‹ JulietteChapitre 2 sur 4 · V. altendrc... Le choix qu'on m'impose est · texte numérisé non relu

V. altendrc... Le choix qu'on m'impose est

« peut-être une excuse à mes yeux, aux vôtres,

:< mais le monde juge plus sévèrement nos actions, que nous le faisons nous-mêmes. Oui, Alfred, il est des instans où je rougis de ma conduite, de ma faiblesse ; où je maudis celte falale passion, qui m'occupe sans cesse... Alors, je conçois le projet de tout avouer à ma mère, d'implorer mon pardon.; Sa sévérité relient sur mes lèvres les paroles prèles à s'en échapper; j'ai tort de ne pas avoir plus de confiance pour ma mère, je m'en accuse... et je me tais. »

— C'est gentil! se dit Alfred en se pinçant la bouche, mais on écrit si souvent ce qu'on ne pense pas!... Voyons celle-ci.

« Alfred, dans quinze jours je ne m'appar- « tiendrai plus. On me traînera à Tautel, et « cependant je vous aime... Oui| Alfred, cet « aveu que vous sollicitez avec tant d'ardeur « cet aveu qui ne devrait pas m'échapper,

198 JrULXETT£.

« j'ose vous le faire aujourd'hui. Oh! il faut « que je sois [folle, insensée pour écrire à un « homme, que je connais à peine, que mon « cœur lui appartient, que toutes mes pensées ce sont à lui et pour lui... On m'y contraint, « et quand ma mère est venu me dire, le vite sage radieux et le sourire sur les lèvres , « que j'allais être heureuse, j'aurais voulu « pouvoir mourir à l'instant même, et lui ré- « pondre : Votre bonheur me tue ! Mais, non, « j'ai écouté, en pâlissant, cette affreuse nou- « velle... Quinze jours! et vous m'aimez, Al- <c fred, et mon bonheur ici- bas est votre plus « cher désir... Vous me l'avez écrit, et je n'ai « pas douté de la loyauté de vos sentimens. ce A quoi vous décidez-vous? Que dois-je « faire ?... conseillez-moi. »

' ^ — J'ai conseillé un enlèvement, se dit Alfred, et elle s'est épouvantée à l'idée de fuir de la maison de sa mère; cependant, elle était con-

JULIETTE. idO

venue de venir à ce rendez-vous, et elle y manque... Oh! Juliette! Juliette!

Une jeune fille s'approcha furtivement de notre amoureux, et lui dit d'une voix troublée:

— Alfred... j'ai peur et je crains...

— Juliette! chère Juliette! c'est toi! et je t'accusais...

— Eloignons-nous d'ici !

— Rassure- toi, mon ange! — et Alfred serra convulsivement le bras de Juliette — tu es sous ma protection, et je défie...

— Vous oubliez, Alfred, que vous n'avez pas le droit de me protéger, de me défendre... Vous êtes un étranger pour ma famille.

— Clîére Juliette, que m'importent d'injustes parens! ton cœur m'appartient, tu m'aimes, et rien ne pourra nous séparer.

Juliette gardait le silence, et de temps à autre promenait autour d'elle des regards furtifs ; à son agitation, aux batlemens tumultueux de son sein, à la vive rougeur qui colorait son front, il était facile de s'apercevoir que la dé-

marche qu'elle faisait ne lui semblait pas aussi excusable qu'elle l'avait cru d'abord; Alfred ne lui inspirait pas d'effroi, et cependant elle ne se sentait pas rassurée près de lui, et malgré la douceur de sa voix, ses manières réservées et timides, Juliette soupirait et regrettait d'avoir cédé, aux prières de l'homme qu'elle avait appelé à son aide.

Alfred s'était empressé d'obéir au désir que Juliette venait de manifester, en la faisant sortir du jardin de la Place-Royale ; il la conduisit dans la rue Saint-Antoine et la fit monter dans un fiacre qui battait le pavé et cherchait la pratique ; avant de se placer auprès de Juliette, Alfred dit à l'oreille du cocher ;

— A la barrière de l'Etoile ; tu marches a Theure et rapidement, le pour-boire est à celle dernière condition !

— Je comprends, se dit le cocher, il veut retour dir... Nous reviendrons au pas.

Quelques inslans après, le fiacre s'ébranlait et oiTrait aux regards des piélons étonnés, Jle

spectacle de deux rosses étiques pouvant rivaliser de vitesse avec des chevaux de maître, et soulevant sous leurs pieds un nuage épais et poudreux.

Sttuattcnt equttîOijue.

Alfred et Juliette sont assis silencieusement sur la même banquette ; la jeune fille baisse les yeux et regarde avec une attention soutenue son petit pied qui s'échappe d'une robe de mousseline blanche ; le jeune homme, moins timide, mais aussi embarrassé pour entamer

la conversation, cherche des phrases, arrange un compliment ; mais son esprit rebelle ne lui fournit que des mots sans suite, des trivialités dont la stupide niaiserie le révolte; Alfred a de l'esprit, ou ce qui en tient lieu, de la facilité à s'exprimer, une mémoire prodigieuse et beaucoup de confiance en lui-même ; aussi s'étonne-t-il de rester court dans une situation qui donnerait des idées et de l'imagination à l'être le plus obtus; de son côté, Juliette, à laquelle son silence et sa timidité ne déplaisent pas, Juliette s'avise de réfléchir et de se demander si le plus sage parti ne serait pas de descendre de voiture et de retourner chez sa mère ; quelques minutes encore, et cette pensée se sera fortifiée, mais un geste d'Alfred et ces mots : Chère Juliette! font tressaillir la jeune fille et l'arrachent à sa rêverie.

— Monsieur Alfred... balbulie-t-elle, en venant au rendez-vous que j'avais eu la faiblesse de vous promettre...

— Vous avez exaucé le plus ardent de mes

vœux; oui, chère Julielte, et désormais, vous n'aurez plus à souffrir les imporlunilés d'un vieillard qui vous est odieux... C'est à moi qu'il appartient de veiller sur vous, c'est à ma tendresse à vous faire oublier des souvenirs qui s'effaceront de voire esprit... Vous serez heureuse, Juliette, voire Alfred vous le jure! En disant ceci, Alfred tombe aux genoux de Juliette, s'empare d'une de ses mains et la couvre de baisers, malgré les efforts qu'elle fait pour la soustraire à cet hommage.

— Laissez-moi, monsieur, laissez-moi, dit Juliette d'une \oix troublée , je veux descendre... je veux...

— Non, Juliette, je ne quitterai cette humble posture, qu'après avoir entendu sortir de ta bouche, cet aveu que tu as tracé sur le papier: tu m'aimes...

— Alfred, ne me parlez pas ainsi... respectez-moi !

— Enfant, mon respect est égal à mon amour, mais puisque tu regardes comme une

familiarité, comme un outrage, peut-être, ce langage, que notre mutuel amour autorise , je m'en abstiendrai, je dirai mademoiselle Juliette... Mais la confiance naîtra bientôt... et alors...

— Alfred , pour échapper au malheur, qui me menaçait, à cet hymen qui soulève dans mon cœur des répugnances que je ne puis, que je ne dois pas m'exphquer, j'ai commis une première faute: celle d'encourager votre amour en répondant à toutes vos lettres ; Dieu m'en punit aujourd'hui, en me laissant incertaine, irrésolue, en m'abandonnant à moi-même... J'ai douté du cœur et de la tendresse de ma mère... un aveu m'eût peut-être sauvée, j'ai hésité à le faire... et maintenant, que les suites démon imprudence s'offrent à mon esprit troublé, que j'en calcule les conséquences, oh! je tremble pour l'avenir !

— Juliette, vous savez quel est mon espoir; en vous conseillant de vous soustraire, par la fuite, à un hymen qni répugnait à votre cœur,

JULIETTE. fi07

je ne me suis pas disimulé l'étendue des obligations que je contractais envers vous ; la sévérité de votre mère, sa résolution de vous marier à ce vieillard que vous détestez, ne me laissaient qu'un parti à prendre pour triompher des obstacles qui s'opposaient à notre mutuelle félicité: un enlèvement... Mais que votre pudeur alarmée se rassure... Je respecterai mon épouse !

Le ton de gravité, avec lequel Alfred avait débité ces dernières phrases , produisit tout l'effet qu'il en attendait. Juliette se sentit plus rassurée, et pour première marque de confiance, elle lendit sa main à Alfred en lui disant:

— Je vous remercie, mon ami, j'avais besoin de vous entendre parler ainsi, pour ne pas regretter amèrement mon imprudente démarche.

Le fiacre entrait dans les Champs-Elysées, mais les maigres chevaux qui le traînaient étaient hors d'état de poursuivre plus longtemps la course rapide, à laquelle ils étaient

condamnés depuis îa Bastille, ils ralentirent le pas, malgré les vigoureuses démonstrations du cocher, qui se servait de son fouet avec une dextérité surprenante,

— Je suis en face de V Arche de triomphe, se dit cet homme, donc, mon pour -boire est gagné.

Il se croisa les bras et se mit à siffler le Postillon de marne Ahlou , les chevaux piétinaient dans la poussière, le fiacre se balançait sur ses ressorts qui produisaient une sorte d'harmonie grinçante, aiguë, discordante; elle agit sur le système nerveux d'Alfred, au point de l'arracher à son extase contemplative et à ses rêveries amoureuses.

-.— Où me conduisez-vous? Alfred, demanda Juliette avec une inquiétude mêlée de curiosité.

Avant de répondre, Alfred mit la léle à la portière, pour reconnaître l'endroit où ils se trouvaient, et après avoir dit au cocher de retourner sur ses pas, et de s'arrêter rue d'En-

ghien, devant le numéro 16, il reprit sa place près de Julielte, et se serrant à ses côtés, Alfred lui fît connaître quels étaient les projets qu'il avait formés depuis quelques instans.

— Pendant deux ou trois jours, ma chèfe Juliette, nous habiterons ensemble mon modeste appartement de la rue d'Enghien...

Juliette interrompit Alfred pour lui dire que cet arrangement ne pouvait lui convenir, parce qu'il détruisait la promesse qui, seule, la déterminait à accepter l'hospitalité qu'il lui offrait.

— Vous habiterez seule cet appartement, ma chère Juliette, reprit Alfred avec vivacité, je ne veux pas blesser vos susceptibilités, et je ne m'y présenterai, qu'avec votre permission... Vous ne me la refuserez pas ?

Un sourire vint lui apprendre qu*il n'aurait pas besoin de la solliciter.

— Ces trois jours, poursuivit Alfred , sont nécessaires pour savoir ce que madame votre mère fera en votre absence; un ami, auquel

^iO JULIETTE.

j'ai toute confiance, lui écrira pour lui demander notre pardon et le don de votre main. Si ^lie refuse de faire notre bonheur, en nous unissant , nous partirons pour la campagne ; le courroux d'une mère n'est pas éternel et elle veut souvent le lendemain ce qui lui déplaisait la veille... En se voyant séparée de sa fille, en présence du scandale que votre départ va causer, madame Durand réfléchira sérieusement et m'acceptera pour gendre.

— Je le désire vivement, dit Juliette, mais maman a du caractère, elle ne voudra pas céder...

— Alors , nous nous passerons de son consentement...

— Qu'osez -vous dire ? Alfred.

— - J'oserai assurer noire avenir à tous deux, et un mariage en Angleterre applanira tous les obstacles, vaincra toutes les répugnances... Vous m'appartiendrez, Juliette; unprélreaura béni notre union et reçu nos sermens.

JULIETTE. 2il

— Noire bonheur coûtera bien des pleurs à maman , dit tristement Juliette.

— Espérons, mon ange, qu'elle ne nous réduira pas à la cruelle extrémité de lui imposer notre union ; la loi nous protégerait contre son ressentiment, mais tu regretterais peutêtre d'avoir cédé à mes prières, à mon amom*, et cette idée troublerait l'accord qui doit régner dans un mariage bien uni.

Juliette était distraite , préoccupée ; elle ne fit pas attention aux paroles d'Alfred ; elle désirait être seule , et ce téte-à-téte commençait à lui paraître insupportable ; la lenteur avec laquelle le fiacre cheminait sur les boulevards lui arracha une exclamation de dépit qui stupéfia Alfred d'étonnement ; mais comme lui aussi avait hâte d'arriver, il apostropha le cocher qui lui répondit tranquillement :

— Yous m'aviez dit : Au pas! j'ai suivi l'ordonnance ; ce n'est plus ça maintenant, j'obéis! — et il fouetta ses haridelles. — Je devine, ajouta-t-il en se tournant sur son siège pour

voir dans la voiture , il y a brouille coiiségiienfe.., le sexe a t'élé fîîrouche, et ramoureux repoussé avec perle... Ces muscadins! il ne croyent pas rtux principes de la vertu... enfoncé le muscadin ! honneur au sexe féminin !

Cette exclamalion valut une demi-douzaine de coups defouet aux pauvres botes qui redoublèrent d'efforts, et après vingt minutes à' une course pénible, l'équipage poudreux s'arrêtait dans la rue d'Enghien devant une maison d'assez belle apparence !

C'était là que demeurait Alfred, la providence des théâtres du boulevart, le protecteur obligé de toutes les célébrités en herbe qui ambitionnaient de voir leur prose échevelée débitée par les vigoureux poumons de MiNi. tels et tels.

Au quatrième étage de celle maison élégante et coquclte , Alficd occupait un apparlemeiit composé de quatre pièces : le salon , la cliambre à coucher, le cabinet et l'anlicliambre. Tout cçia était meublé avec un luxe iic bon

goût, une profu£?itjn d'objets d'art et de curiosité ; de triples rideaux garnissaient les croisées et ne laissaient pénétrer qu'une clarté douteuse dans l'appartement. En y entrant, Juliette éprouva un serrement de cœur , une émotion dont elle ne se rendit pas compte ; pour la première fois de sa vie, Juliette est chez un jeune homme dont l'amour et les respectueuses protestations ne la rassurent que médiocrement. Juliette ne sait pas positivement quel danger la menace. Cet instinct de pudeur, inné chez les femmes, lui indique le péril mais non le moyen de s'y soustraire. Cependant , Alfred lui a promis de s'éloigner, de la laisser seule, livrée à elle-même, et cette résolution, qui a triomphé de ses scrupules, Juliette ne l'a pas oubliée; elle se la répèle tout bas , et déjà ses lèvres en murmurent les premiers mots quand Alfred la prévient en annonçant qu'il va se retirer, Il dit cela d'un ton chagrin et résigné, mais Juliette ne paraît pas le remarquer, et c'est avec une vive satisftiction

21 4 ^tJLI£TT£.

qu'elle voit approcher l'instant où Alfred ne sera plus à ses côtés.

— Je me relire, ma chère Juliette, dit le jeune homme en dissimulant un sourire malin; ici vous n'avez rien à craindre et pouvez vous livrer au repos en toute sécurité; demain, je viendrai saluer votre réveil... Adieu î

Use pencha pour prendre un baiser, Juliette fit un mouvement en arriére en s' écriant d'une voix mal assurée :

— Est-ce ainsi que vous tenez vos promesses? monsieur.

— Je suis assez malheureux de vous quitter, reprit Alfred avec humeur, et vous me traitez encore comme un étranger, un indifférent !.. Oh ! c'est mal !

— Alfred, ne m'en voulez pas et pardonnez à ma défiance.... Plus tard, quand je vous connaîtrai mieux, quand vous m'aurez donné des gages de votre sincérité, alors, je ne craindrai pas de rester près de vous ; mais il faut que le présent me réponde de l'avenir,

JULIETTI!. Sis

— Je subirai celte épreuve , ma chère Juliette , dit Alfred d'un ton solennel , et vous verrez que je n étais pas indigne de la confiance que vous hésitez à me donner aujourd'hui.

^ Alfred....

Ce nom expira sur les lèvres de Juliette, quand elle vit Alfred se diriger vers la porte , se retourner pour s'incliner respectueusement devant elle, et sortir en étouffant un profond soupir. Juliette resta quelques instans immobile, les yeux attachés sur celte porte qu'Alfred venait de refermer avec un mouvement d'humeur mal déguisé ; elle n'avait pas le désir de le rappeler, et cependant il lui semblait cruel, inhumain de le renvoyer ainsi, de le chasser de chez lui ; cette pensée, qui traversa rapidement son esprit, lui fit mettre la main sur la serrure ; le bouton céda à la pression et la porte s'ouvrit ; Alfred avait oublié la clé ; cette circonstance changea le cours de ses idées; elles'enferma à double tour, et chercha (vainement les verroux protecteurs de l'inno-

ceiice ; ce luxe de précaulions n'existait pas dans l'appartement d'Alfred, et Juliette dut se contenter de fermer les portes, et de se barricader dans la chambre à coucher avec la bergère qu'elle poussa contre les panneaux vernis 1^ qu'une portière en satin de laine dérobait aux regards.

— Je ne me coucherai pas, s'était dit Juliette, car à l'idée de se déshabiller, une vive rougeur était venue colorer son charmant visage.

Elle fît plusieurs fois le tour de la chambre en examinant curieusement les meubles , les tableaux et ces mille fantaisies, dont le luxe fait une nécessité ; les statuettes , deux petites veilleuses vendues par Susse, des albums, un porte-plume en argent, despeloltes en tapisserie, des flacons d'odeur, et ces fragiles joujoux, ornemens obligés d'un bazar d'amateur , toutes ces gracieuses futilités, ces riens, qui coûtent fort cher , attirèrent, captivèrent l'attention de Juliette, Elle souleva la cage de verre, Ja dépose^ sur le lit, et comme un enfant

qu'elle était, elle admira, loucha, retourna dans ses jolis doigts, tous les objets qu'il ne lui suffisait pas de voir des yeux.

Celte occupation la tint éveillée jusqu'à minuit, mais la lassitude, le sommeil la maîtrisèrent bientôt ; et puis, sa bougie allait finir ! Juliette eut peur de se trouver dans l'obscurité, et sans s'expliquer ce qu'elle faisait , dans son trouble, elle fit sauter les épingles qui retenaient sa robe, jeta sur une chaise son col brodé, son jupon de perkaîe,et se délaça avec une vivacité, que la frayeur peut donner quelquefois.

A ce moment, la bougie s'éteignit, et vraiment elle fit bien, car elle épargna un mouvement de honte à la pauvre enfant qui était restée tremblante, demi -nue, au milieu de celte chambre , n'osant faire un mouvement, et respirant à peine , car elle venait de se rappeler qu'elle n'était pas chez sa mère, mais dans la chambre à coucher d'Alfred, de son.,.

Le mol amant fut articulé bien bas, comme

si Jnlîetteeutcraînt qu'on ne le lui entendît prononcer; elle était indécise, irrésolue, quand un bruit sourd arriva à son oreille ; elle se pencha pour écouter , et au même instant, les persiennesqui n'étaient pas attachées à la muraille , se fermèrent avec violence en faisant trembler les croisées ; Juliette poussa un cri perçant et se réfugia derrière les rideaux de l'alcôve ; le bruit ayant cessé , elle eut la curiosité d'en connaître la cause , et pour mieux voir dans la chambre elle se glissa sur le lit, allongea la tête et... ne vit rien, car alors l'obscurité était complète, grâce au coup de vent qui venait de fermer les persiennes.

— C'est le vent, dit Juliette ; que je suis enfant!

Elle se pelotonna , se fit petite sur le lit , et chercha à s'envelopper, mais en tirant les draps à elle, la cage de verre du bazar tomba avec fracas sur le parquet; sa chute ne fit pas tressaillir Juliette, mais elle lui arracha cette excla^ mation:

^ttLIETTC. S19

— Mon Dieu ! que dira- t-il quand il appren-» dra ce malheur?

Au fond du cœur, Juliette ne redoutait pas beaucoup les reproches que pourraient lui attirer sa maladresse et sa curiosité, et elle s'endormit assez tranquillement.

En dépit du double tour, de toutes les portes fermées , de la bergère servant de dernier retranchement, malgré tous ces obstacles accumulés par les soins de la prudente Juliette , Alfred, possesseur d'une seconde clé, parfaitement instruit des êtres de son local et des peliles ruses qu'une jeune fille peut inventer en pareille circonstance, Alfred s'introduisit furtivement dans sa chambre à coucher quand il crut que Juliette dormait d'un profond som^ meil.

La pendille sonnait alors une heure du malin

C'était à la portière de la maison qu'Alfred

confiait la direction de son ménage de garçon et Tentretien de sa chaussure, de ses habits et de son linge; cette gouvernante à quinze francs par mois montait chez lui à neuf heures , ouvrait ses persiennes, allumait son feu dans l'hiver: et dans 1 été, renouvelait l'atmosphère de l'appartement aussitôt qu elle y mettait le pied ; madame Nérond avait , à cet effet , une clé dont elle se servait pour entrer chez son auteur — c'est ainsi qu'elle désignait Alfred — et c'est avec cette même clé que le séducteur de Juliette était parvenu à accomplir le projet qu'il avait formé ; madame Nérond était l'exactitude personnifiée , et cela grâce à un excellent . un étonnant coucou accroché dans un coin de sa loge, et sur lequel cette brave femme avait toujours une histoire à vous raconter.

Le coucou de madame Nérond marquait neuf heures du matin, quand un homme entra brusquement dans sa loge en disant :

^— Alfred est-il chez lui ?

Justement offensée du ton de familiarité

avec lequel un étranger demandait son auteur, madame Nérond. avant de répondre à la question qu'on lui adressait, toisa des pieds à la lete celui qui la lui disait , et comme elle crut reconnaître le questionneur, elle lui dit, d'un ton aigre-doux :

— Est-ce queuque chose qu'on puisse lui dire?

— Je vous demande si Alfred est chez lui !

La voix de l'étranger vibre avec force dans l'éiroit espace où madame Nérond respire, agit, fonctionne et reçoit ses locataires ; la portière respecte infiniment les personnes qui n'ont pas peur de ses petits yeux gris-verts, de son air revêche , qu'elle croit imposant; aussi, s'empresse-t-elle de répondre que M. x\lfred est chez lui, mais qu'il est encore dans les bras de Y Orphée — ceci avec un sourire agréable — mais qu'elle va s'informer s'il peut recevoir quelqu'un.

— Je vous suis, bonne femme ! dit l'élran-

ger, car ce que j'ai à lui dire est très important.

— C'est pour un milodrame, bien sûr , se dit madame Nérond, en gravissant péniblement les soixante- douze marches qui séparent sa loge de l'appartement d'Alfred ; ce vieuxlà doit faire des choses noires à dresser les cheveux de dessus la tête.

Et madame Nérond s'arrête au troisième étage 5 pour donner passage à un bruyant soupir qui se termine par le oufl obligé ; elle profite de cet instant de repos pour examiner encore le/acîW de l'étranger, et elle murmure tout bas :

' — Il a un air fièrement ému ; c'est un vieux

qui commence à paraître dans la carrière...

c'est drôle, j'aperçois pas le maluscrit de son

> œuvre, comme dit mon auteur... en v'ià un

qui en fait des œuvres ! Essuyez vos pieds,

monsieur, parce que l'appartement est ciré, et c'est moi qui la frotte.

L'étranger obéit à celte injonction , tandis

que madame Nérond tourne la clé qui est restée dans la serrure, ce qui lui fait dire que son auteur est un imprudent , un étourdi, et elle pénètre dans l'antichambre, fait signe à celui qu'elle prend pour un dramaturge novice, de s'asseoir pendant qu'elle ira annoncer sa visite à M. Alfred.

— Si monsieur veut me dire son nom ?

En faisant cette demande, madame Nérond amis ses lunettes à califourchon sur son nez extraordinairement aquilin.

— Jabulot ! dit le propriétaire de la rue de Saintonge.

— Plaît-il ? fait madame Nérond en ratrappant ses lunettes qui ont toujours une tendance à descendre.

— Je vous dis : Jabulot! Etes -vous sourde? bonne femme!

— Hum! dit madame Nérond en ouvrant la porte du salon, celui-là ne fait pas des milodrames, il a toutes les allures d'un créancier juif.

Madame Néroiid traverse le salon, le cabinet, où Alfred se livre à ses travaux dramatiques, el suivant son habitude, elle va pénétrer dans la chambre d'Alfred, quand des sanglots étouffés, de sourds gémissemens arrivent à son oreille ; effrayée d'abord , la portière recule, et sa large bouche va s'ouvrir pour crier : Au voleur ! quand celte phrase, nettement articulée, vient changer sa terreur en curiosité.

. — Oh î Alfred ! vous m'avez perdue !

La voix qui prononce ces mots est douce, harmonieuse; aussi, madame Nérond se rapproche-t-elle de la porte pour écouter. Elle entend le bruit de plusieurs baisers.

— Tiens! liens ! tiens ! se dit-elle, il paraîtrait que... d'après ce que je ne vois pas... mais j'entends., tiens! liens! tiens! elle pleure à c'te heure... Ces gueux d'hommes, mon auteur comme les autres, ça n'a pas plus de délicatesse que... il paraîtrait qu'il est de trop bonne heure... tant pis pour le vieux ! il reviendra..,

— Mais Alfred a entendu du bruit ; il se met sur son séant , et crie:

— Qui est-là ?

— N'vous dérangez pas, c'est personne, répond madame Nérond, j'élais montée à cause d'un vieux Jabotot, Jacotot, qui veut vous parler.

Madame Nérond a débité cette tirade en se retirant à reculons, aussi Alfred n'a pu dislinguer qu'un murmure confus, auquel vient se mêler le rythme d'un chœur d'opéra, fre- , donné par l'impatient Jabuîoî; intrigué de ce qu'il entend, notre jeune homme s'élance vers la porle, l'ouvre avec fracas et interpelle vivement sa portière, qui déjà a traversé son salon, si bien que Jabulot, qui se promène dans l'aatichambre, dont la porle est restée Ouverte, vient à la rencontre d'Alfred et s'annonce par ces mots :

— Imprudent ! tu dors sur un volcan ! Alfred ne répond pas à Jabulot, il fait signe

à sa porlière de sortir; celle-ci obéit en grom-

mêlant, et pendant que son auteur referme la porte derrière elle, Jabulot entre dans la chambre à coucher , se laisse tomber dans la bergère sans remarquer une capote écrue, qu'il écrase sous lui. Alfred vient le rejoindre, et en voyant Jabulot commodément installé et lorgnant son plafond, il ne peut s'empêcher de lui dire :

— Eh bien ! tu es sans gêne î

— Tu me ferais la guerre si j'agissais autrement; l'amitié n'exclue-t-eîle pas l'étiquette?

— Que viens- lu faire? que viens-tu m'apprendre ?

— Précisément, je viens ici pour l'apprendre... Ah! mon pauvre Alfred, jeté l'avais dit: IVIédite l'ai ticle o41 du code.., mais tu n'as pas voulu m'écouter... parce que tu fais des mélodrames et des vaudevilles, tu te crois un homme universel, un homme auquel on ne peut donner un bon avis, un conseil...

— Au fait ! que veux-lu ? qu'as-lu à me dire?

— En entrant dans cette chambre, poursuivit Jabulot...

— Dont tu n'aurais pas dû franchir le seuil, interrompit Alfred d'un ton menaçant.

— En y entrant, répéta Jabulot sans s*éracu« voir, je m'apprêtai à te faire cette question: Qu'as-tu fait de Juliette ?

— Ne pourrais- tu accompagner ce nom du mot mademoiselle? en le faisant, lu m'obligerais.

— Soit, je dirai même mademoiselle Juliette Durand, fille de ladite dame Durand et fiancée du sieur Marlin, homme très peu commode, questionneur à l'excès, malin comme un procureur, et dont j'ai eu le désagrément de faire connaissance, ce matin à six heures moins un quart... Le futur époux n'avait pas fermé l'œil de la nuit... tu devines ses inquiétudes, son désespoir, sa fureur... un moment, j'ai cru qu'il me soupçonnait,., maïs, Dieu merci, j'ai de l'aplomb, du sang-froid— mon sang-froid m'a sauvé... Pour en revenir au but de ma visite, ces vêlemens que j'aperçois disséminés

autour (le moi, ton trouble. . ces licîeaux !u:rméliqucment fermés... tout cela, vois~tu, c'est la réponse à ma demande ; mademoiselle Juliette Durand, fille mineure et non émancipée, est ici î

— A quand h conclusion de ton insipide discours?

— Pî.endez donc des services pour être reçu de celle manière! Tu es un ingrat, Alfred, un... mais je ne veux pas t'abandonner. pour deux raisons: la première, parce que tu es mon ami, la seconde, à caube de certaine lettre de change que lu as souscrite...

— Te tairas-tu?

— Je me tais et rends service, poursuivit Jabuloten dirigeant ses yeux du côté de l'alcôve; dans ton propre intérêt, mon cher Alfred, îi faut prendre un parti, unparli décisif... madame Durand est déci(îée à port or une plainte au procureur du roi; songe aux galères !

— Est-ce tout? cl Alfred accompagne cette

demande d'un geste qui trahit son impatience.

— Ah ! tu trouves que ce n'est pas assez d'avoir sur les bras le procureur du roi , la police, une mère éplorée et un futur au désespoir ; et en perspective, un port de mer où lu iras expier un moment d'égarement y de folie!

— Jabulot, fais-moi le plaisir de retourner dans la maison de la rue de Sainlonge, et d'y rester tranquille, neutre surtout dans celte affaire, ou sinon...

— Tu le prends sur ce ton ? tu me chasses ? Eh bien, j'ai du caractère, je ne m'en irai pas ainsi.

— Comment !

— Non, certainement, et puisque lu le sacrifies; puisque lu cours vers l'abime qui s'ouvre béant pour renglouîir, je me mettrai sur Ion chemin, et je te sauverai... malgré loi.

— Jabulot, tuas bien soupe, sans doute, et ce malin, la raison.,.

— J'ai toute ma raison, iesuis calme, c'est-

à-dire, non, je suis irrité de tes mauvais procédés à mon égard ; ah ! ce ne sont pas des amis qu'il te faut, mais des complices!... Je veux être ton complice, je le suis..".

— Jabulot ! la patience va m échapper .

— Laisse- la faire, et écoute-moi.

— Je n'écoute rien î va-t-en !

- — Sérieusement!... J'obéis, non parce que lu m'en pries, mais par galanterie et pour obliger la jolie colombe qui s'est dérobée à la vigilance maternelle... Jeté laisse, tu apprendras bientôt ce que je vais faire pour toi.. . de la prudence, et n'oublie pas que l'article 341 , semblable à l'épée deDamoclès, est suspendue sur ta tète... la police est parfois très active!

Et Jabulot se retire et en descendant l'escalier, il se dit en hochant la tête.

— J'ai été obligé d'endosser la lettre de change, et si on l'envoie là-bas, j'en serais pour douze cents francs, sans compter te qu'il me doit... Si fait, j'ai compté, et cela se monte à deux cents francs,., ce garçon-là doit m'inspirer un

véritable intérêt, et dans mes intérêts, je veillerai sur lui, je le protégerai jusqu'à la concurrence de quatorze cents francs... Si on assurait contre les poursuites judiciaires, je le ferais assurer.

Et Jabulot retourne chez lui en méditant un projet qui doit satisfaire madame Durand, son imprudente fille, le courroucé Martin et le passionné Alfred.

Après le départ de Jabulot , Juliette , qui est en proie à un sombre désespoir que les caresses et les protestations d'Alfred n'ont pu dissiper, Juliette entr 'ouvre les rideaux de l'alcôve, et d'une voix entr coupée par les sanglots et les pleurs, elle lui dit:

— Vous l'avez entendu, Alfred, ma honte est publique maintenant, je suis déshonorée.. i Il n'y a pas un instant à perdre. Si vous m'aimez, si vous êtes un homme d'honneur, vous irez, aujourd'hui, trouver ma mère, et vous lui direz notre faute, vous implorerez notre pardon qu'elle ne pourra refuser à mes larmes.

i^32 JULIETTE.

à voire amour qui est sincère... Tout peut se réparer encore, mais hâtez- vous.

— Chère Juliette, tes volontés sont des ordres pour moi, j'irai trouver ta mère si tu l'exiges, mais réfléchis qu'elle est irritée, et que ma démarche n'aurait aucun succès; il vaut mieux lui écrire ; une leltre dispose à la réflexion ; si elle m'accorde l'entretien que je lui demanderai, alors nous pourrons espérer... Ne trouves-tu pas que j'ai raison. ?

Juliette ne répond pas; elle est accoudée sur le lit , dans une atlilude pensive ; son sein se soulève avec violence : des mots confus et sans suite s'écliappent de ses lèvres ; Alfred s'approche doucement du lit, et veut l'enlacer dans ses bras , Julielle se rcjelle en arrière en criant :

— Laissez-moi . Alfred , au nom du ciel laissez-moi I— sa lê'c se courbe sur sa poitrine, el elle ajoute d'une vcix sourde : — Déshonorée! pcrduel oh! ma mère! pourquoi avez-

JULI£TTfi. S5S

VOUS fait violence aux senlimens de mon cœur !

Alfred laisse Juliette aux pénibles réflexions que sa situation lui inspire, et va s'asseoir à son bureau , pour écrire à madame Durand une lettre pathétique qui doit émouvoir la vieille dame, et lui faire pardonner la faute que sa fille déplore amèrement.

ni

f 3lmour ^t le$ 1BeiU$.

Un mois s'était écoulé.

Juliette subissait toutes les conséquences de son imprudente démarche.

Madame Durand avait été inflexible ; non seu lement elle n'avait pas voul u accorder le pardon que sa fille implorait dans ses lettres, mais

2o6 JULIETTE.

encore avait refusé obstinément de consentir à un mariage qui seul pouvait effacer la tache imprimée sur le front de son unique enfant.

La correspondance, entamée enlre madame Durand et Alfred, n'avait fait qu'en\^nimer les fâcheux débats soulevés par la fuite de Julietle et leîrange persévérance avec laquelle la vieille dame tenait à unir sa fille à son ami Martin ; toutes les lettres de madame Durand commençaient par ces mots: « Demain, j'irai chez le procureur du roi pour lui demander justice. » Et comme ce lendemain là n'arrivait jamais, Alfred avait fini par se moquer de cette éternelle menace, et par répondre à la mère de Juliette, que si elle ne consentait à son union , avec celle qu'il avait juré, devant Dieu, de prendre pour épouse, il cesserait toute correspondance , et la laisserait toujours ignorer le sort de sa fille.

IMadame Durand n'avait pas répondu.

El Jabulol était venu, quelques jours après, apprendre à nos deux amans que madame

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