour qui a embrasé mon cœur depuis le jour où mon heureuse étoile m'a fait vous rencontrer; de ce moment , j'ai vécu... je vous aimais.
Alfred a débité ceci avec une inconcevable volubilité , afin de ne pas laisser à Juliette la faculté de l'interrompre ; la jeune fille est embarrassée , et ne sait quelle contenance tenir devant Alfred , dont les yeux sollicitent une réponse; elle détourne la tête , et aperçoit, à quelques pas du quadrille, Auguste, debout, la tête découverte , le regard menaçant ; Juliette fait un mouvement pour dégager sa main qu'Alfred presse tendrement dans la sienne.
JULIETTE. i45
— Quavez-vous? chère Julicltc, dit Alfred qui ne devine pas Teffroi que la vue d' Auguste a fait naître dans l'âme de sa danseuse.
En lui adressant cette question , Alfred promène des regards furtifs autour de lui , et reconnaît le jeune homme au billet, son rival.
— Je devine maintenant, se dit Alfred, mais puisqu'il n'est pas encore accrédité auprès des parens, ce n'est qu'une passion naissante, facile à détruire, et je la détruirai... je triompherai de.,.
— La poule !
Cette figure permet à Alfred de dire à sa danseuse , en lui montrant Auguste :
— Voilà un nouveau chevalier de la triste figure! une victime de ses propres perfidies; le pauvre garçon vient au bal de Sceaux pour y chercher des distractions.
— Vous connaissez M. Auguste? demande Juliette avec vivacité.
— Ah î il se nomme Auguste , dit Alfred ; et il ajoute : Je le connais trè^parliculièiement,
146 JULlETTÉi
ainsi que sa maîtresse , une blonde charmante, un vrai lutin, qui s'est vengé de ses infidélités; en Tabandonnant.
— Le galop !
C'est ainsi que finissent maintenant toutes les contredanses ; le galop a détrôné la valse , et mis en péril les pudiques beautés , qui ne refusent pas la morale contredanse , et s'abstiennent de pirouetter en cadence entre k*s bras protecteurs d'un valseur souvent indiscret; le galop, cette course aérienne, a renversé les sages prévisions des mamans et des maris ; le moyen d'abandonner son danseur quand l'orchestre exécute les premières mesures d'un galop! La réflexion est tardive, et on cherche un prétexte pour s'en dispenser, que déjà un bras enlace votre taille , une main serre votre main, des couples s'élancent, on suit l'impulsion donnée, le galop s'achève, et on se dit en retournant s'asseoir:
— C'est gentil de galoper ainsi!
Alfred ne perdit pas un seul instant du
JULIETTE. i4T
tête-à-lêle que le galop lui offrait ; et Juliette entendit, pour la première fois, d'étranges paroles bourdonner à son oreille; Auguste lui avait bien dit qu'il l'aimait, qu'il serait le plus heureux des hommes de lui consacrer sa vie, de faire toutes ses volontés, mais il lui avait dit cela naturellement et sans emphase ; Alfred, au contraire, s'était appliqué à être aussi passionné qu'inintelligible ; les phrases prétentieuses , dont il se servait pour exprimer son amour, durent singulièrement flatter la vanité de Juliette; car Alfred se vantait de posséder la fine fleur de galanterie, et de savoir en tirer des argumens irrésistibles.
En reconduisant sa danseuse à la place qu'elle occupait , l'auteur mélodramatique laissa tomber négligemment ces mots :
— Si j'étais assez heureux , charmante Juliette, pour vous faire agréer mon hommage, je me hâterais de déposer à vos pieds, ma main, mes quinze mille hvres de rente et mon cabriolet. C'est bête, ajouta-t-il njentalemenl ,
mais cela fait de l'effet.. , beaucoup d'effet.
llditjS'inclina profondément devant Juliette, et s'éloigna, sans avoir cherché à s'assurer si ses discours avaient porté le trouble dans l'âme de la jeune fille. Jabulot guettait Alfred, car il s'était dispensé, et cela d'un commun accord , de tournoyer en cadence et de marcher sur les pieds de sa respectable locataire, qui déjà était assise près de M. Martin , qu'elle essayait d'apaiser.
— Viens! viens! dit Jabulot à son ami, l'orage gronde sur nos têtes.
— Il fait un temps superbe, répondit Alfred, et nous avons encore quatre contredanses en poche,
— Oui, elles y étaient, mais elles m'ont été volées , car on ne respecte rien dans les bals champêtres ; mon foulard m'a quitté, et si j'ai encore mon habit, c'est qu'il lient sur mes épaules... Quel coupe-gorge! On se croirait au temps de Cartouche !
— Tu crois aux voleurs ? loi, qui doules de tout.
— Je crois à Tévidence, mon cher ami, et il m'a élé démontré que les six cachets , que j'avais payés... car c'est moi qui les ai payés... que ces malencontreux cachets n'étaient plus en ma possession, ce qui m'a obligé à faire une nouvelle dépense de soixante centimes ; et après la contredanse, quand j'ai voulu m'essuyer le visage avec mon foulard, je me suis aperçu qu'il m'avait élé dérobé... Plus souvent que je reviendrai au bal champélre ! Fi donc! A bas les bals champêtres!... J'ai horreur des bals champêtres! Aussi, nous allons reprendre le chemin de la capitale ; procure-toi une voilure, j'ai hâte de partir, et te fais grâce de les rafraichissemens de la banlieue... bière insipide et nauséabonde !
— J'ai payé pour voir le feu d'artifice , dit Alfred, il me le faut, je ne m'en irai pas sans ravoir vu.
— Tu crois au feu d'artifice ? loi !
— Pourquoi non? n'est-il pas inscrit sur laffiche.
— Et le ballon aussi y est inscrit sur l'affiche! programme menteur s'il en fut jamais !... as-tu vu le ballon? Non; donc, que c'était une mystification !.. . J'en ai assez comme cela, je leur fais grâce du reste... Retournons à Paris.
Alfred se rend au désir de Jabulot ; il sort du parc avec lui, et tous deux s'acheminent vers le bureau des Elégantes, mais toutes les places sont retenues, et aux observations de Jabulot, qui prétend que l'administration devrait être en mesure de transporter les voyageurs qui se présentent^, le buraliste répond :
— Pourquoi n'avez-vous pas retenu vos places ?
— Si j'étais capitaliste , se dit Jabulot , j'inonderais ce côté de la banlieue d'omnibus tricolores... Vivent les omnibus! répèle-t-ii en
sortant du bureau des Elégantes.
Les deux amis se mettent en quéle d'un cabriolet, mais tous les cochers font la même
réponse : Ils soni louô^ et aUeadeal leurs pratiques : les fiacres el - les coucoui , le^ tapissières même ne peuvent leur offrir deux places; tout a été loué, payé d'avance, et Alfred et Jabulot terminent leur exploration en s'écriant ensemble :
— Maudite fête!
— Oui, ajoute Jabulot, fête maudite! dont je garderai d'atroces souvenirs et des écor'churess à mon centre de..,
— Allons! Jabulot, une bonne résolution, rentrons au bal, dansons toute la nuit, grisonsnous, si c'est possible, et demain matin, nous aurons plus de c^ncons à notre disposition, que de pièces de cinq francs dans nos podies.
— Des pièces de cinq francs, des pièces de cinq francs, tu en parles à Ion aise, dit Jabulot en se fouillant, mais les miennes sont.... Au voleur ! à la garde î s'écrie-t-il involontairement, je suis complètement dévalisé, ruiné!... plus rien, ajoutç-t-il d'une voix creuse, Je &uis à seo !
— Pas de mauvaise plaisanterie , Jabulot, et visite les poches.*
— Plus rien, te dis-je, et j'avais emporté trente francs et quelques sous ! certainement, nous n'avons pas dépensé cette somme :
voitures, trois francs... que tu me dois.
— C'est bon, vas toujours.
— Trois francs; vingt sous d'entrée; trentesix de cachets... qui m'ont été volés... tu en paieras bien la moitié, plus, le dîner... vingtcinq francs!... Je t'avais prédit qu'on nous ccorcherait.
— Vas toujours !
— Oui, vas toujours, murmure Jabulot, mais je m'arrête... Total.... total...
— Trente francs quatre-vingt centimes, dit Alfred avec humeur, et tu as ton compte.
— Il est gentil ! dépenser une pareille somme et s'amuser si peu !
— i£t n'avoir plus un sou pour rcloiîrncrà Paris I ajoute Alfred.
— - T'aies escarpins nie blct'scnt, je nepourrcy
jamais regagner ma maison de la rue de Sainlonge !
— Puisque tu n'as que celle-là, dis donc : Ma maison qui est située rue de Saintonge !
— Le moment est bien choisi pour rire de notre malheur commun.
— Mon cher Jabulot, je suis philosophe... quand je ne peux pas faire autrement...
— J'en aurai une affreuse courbature, se dit Jabulot ; si j'avais su que les petites couturières du passage Vendôme nous fissent fauxbon . je ne serais pas venu à cette fête patronale!
— Voyons, Jabulot, fais trêve aux doléances qui sont aussi inutiles que fastidieuses , et mettons-nous en route , en chantant gaîment.
— .Te suis enroué.
— Alors, absorbe-loi dans les réflexions, pour moi, je vais songer au plan d'un drame en sept actes, qui ramènera la foule à l'Ambigu; je veux que la fille y tue eon père, et l'amant sa muitrcsse: quant à celui-là, il se piécipilera
dans un puils, au moment où les gendarmes croiront le tenir. Trois morts, ce n'est pas mal, et en y ajoutant un incendie, deux orages et un petit vol , avec effraction et termes lechniques, j'aurai fait la plus jolie pièce de mœurs...
— Que ni ma mère, ni ma sœur, ni même ma maîtresse ne verraient , par égard pour la morale.
— Tu es absurde quand tu prononces ce mot là! poursuivit Alfred; au premier acte, on verra... qu'est-ce que je ferai voir au premier acle.^ Une forêt ! c'est bien usé... une ferme... rococo...
— Une grand'roule, c'est de circonstance ; avec un malheureux harassé de fatigue, maudissant ses cors et ses durillons, ainsi que les prodigalités de son; Pylade, auquel il a fallu, pour le rassasier, un dîner de vingt-cinq francs ! extra-jnuros , encore! où tout doit être bon marché... Je vais te faire un monologue là-dessus,
JULÏLÏT*:. iô$
— J'ai mon décor ; le ihéàlre représente le toit d'une maison ; à gauche de l'acteur , un grenier..., une jeune fille... à propos de jeune fille, tu me dois des explications , des détails circonstanciés sur l'adorable Juliette,
— Tu vasencore m'assommer avec tes questions !
— Elles abrégeront la route, et d'ailleurs, la possession de cet objet charmant est désormais le rêve de ma vie., .je ne dormirai point tranquille, tant que je ne serai pas son heureux amant, et pour le devenir, il me faut desren* seignemens sur les parens de cette gracieuse créature ; si j'en crois les apparences, ce sont de braves rentiers, de respectables marchands retirés, qui ne se décident à courir le monde, c'est-à-dire, les bals champêtres et parficuliers, les spectacles et les concerts, que pour rencontrer le mari qu'ils veulent donnera leur fille... Ai -je deviné?
— A peu près ; seulement les parens ont-ils été marchands, commerçans, fabricans? je
idô JULIETTE.
l'ignore; ont-ils des renies? je le suppose; songent-ils à marier leur fille? c'est ce que je ne sais pas ; depuis deux ans que madame Durand est venu loger dans ma maison avec sa fille, bien des événemens se sont accomplis ; ouvrières alors, aujourd'hui, elles vivent les bras croisés, et se font servir par une bonne ; le chapitre des héritages a peut-être joué un rôle dans leur histoire.
— Mais ce gros, cet épais monsieur, qui ne nous a pas desserré les dents, quel est-il ? est-ce un oncle, un tuteur , un ami, un protecteur ?
— Mon cher Alfred , dit Jabulot d'un ton grave , je n'ai pas pour habitude de m'inilier dans les affaires des autres; je respecte la vie privée de mes locataires ; du moment qu'ils me payent exactement mes loyers, je n'ai rien avoir dans leur intérieur... madame Durand ne m'a jamais fait attendre mon argent un quart d'heure, et j'cslime beaucoup madame Durand.
-— Ah! elle loge dans tamuison ; c'est bien,
je ferai mon profit de ce que tu vîèns de me dire, je me servirai de les renseignemens.
Et Alfred roule dans sa tête un projet qui doit lui fournir les moyens de se rapprocher de Juliette: dans la vivacité qu'il met à le concevoir , le Crébillon du boulevart du Temple presse le pas, et force ainsi Jabulot à marcher comme beaucoup de gens courent ; ils atteignent la barrière d'Enfer, Jabulot est en nage, et depuis Arcueil, il n'a pas proféré une parole, articulé une seule plainte ; sa mauvaise humeur, en se concentrant, s'est augmentée; Jabulot s'est cramponné au bras d'Alfred, avec la vigueur énergique d'un homme qui se noie ; il se laisse traîner, et par instans, il souhaite qu'Alfred fasse une chute, pour rouler sur lui, et avoir le droit d'éclater en reproches. Alfred, tout entier à son amour, à ses projets, ne soupçonne pas les perfides noirceurs enfantées par le cerveau de son ami; il supporte, sans paraître le remarquer, le poids inaccoutumé qui le fait incliner à droite,
i58 JULIETTE.
côté choisi par Jabulot depuis leur départ de Sceaux; dans la rue d'Enfer, un cabriolet, qui remonte à vide jusqu'à la barrière , attire les regards d'Alfred qui fait signe au cocher d'arrêter ; celui-ci obéit, et les deux amis se placent à ses côtés; Jabulot balbutie, d'une voix faible , le nom de la rue où il demeure, tandis qu'Alfred se pelotonne dans son coin, en murmurant :
— Cher ami, cette nuit, vous me donnerez l'hospitalité, bien malgré vous, sans doute, mais je saurai vous y contraindre , j'ai pour cela un moyen infaillible.
Et quand le cabriolet s'arrête devant la maison de la rue de Sainlonge, Alfred, dont le projet est bien arrêté, saute à terre, frappe vivement et à plusieurs reprises à la porlecochére; on ouvre, et sans perdre un instant, il traverse la cour et dit à Baptiste :
— Portier , payez le cabriolet de votre maître ; le cocher est pressé ! 11 revient près de Jabulot, lui offre son bras, et tous deu^
s'acheminent vers le premier étage; Alfred s^empare de la clé de Jabulot, l'introduit dans la serrure , et oblige le malheureux propriétaire à accepter des soins que celui-ci ne reçoit qu'en grommelant entre ses dents, car il n'ose encore donner carrière à sa mauvaise humeur; il attend pour cela, qu'Alfred ne soit plus là, devant ses yeux, et prêt à rétorquer les argumens qu'étant seul, il pourrait accumuler à son aise ; mais Alfred ne paraît pas disposé à faire retraite ; il s'est débarrassé de son chapeau et de son habit, et debout, près de la bergère, sur laquelle Jabulot s'est laissé tomber en poussant un gémissement plaintif, Alfred semble interroger d'un œil inquiet le visage de son ami.
- — Eh ! bien, qu'est-ce? dit Jabulot avec le ton de l'impatience.
— Du calme, mon cher, du calme, répond Alfred en imposant silence du geste, à Jabulot.
— Bu calme, répète celui-ci d'une voix courroucée, dis-tu cela pour me mettre en co-
JUÎ,ÏETTS,
1ère? que signifie ta pantomime et les gestes, auxquels je ne comprends rien?
— Mon pauvre Jabulot, articule Alfred d'une voix entrecoupée , mon pauvre ami , tu n es pas bien , et à certains symptômes, faciles à reconnaître, je crains... Puissent mes prévisions ne point se réaliser, car alors...
— Car alors... quoi? — Et Jabulot bondit sur son fauteuil. — Ai-je la physionomie bouleversée, décomposée? ai-je quelque incohérence dans le visage ?
— Mon cher Jabulot , la fatigue produit souvent des choses qui... il ne faut pas l'alarmer... mais une [Dleurésie...
— • Je suis malade !
Et Jabulot reste anéanti pendant quelques minutes; puis, revenu à lui , il se làte le pouls, met la main sur son cœur , la porte ensuite à son front , et lout en s'iiiterrogeant , il dit à voix basse:
' — Oui... c'est vrai... je ne suis pas dans mon état normal... le pouls n'est pas bon...
JDLÏLTTE.. 161
et mon cœur bat d'une vitesse. . . et pourquoi ? parce que lu m'as fait faire deux lieues à pied, au pas accéléré... Alfred, la conscience doit le reprocher quelque chose?
— Mon pauvre Jabulot , tu me vois désolé, et pour te prouver mes regrets et le désir sincère que j'ai de te savoir rétabli , je m'offre pour être ton garde-malade... je ne te quitte pas que le médecin ait dit : Notre malade est hors de danger !
Alfred a débité ceci d''un air alîendri. Jabulot lui serre affectueusement les mains pour le remercier, et se décide à se mettre au lit ; Alfred s'engage à passer la nuit à son chevet, et cette résolution achève de porter le trouble dans l'esprit de Jabulot qui murmure tout bas:
— Pourquoi îj-je été à celte maudite fête champêtre!
Pendant qu'Alfred furète dans les armoires pour y découvrir du sucre . du thé et quelque flacon de liqueur, avec lequel il pourra corn-
î(>2 JULIETTE.
baUre les ennuis de la corvée qu'il s'est impov sée , madame Durand et sa fille sont rentrées chez elle ; Auguste , qui avait su se procurer une place dans la même voiture qui les ramenait à Paris , n'a pu trouver un moment favorable pour dire un seul mot à Juliette , et comme il craignait d'être remarqué par madame Durand , il a pris un chemin écarté pour rentrer chez lui. Jiinuit sonne, quand il frappe à la porte-cochère ; tout le monde esl rentré, toutes les lumières , à l'exception de la veilleuse de Jabulot, sont éteintes, et Auguste s'en félicite , car il fuit désormais toutes les occasions qui peuvent le rapprocher de madame Bréval et de sa fille adoptive ; Juliette seule occupe sa pensée , Juliette qu'il adore , et à la-' quelle il sacrifierait son avenir , ses goûts , ses idées ; Juliette , qui , dans la soirée qui vient de s'écouler , s'est montrée si coquette , si ou» blieuse de ses sermens et de ses promesses , règne despoliquement sur le cœur du pauvre garçon , dont l'idée fixe est celle-ci ; < Jeseraiii
si heureux d'être aimé de Juliette! » Et pour parvenir à ce but , pour obtenir un aveu , qui le comblerait de joie , A-uguste ne sait quels moyens employer ; ses soupirs, ses œillades , ses brûlantes épîtres ne lui ont fait faire que bien peu de chemin ; les obstacles; que madame Durand lui oppose , l'effrayent , et l'idée que Juliette appartiendra à un autre , celte idée bouleverse sa raison , et le rend incapable de prendre une résolution ; la jalousie , ce sentiment de notre infériorité , lui était encore inconnue le matin même, mais le galop que Juliette avait dansé avec un jeune homme que lui , Auguste , ne connaissait pas pour être reçu chez sa mère, ce galop lui avait fait naître des soupçons , et en franchissant les deux étages qui séparaient l'appartement de madame Durand de son modeste réduit , Auguste se disait :
— Juliette! Juliette ! tu ne joueras pas impunément avec Tamour qui me dévore et me rend le plus malheureux des hommes!
iOÎ' JULJEÎTE.
-r C'est vous? monsieur Auguste.
A celle qucsiion, faite d'une voix troublée, cornue, notre JGunehomn^.e se recula involontairement et comme effrayé.
^. Ciel! dit il, Marie, à celte heure! que nie veut-elle? — et il fait un effort sur luimôme pour répondre : — Oui, mademoiselle Marie, c'est moi!
— Mademoiselle, dit sourdement la jeune fille, ohî comme il est changé depuis quelques jours ! et elle ajoute ; Je vous attendais avec autant d'inquiétude que d'impatience ; je craignais qu'il ne vous fût arrivé un malheur... mais vous voilà, et je peux m'acquitler de la commission dont maman m'a chargée... C'est une lettre, monsieur Auguste...
— Une lettre î de votre mère!
— Non , une letlrc qui est arrivée aujourd'hui de Hennés.
— Une lettre de mon pérel doi nez, mademoiselle, donnez!
Auguste s'empare du précieu.x papier, et
JULÏEÎTE.
sans prendre le temps de remercier Marie et de lui souhaiter le bonsoir, il s'enferme dans sa chambre, et laisse la jeune fille aussi étonnée que chagrine de l'accueil qui vient ce lui être fait.
— Il ne m'aime plus, pense Marie en jetant un regard douloureux sur la porte qu'Auguste a fermée avec tant de précipitation ; que lui ai-je donc fait ? pourquoi ce brusque changement dans ses manières? Je crains de le deviner... Juliette ! Juliette ! tu es bien méchante !
Et Marie rentra doucement chez sa mère, le cœur gros, les yeux homides de pleurs; la pauvre enfant se fît violence pour taire son chagrin et retenir ses sanglots, car madame Bréval pouvait l'entendre, et elle ne voulait pas lui avouer les motifs de son désespoir.
Auguste s'était bientôt procuré delà lumière, et son œil avide avait parcouru les quelques lignes qu'on lui écrivait au nom de son père ; cette lecture achevée, il froissa avec dépit le
,i6G JULILTTEi
papier et le jeta dans un coin de la chambre en s'écriant :
— Dangereusement malade ! pas un instant à perdre si je veux recevoir ses derniers embrassemens et sa bénédiction! Oh! je ne peux hésiter... dans quelques heures je partirai.., mais Juliette? que lui dirai-je? voudra-t-elle croire à la sainteté du devoir qui m'oblige à m'éloigner d'elle ? Pourquoi douterait-elle de ma sincérité... écrivons-lui...
Le mot mademoiselle figurait à peine sur le papier, que des cris étouffés arrivent à l'oreille d'AugustefJl se leva, entr'ouvrit sa porte, et put distinguer le sinistre appel au feu! au secours ! qui était proféré par un homme que l'obscurité l'empêchait de distinguer ; Auguste s'élança dans l'escalier pour connaître l'étendue du danger qui menaçait les habitans, qui, en un instant, se trouvèrent réunis dans la Gour, vêtus grolesquement pour la plupart, et s interrogeant sur les causes de l'événement terrible qui venait de troubler leur sommeil.
JULÎETTI!. 467
— Le feu est chez M. Jabuîot ! avait dit Baptisle en parlant pour alîer chercher les pompiers.
Et comme Jabulot habitait le premier éta^e, et que l'épaisse fomée qui s'échappait de son anli-chambre pouvait, en un instant, se transformer en tourbillons d'une flamme dévorante, l'alarme élait grande aux étages supérieurs qui avaient été évacués aux premiers cris proférés par Alfred ; chacun se lamentait, s'épouvantait, se désespérait, et Auguste, que le hasard conduisit près de Juliette qui rassurait sa mère, Auguste profita du désordre qui régnait dans la cour pour dire à la jeune fille :
— Un devoir impérieux m'appelle à Piennes... dans quelques heures, il me faudra quitter Paris... puis-je espérer que pendant m.on absence...
— Les pompiers ! les pompiers !
L'arrivée de cette brave milice ne permit pas
à Auguste d'achever sa phrase; il se fît un mouvement dans la cour, et toutes les femmes
se réfugièrent près delà loge du concierge, afin de laisser la place libre , mais l'anxiélé à laquelle chacun était en proie, cessa bientôt, et quelques minutes d'examen suffirent aux pompiers pour reconnaître que le dégât se réduisait à un tas de paperasses et à des rideaux de calicot, qui avaient été la proie des flammes; celle déclaration ramena la gaieté sur tous les visages , et on se plaisanta mutuellement sur la frayeur qui s 'était si rapidement communiquée. Madame Durand nes'aperçuJ pas, que pendant qu'elle se félicitait avec son voisin l'employé, d'en être quitte pour la peur, un jeune homme s'était approché de Juliette, et lui avait dit:
— Chère Juliette I votre souvenir adoré ne sortira jamais de ma penrsée, mon cœur vous appartient.
— Mais, monsieur, si ma mère savait. ..i^
— Votre mère ne peut vous commander d'aimer celui qui n'aurait pas le bonheur de vous plaire: votre choix vous appui lient.. Un mot, chère Julielte, un scid : Espoir!
— Je ne dois pas vous répondre, monsieur, et Tobslinalion que vous mettez à me poursuivre...
— Est une preuve de la violence de mon amour, et pour vous parler pendant quelques minutes, je serais capable d'opérer des prodiges... mon stratagème de celte nuit vous donne un échantillon de ce que je puis faire...
— Quoi! monsieur, c'est vous qui avez eu l'audace...
— Dites Texcellente idée de simuler un incendie pour vous obliger à sortir de votre appartement ; mais ce n'est rien encore...
L'arrivée des pompiers a troublé l'entretien qu'Auguste espérait avoir avec Juliette , leur départ empêche également Alfred de poursuivre la conversation dont il faisait tous les frais; les locataires rentrent chez eux, et Jabulot, madame Bréval et Marie sont les seuls qui se soient épargné cette peine inutile ; le premier par frayeur, les deux autres, parce qu'elles se sont occupées à rassembler Içs
iW JULIETTS.
objets les plus précieux qui leur tombaient aous la main.
— C'est une fausse alarme , dit madame Bréval à Marie.
— Fort heureusement, ma bonne mère, répond la jeune fille.
Chez madame Durand la scène est plus vive, car la vieille dame a cru s'apercevoir ^'Auguste faisait des signes d'intelligence à Juliette, aussi, après avoir congédié Marianne, qui dit hautement qu^eîle se trouve fort heureuse de ne pas avoir été flambée, m?idtïïne Durand prend sa fille à part, et lui dit sèdiement:
.-«- Tout est convenu entre M. ^Martin et nfïôi; la semaine prochaine, vos bans seront publiés, et à la fin du mois, vous serez sa femme... Point d'observation, mademoiselle, d'ici là, j'aurai les yeux sur vous, et ce petit ouvrier sera bien adroit s'il parvient à vous entretenir de sa ridicule passion !
îî ' Juliette est pensive, préoccupée ; elle ne réplique pas un seul mot à l'allocution mater-
^elle ; et quand sa mère a quitté aa chambre , qu'elle est seule, Juliette s'adresse ces deux questions :
— Auguste est un perfide; dois -je croire ce qu'il m'a dit? Cet ami de M. Jabulot est bien fat, et son amour bien entreprenant. Voudrat-il me servir sans rien exiger de moi? Je n ose l'espérer, et cependant lui seul est capable d'empêcher l'odieux mariage dont je suis menacée ? Pauvre Juliette! que dois-tu faire!
A l'étage au-dessous, et dans le même moment, elle aurait trouvé la solution de ce que son esprit regardait comme un problème diffi-* cile à résoudre ; Alfred se disait, en se frottant joyeusement les mains :
— Ma candide vierge était fort jolie avec son peignoir de mousseline, et si elle veut me croire, dansdeux jours, je l'enlèverai... ea sera drôle.., les parenscrierontau scandale... l'aventure fera parler de moi, et si on me contraint à épouser, eh bien! j'épouserai... c'est une position... un état... ridicule que celui de mari, mais tous les
gétife sensés ont ce ridicuîe-là, ou cherche à' èë le donner... Je subirai le sort commun, je serai... mari... Si je ne puis faire autrement.
Le lendemain matin, Auguste entrait chez madame Bréval, bien avant l'heure à laquelle il avait l'habitude de se rendre à son travail.
— Je pars pour Rennes, madame, dit-il à la veuve qui, sur la demande qu'il en avait faite, avait consenti à le recevoir, quoi qu'elle ne fut pas encore sortie de son lit ; je pars, et peut-être arriverai je trop tard pour embrasser mon père... Je ne puis vous dire si mon absence sera longue, les circonstances en décideront... Gardez-moi ma chambre, toutefois, car je reviendrai.
Marie était immobile, silencieuse prés du lit de sa mère ; Auguste baissa les yeux pour éviter ses regards , et sortit sans lui avoir adressé direcîement la parole ; son adieu fut froid, cérémonieux, mais ne blessa pas les susceptibilités de Marie.
— Il est si malheureux! se dit-elle; à son péie apparliennenl toutes ses pensées !
— • INIa ehèie Marie , dit madame Bréval après un moment de silence, je crois que nous ne reverrons pas M. Auguste ; au surplus, j'attendrai quinze jours, et s'il ne m'écrit pas, je prierai M. Jabulot de reprendre cette chambre, qui désormais me serait inutile.
— Oh! il reviendra, murmure tout bas Marie ; mon cœur me dit qu'il n'aurait pu partir ainsi !
vJèà^ kl
iifuW A^ T'iîa
IW •W'ft tL^»? rJllPR^rlIir
Les Seigneurs d'aujourd'hui.
jpremlke itnpruîr^nce»
— Que m'apportez -vous là? Baptiste.
— Monsieur, c'est sans doute la lettre de faire part du mariage de mademoiselle Durand qui...
— Qui ne se marie pas, dit Jabulot en ricanant.
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Il prit la lettre, la parcourut, puis la roula dans ses doigts en se disant :
— Pauvre femme! elle ne se doute pas qu'Alfred... Eh bien ! Baptiste, qu attendezvous?
— La quittance de madame Bréval ; depuis hier au soir j'ai l'argent de son loyer, et je me suis chargé...
— Oui, M. Baptiste aime à jouer le rôle de protecteur, et à gérer ma maison comme il l'entend ; je donne congé par huissier, et monsieur déchire tranquillement l'exploit que je fais signifier; je veux louer, il ne le veut pas, et, malgré moi, il m'oblige à garder des gens...
— Tranquilles , honnêtes , des locataires paisibles que de cruelles circonstances avaient mis dans la nécessité de manquer à leurs engagemens ; monsieur ne peut m'en vouloir,
— Passe pour cette fois, monsieur Baptiste, mais, à l'avenir, retenez bien ceci; Quand j'ordonnerai, on devra m'obéir, ou alors.,, Je
mettrai mes escarpins et mon habit couleur Mecklembourg . . . Allez !
— Vous oubliez de me donner la quittance, dit Baptiste en désignant du doigt l'argent qu'il avait déposé sur la table.
— Une distraction !.. tenez Baptiste, et engagez madame Bréval à persévérer dans la bonne voie, autrement dit, à payer exactement son loyer.
Baptiste mit la quittance dans sa poche, et apporta à Jabulot son habit couleur Mecklembourg et ses escarpins, et comme son service de valet de chambre était terminé, il sortit et monta chez madame Bréval pour lui donner cette quittance dont elle n'avait pu se procurer l'argent qu'en vendant les meubles qui garnissaient la chambre d'Auguste; celui-ci, depuis trois semaines qu'il était parti pour Rennes, n'avait pas encore écrit, et la vieille dam.e ne s'en étonnait pas, et disait à Marie, que ce silence affligeait :
— Je m'y attendais, ma chère Marie ; Au-
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gusle a trouvé un prélexle pour nous quitter ; son père aura su que sa conduite n'élait pas régulière , et notre jeune homme n'a pas voulu en convenir avec nous... M. Bidois se porte à merveille, et songe peut-être à marier son fils... Mes pressentimens ne me trompent jamais, moi!
Madame Bréval ne soupçonnait pas tout le mal que ses paroles faisaient à Marie, qui dissimulait son chagrin et ses pleurs sous un air indifférent, et s'efforçait de sourire pour ne pas sangloter, alors que sa mère d'adoption lui parlait d*" Auguste qu'elle aimait sans espoir, quoiqu'il lui eut dit vingt fois que le plus cher de ses désirs, le plus ardent de ses vœux, étaient de la nommer sa femme ; une seule consolation était venue s'offrir à la pauvre INIarie : le prochain mariage de Juliette avec M. Martin , mariage dont on parlait dans toute la maison, peut-être à cause de la mine soucieuse, de l'air chagrin de la future mariée.
— Du moins, s'était dit Marie, il népouserap as Juliette.
Le mariage de mademoiselle Durand, nous l'avons dit, occupait tous les esprits; les uns critiquaient l'âge disproportionné du futur ; les autres approuvaient le choix de madame Durand, à laquelle ils supposaient des vues ambitieuses qu'un vieillard seul pouvait réaliser ; la fortune de l'époux était surtout un sujet de controverse ; on lui donnait dix mille, vingt mille , trente mille francs de rente. « Elle aura une voiture, des cachemires, des diamans, disait-on, chez la mercière. » Tout cela, parce que M.Martin venait quelquefois rendre visite à madame Durand, en cabriolet d e régie, et que quand il sortait avec la mère et la (îlle, il prenait un fiacre ; souvent même, il louait une voiture de remise pour les conduire à la campagne.
Jabulot, en recevant la lettre de faire part, qui indiquait le mariage pour le samedi suivant — ou était au lundi '— n'avait pu s'em
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pêcher de dire devant son portier t « Mademoiselle Durand ne se mariera pas ! » et quand il fut seul, il s'installa devant son secrétaire, tailla une plume, se chatouilla le nez pendant quelques minutes ^ — c'était ainsi qu'il faisait un appel à ses idées — et avant d'écrire à Alfred, il relut une lettre que celui» ci lui avait adressée la veille.
« Je triomphe ! écrivait le Caigniez de l'an « de grâce 1 837 ; après bien des hésitations , « elle a consenti à m'accorder un rendez-vous « qui doit décider de son avenir. Je l'enlève- « rai, ceci est bien arrêté et froidement ré- « solu; ainsi , pas de conseils , de morale , « d'observations inutiles , mais un prêt de ce mille francs à valoir sur mon drame en « sept actes, que j'ai fait avaler aujourd'hui « au directeur de T Ambigu peu comique.
« Heureux auteur ! heureux amaut ! je f touche à un de ces momens de bonheur si
« rares dans la vie, car de ce qui n'était d'a-« « bord qu un caprice , une fantaisie , mon li cœur, la sympathie , son charmant carac- « 1ère, son esprit en ont fait une passion qui fi ne finira qu'avec la vie de ton ami Alfred, « qui attend tes mille francs, comme les Israé* « liles, le Messie. »
— C'est-à-dire avec une vive impatience, se dit Jabulot d'un air réfléchi, mille francs ! il est sans gêne ; et si son drame ne réussit
pas? Ce garçon là ne doute de rien Mille
francs!., je ne les ai pas, mais je puis trouver à les emprunter à de gros intérêts.... six pour cent, par exemple... Je lui dirai quinze, et alors... non, dix-huit... toute peine mérite salaire, et puis il emprunterait à quarante... Ces jeunes gens, quand ils veulent faire une folie! Il Ja fera, mais à dix-huit pour cent,
Et Jabulot écrivit à Alfred, en réponse à ga lettre, qu'il était désespéré d© m paa avoir
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à sa disposition la somme qui lui était nécessaire, mais qu'il connaissait un usurier, sans délicatesse aucune, qui accepterait volontiers une délégation sur son drame en sept actes, moyennant qu elle serait de douze cents francs.
(f C'est de l'argent un peu cher, disait- il en « terminant, mais le numéraire est absorbé « par de grandes entreprises commerciales, « et notre prêteur est obligé, lui-même , de « donner une commission au banquier qui « lui fournit des fonds. Choisis, au surplus, « c'est à prendre ou à laisser. »
— Et il prendra, je le connais, ce cher Alfred ; ardent, impétueux, passionné! Sacrifiant l'avenir au présent, jouissant vite, de crainte de ne pas en avoir le temps ; usant toutes ses facultés dans ce tourbillon qu'on nomme la vie fashionable ; le lion du café Anglais fera piteuse mine dans quelqi^s an-
nées, mais un bon mariage d'argent, de
raison, une femme d'un âge mûr rétabliront
les choses sur un pied désirable Ah! oui,
un bon et riche mariage! voilà ce qui m'a toujours manqué/à moi... Le célibat m'abrutit, me détériore... La liberté a bien des charmes... et des ennuis... Heureusement que j'ai su me préserver du joug d'une gouvernante... servante-maîtresse à laquelle on ne peut donner un ordre ou imposer une volonté, car alors elle vous menace de vous quitter, et ce sont les plus raisonnables... Je dois songer sérieusement à me marier et à renoncer, pour toujours, aux conquêtes faciles, aux passagères amours.. J'y renoncerai, ajoute Jabulot d'une voix solennelle.
Il cachette la lettre qu''iî vient d'écrire à Alfred, et l'envoie jeter à la poste.
Alfred attendait celte réponse avec impatience, mais comme elle ne" le satisfait pas entièrement, il s'emporte et maudit son cher ami Jabulot auquel il soupçonne des habitudei
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intéressées, avarîcieuses; il ne croit pas à l^usti* rier intraitable qui exige un intérêt exorbitant, mais comme il a besoin d*argent pour jouer^ auprès de Juliette, le rôle brillant d'un dandy de bonne maison, il écrit à Jabulot qu'il lui faut les mille francs le soir même, et afin de faciliter cet emprunt, il formule une délégation, de la somme exigée par le prêteur, à valoir sur ses droits d'auteur du fameux drame enfoui, la veille, dans les cartons poudreux d'une succursale de la Melpomène bâtarde.
A six heures , Jabulot arrive avec huit cents francs écus , trois crêpes de Chine , bleu , blanc et vert, et une lorgnette jumelle, dont Tétui maroquiné exhale une odeur de musc à crisper les nerfs les moins délicats.
— Qu'est-ce que tout cela ? s'écrie Alfred après avoir compté son argent.
— Ça ! dit Jabulot en étalant avec complai* sance les tissus crêpés sur les chaises qui se trouvent près de lui , ça , c'est un marché sU" perbe,,, qu'il m'a fallu faire pour avoir du
huméraîre; la lorgnette est estîmée soixante francs.
— Elle en vaut à peine quinze...
— Compte d'après restimation, et tu trouveras que pour cent quarante francs... une bagatelle, tu as de magnifiques crêpes de Chine...
— Qu'on vend sur les boulevards à raison de vingt francs la pièce... Mais c'est un abus de confiance, une indignité !
Jabulot laisse Alfred exhaler sa mauvaise humeur, et quand celui-ci est à court d'épithètes énergiques, Jabulot lui dit, en riant, qu'il a le dessein de prélever une dîme sur l'emprunt qu'il vient de lui faire contracter ; et afin d'exprimer sa pensée d'une manière précise, il met la main sur un crêpe de Chine, l'examine d'un regard de convoitise, et demande à Alfred quel est celui des trois qui ne lui plaît point.
— J'ai un cadeau à faire, ajoute- 1- il,
— Et tu te conlenteras d'un de ces chiffons, pour satisfaire les caprices de ta belle ?
— Cerlainement, dit Jabulot.
— Eh bien, choisis, et laisse moi.
— J'ai choisi, mon cher Alfred, — el Jabu« lot bourre sa poche du crêpe de Chine; — maintenant, tu n'as pas besoin de mes conseils, de mes...
— Non!
— Tu sais que la belle se marie samedi.
— Je r enlève ce soir.
— As-tu médité Particle 341 du code pénal ?
— Pourquoi? et que me fait le code pénal !
— L'article 341 dit: « Quiconque aura par fraude ou violence, enlevé ou fait enlever des mineurs — et mademoisslle Durand est mineure — ou les aura fait entraîner, détourner ou déplacer des lieux où ils étaient mis par ceux à l'autorité ou direction desquels il étaient soumis ou confiés, subira la peine de la réclusion! et celle des travaux forcés à temps si la jeune fille n'a pas atteint sa seizième année ! les galères! perspective affreuse et décourageante!
— Juliette a dix -sept ans!
— Ils ne te sauveront pas de la prison ! Alfred, si j'ai un conseil à le donner, un conseil d'ami, lu n'enlèveras pas.,. Laisse la belle épouser son M. Martin, et après le conjungo, arrange-toi de manière à l'introduire chez ce tendre époux de soixante ans, deviens son ami, Tami de sa femme, et...
— C'est l'adultère que tu m'enseignes en ce moment! Ah! tu trouves glus moral,* plus convenable de porter le trouble dans un ménage, d'y semer la désunion, que d'enlever une fille à sa mère!
— C'est un crime... le code pénal le dit.
— C'est une faute grave que de contraindre une jeune fille à épouser un vieillard, pour lequel son cœur ne peut éprouver ni amour ni respect... une semblable union ne saurait être heureuse... Eh bien, en empêchant ce malheur, en compromettant Juliette aux yeux du monde, c'est l'arracher à ce M, Martin qu'elle déteste et craint tout à la fois.
— Mais tu veux en faire ta maîtresse !
— Jabulot, à mon âge, les idées changent et se modifient suivant les circonstances; je croyais n'éprouver pour Juliette qu'un de ces sentimens passagers auxquels on donne le nom de caprice, de fantaisie... Aujourd'hui, je sens que je l'aime sincèrement, et si j'ai recours à un moyen que la morale réprouve, si je me suis décidé à un enlèvement, c'est qu'il m'a été démontré que je ne parviendrai jamais à décider madame Durand à m'accorder la main de Juliette.
— Tu veux en faire ta femme ?
— Je... — la pendule sonnait sept heures ; adieu,Jabulot,ditAlfred en prenantsonchapeau.
— Tu cours à ton rendez-vous ? Chemin faisant, je te conseille de méditer l'article 341 .
— Jabulot. j'ai compté sur ta discrétion , si madame Durand venait à savoir le nom du ravisseur de su fille, c'est toi que j'accuserais de le lui avoir dit... Si tu tiens à la vie, tu garderas le silence.
^ — Comment si je tiens à la vie !... Mais ceci ne fait pas question, mon cher ami, je tiens à mon existence parce que...
Alfred avait poussé Jabulot sur le pallier, où il le laissa discourir à son aise ; quant à lui, il descendit rapidement l'escalier, et s'achemina vers la place Royale, où Juliette devait se rendre aussitôt qu'il lui serait possible d'échapper à l'active surveillance dont sa mère l'entourait depuis le départ du jeune ouvrier tapissier, départ auquel madame Durand n'avait pas voulu croire , et qu'elle regardait comme une ruse concertée pour endormir sa vigilance ; celte persuasion lui avait fait redoubler de'Iprécautions, et la grosse cuisinière Picarde était chargée d'épier les moindres gestes, de surprendre les paroles qui échappaient à Juliette ; Marianne s'acquittait fort mal de ses nouvelles fonctions, et loin de servir madame Durand, suivant ses désirs, elle s efforçait de procurer à sa jeune maîtresse plus de liberté quelle n'en avait eu jusqu'alors, <3t
ce n'était pas l'intérêt qui la faisait agir ainsi.
— Je ne veux pas que les vieux tyrannisent les jeunes, se disait-elle; quand on se conduit honnêtement , la défiance est une insulte ; mamezelle est sage, donc, on ne doit pas la tenir et la surveiller comme si elle ne l'était pas!
Juliette profita des bonnes dispositions de Marianne, mais elle n'en abusa pas; elle paraissait résignée à subir toutes les conséquences de l'hymen disproportionné que sa mère lui imposait ; elle s'occupait même des préparatifs de sa toilette de mariage, et M. Martin, qui observait avec attention sa future épouse, s'applaudissait d'avoir fait naître dans son àme le seul sentiment qui pût la distraire : la coquetterie !
— Ah ! les jeunes filles î les jeunes filles ! s'élait-il écrié en apprenant quelle aimable réception avait élé faite à sa brillante et fastueuse corbeille; des dentelles, un cachemire, une parure, il n'en faut pas davantage pour occuper
leur esprit et distraire leur cœur ; le luxe est un puissant auxiliaire en amour, la vieillesse ne devrait jamais l'oublier... Je m'en suis rappelé, moil
Pendant que M. Martin se félicitait de son adresse, et se croyait au moment de recueillir le fruit des peines qu'il s'élait données, l'innocente Juliette encourageait l'amour téméraire d'Alfred, en répondant à tous ses billets, et enfin, en acceptant le rendez- vous auquel devait se décider cette grande question : Epousera-t-elle M. Martin? Juliette disait tout bas: Non ! mais elle n'osait encore envisager de sang-froid les moyens qu'il lui faudrait employer pour résister avecsuccèsaux volontés de sa mère; elle ne croyait pas qu'Alfred voulût la tromper ; celte pensée ne s'était pas môme présentée à son esprit , seulement , Juliette doutait qu'il eût assez d'amour pour elle , assez de véritable attachement pour lutter , sans se rebuter, contre les obstacles que sa mère ne manquerait pas d'oppo3er à un
iOi JULIETTE.
mariage qui renversait les projets qu'elle avait formé, et éloignait pour toujours, de sa personne , cet ami qui avait tant d'influence sur son esprit, ce ^I. Martin , assez fou pour prétendre à la main d'une jeune fille qui ne dissimulait pas toujours Faversion qu'elle éprouvait pour lui.
La signature du contrat avait été fixée au lendemain, et Juliette, qui combattait le penchant qui lentraînait vers Alfred , Juliette n'hésita plus à faire une démarche d'où dépendait son avenir , sa tranquillité, son bonheur ; elle avait écrit à Alfred : « Trouvez- vous à la place Royale, à sept heures, je m'y rendrai. » Et à huit heures , notre amoureux s'arrêtait pour la vingtième fois devant la grille qui est en face de la rue de la Chaussée-des-Minimes . et pour la vingtième fois aussi, celte exclamation s'échappait de ses lèvres :
— Pourquoi ne vient-elle pas !
Alfred se dépila d'abord , et attribua le retard qu'il maudissait à un petit calcul de
coquetterie; mais chaque minute qui s'écoulait amenait avec elle une nouvelle inquiétude, un soupçon ; il craignait que Juliette eut manqué de courage et de résolution ; il l'accusa ensuite de perfidie, et dans sa mauvaise humeur, il lui échappa une kirielle de reproches aussi injustes que peu mérités ; son amour-propre triompha de sa colère, et il chercha dans la lecture des lettres que Juliette avait eu la faiblesse de lui écrire, une distraction qui devait changer le cours de ses idées.
La place Royale, au mois de juillet, est fréquentée par les sexagénaires, les bonnes et les enfans du quartier ; les premiers s'emparent des bancs et ne les abandonnent qu'à la nuit ; les servantes recherchent la jouissance aristocratique des chaises, qui permet le tèteà-têle en public, la conversation avec les héros du centre, et les Apollons de la cavalerie ; quant aux marmots , les allées leur appartiennent en toute propriété; ils y courent, s'y vautrent dans le sable, y jouent au cercceau
à la balle, à la corde, aux billes ; c'est un spectacle charmant à voir de loin; aussi, peu de promeneurs sillonnent -ils les allées de celle triste promenade.
Alfred s'est appuyé contre un des mnronniers, et après s'être assuré que nul indiscret n'élait à ses côtés, il sort de sa poche un paquet de lettres, dénoue avec précaution le cordon vert qui les relient ensemble, ouvre ensuite la première qui se trouve sous ses doigls , et lit d'une voix sourde :
a Vous m'aimez sincèrement, Alfred, vous
« me le jurez, et moi, j'ai la faiblesse de
« croire à votre serment ; il faut que cet amour
« que vous avez su me faire partager, soit
« bien maître de mon cœur et de ma raison,
« pour me décider à répondre à vos îellres,
« pour vous accuser quand la réponse se fait