T. I, IS
— Le cher Auguste ne me fît pas attendre l'explication de ce qu'il entendait par cette phrase : J^ous avez causé le scandale, vous devez le faire cesser; cet intéressant jeune homme a des théories sociales à son usage ; et dans sa simplicité , il a été jusqu'à médire qu'il vous aimait, que son plus cher désir était de vous nommer sa femme, qu'il n'avait aucun tort à se reprocher, que sa conduite était pure, exempte de blâme, etcœtera,,,^\. qu'enfin, il consentirait à vous réhabiliter... le mot est très joli dans la bouche d'un homme de rien... mais il l'a dit sérieusemen, oui, qu'il vous réhabiliterait s'il lui était démontré que vous n'aviez pas cessé un seul instant... le jeune homme est très positif. . de mériter son estime ; et il a ajouté: L'enlèvement deJulietten'est qu'une faible présomption ; tous les jours, une jeune fille est ravie à sa famille sans cesser pour cela d'être sage... Le petit provincial a lu des romans, et il m'en répétait des lambeaux,.. Vous allez me conduire près de Juliette , a-t-il dit en terminant , d'acné seule je veux entendre la vérité.
— Vous n'avez pas cédé à ce désir? dit Juliette avec l'accent de l'effroi.
— Il était très pressant , le petit jeune homme , et ma foi...
— Vous avez trahi la confiance d'Alfred, la mienne ! oh ! c'est infâme !
— Permettez-moi d'achever ma phrase, dit Jabulot ; je n'ai trahi personne; j'ai trop de sagacité pour ne pas deviner, au premier coupd'œil, les intentions cachées de ceux qui m'interrogent ; ainsi, il ne m'a pas été difficile de pénétrer les pensées qui agitaient l'âme de ce petit provincial, qui voulait me compromettre en me faisant avouer la coopération que j'avais pu prendre à votre enlèvement; il était envoyé par madame votre mère...
— Quoi ! vous penseriez que M. Auguste...
— N'a pas été assez subtil pour dissimuler jusqu'au bout; il s'est fourvoyé, ma sagacité a fait le reste. Aussi, il n'a rien su, et afin de rom-
â76 ItJLÏETtÊ.
pre un entretien qui commençait à me peser, i*ai parlé adroitement de celte pauvre madame Bréval... de Marie... Notre jeune homme a pâli, s'est troublé... et quand je lui ai raconté les derniers momens de la défunte — je tenais ces détails de Baptiste, mon portier — M. Auguste a perdu un peu de son assurance ; il s'est écrié: Pauvre Marie! qu'elle a dû souffrir! Puis, il m'a quitté en me disant qu'il allait lui porter les consolations d'un ami... Ceci ne m'a pas étonné , car la chère demoiselle est dans une situation bien intéressante.
— C'est tout? demande Juliette avec le ton de l'aigreur.
— Non, j'oubliais de vous dire que j'ai obtenu jusqu'à demain midi, pour rembourser la lettre de change souscrite par ce dissi-
.pateur d'Alfred... cVst une affaire fâcheuse, car je ne suis pas dans une position brillante...
^r- Vous obligerez un ami*
— Qui se moquera de moi à la première occasion, mais patience! je prendrai des mesures... Mademoiselle, daignez recevoir mes salutations ; demain nous irons voir ensemble le mauvai ssujet qui a déjà fait verser bien des larmes à ces jolis yeux là.
Jabulot a débité ceci devant la porte-cochère de la maison , où est situé Tappartement d'Alfred ; il salue Juliette d'un air de protection et s'éloigne en sautillant comme une carpe qu on vient de sortir de l'eau. Juliette, avant de rentrer, s'informe auprès de madame Nérond s'il n'est venu personne demander Alfred; à peine a-t-elle fait cette question, que la portière la prend par la main, la fait asseoir à ses côtés , et lui dit , avec une volubilité qui ne permet pas à Juliette do placer un seul mot :
«—Sainte Vierge! qui aurait jamais po^mé cela de lui '....Oui, qu'il en est venu du monde, et de toutes ieis couleurs, je veux dire de toutes
â7S niLIETTfi»
les professions... on aurait dit qu4ls s'étaient donné le mot pour arriver ensemble... une vraie procession... et quel genre!... des manières communes ! et des expressions!... qu'il
y a de petites gens dans ce Paris! C'est de
la canaille, bien sûr... son bottier, un Alsacien, m'a baragouiné un tas de balivernes pour me prouver que mon auteur était un... Je ne veux pas dire le mot, par pudeur pour vous et pour moi, mamezelle... le tailleur, le marchand de meubles, la modiste... croiriez- vous qu'il doit même aux modistes... après ça, ce n'est pas étonnant, quand on change souvent de maîtresses, il faut de nouveaux chapeaux... chacune emporte ses cadeaux, c'est trop juste... De mon temps, avant feu M» Nérond , j'avais un calicot qui me faisait la cour... il voulait me faire accepter une capote... merci ! il n'était pas dégoûté, j'avais vingt-six ans... et de l'amour pour un cuirassier... J'ai toujours aimé la cavalerie légère qu'avait des crinières de cheval à leur casque... bref, j'ai gardé la capote que j'ai t'étrennéeavec
le cuirassier... c^éiaît un homme agréable^ celui-là... il n'avait qu'un défaut: cette gueuse de boisson.,, quel terrible homme c'était quand il s'avait désaltéré... Jel'aiquiUé, parce que je craignais qu'il ne me fisse un malheur..; Pour en revenir à la modiste de monsieur Alfred... une grande blonde, qu'a le visage comme mon écumoir, s'est-elle pas avisée de me dire en ricanant; — La vieille! Alfred est-il chez lui? — Non! qu'il n'y est pas ! que j'ai dit. — J'ai compris la chose de c'te familiarité. Pour avoir du crédit , mon auteur lui a... pas davantage! car elle est fièrement de l 'arrière-saison la grande blonde.
— Je vous remercie , madame , de ces renseignemens, dit Julietleense pinçant les lèvres; je ferai part à M. Alfred, des visites que vous avez reçues pendant son absence.
— J'ai pas fini ! s'écrie madame Nérond en retenant Juliette par le bras et en la contraignant à se rasseoir ; après les fournisseurs qui,
tous, m'ont demandé de l'argent, que je ne leiir ai pas donné, deux personnes sont venues... écoulez bien, ça vous intéresse peut-être... J'ai même dans l'idée que ça doit vous intéresser beaucoup. D'abord, c'est une dame, qui se nomme Pbrasie... une femme superbe... dans mon genre... un port de reine, et des gestes!... elle ma fait voîiiger mes lunettes sur mon lit en me parlant .. Elle connaît très parliculiérement M. Altred; elle sait môme qu'il a l'été pincé hier matin, aussi ne venait- elle pas pour îe voir, mais pour prendre des renseignemens... elle a voulu me faire jaser, et moi, qu''ai pas plus de malice qu'une poule, je lui ai dit que vous étiez installée chez mon auteur... en qualité de légitime, que j'ai ajouté pour la morale et les mœurg,
-« Comment ! madame, vous avez parlé de moi? dit Juliette avec un ton de reproche.
— En tout bien , tout honneur , continue madame Nérond, parce cjuc je la prenais pour
JULIETTE. 28 i
une parente , celte marne Phrasie , qui s'est ccrice : — Comment ! le traîlre a une femme chez lui ! il mérite une leçon, et je la lui donnerai !... — Là-dessus, elle s'est mise à gesticuler comme un ter é graphe et est partie en paraissant fort contrariée. Je réfléchissais encore à la scélératesse de ce sexe, a-jquel nous avons la faiblesse de céder, quand un homme, un gros, un joufflu... quel visage de prospérité!... et quel cheval! celui-là ne marche qu'en cabriolet, et a des manières fort agréables... il m'a donné cent sous pour dix paroles... à ce prix là, je ferais la conversation toute la journée. C'était encore devons qu'il s'agissait. — Vous avez une jeune fîllc, du nom de Juliette, qui loge dans cette maison avec JM. Alfred Verrier? — Oui, que j'ai répondu; il en avait déjà pour ses dix sous. — Est-elle aussi jolie qu'on le dit? — Elle est ravissante! ça faisait déjà quarante sous. — Voulez-vous vous charger de lui remettre une lettre? — D'amour ou d'affaires ? ça montait à trois livres dix $ôus.
282 JULIETTfi.
-^ C*est une lettre qu'elle devra méditer profoadéraent, car son avenir dépend de la résolution qu'elle prendra, après l'avoir lue. — Je m'en charge, que j'ai dit; j'avais gagné mes cent sous. — J'y compte, a ajouté le gros joufflu, et il s'est contenté de ce que je lui avais dit; car il m'a tourné les talons. Voilà ceUe lettre uos'que votre avenir se trouve renfermé.
Madame Nérond présente à Juliette une lettre coquette, satinée, parfumée, qui a été scellée par un cachet représentant une levrette, emblème de la fidélité et de la constance ; la portière a rajusté ses lunettes sur son nez , elle s'est croisée les bras et attend avec une impatiente curiosité que la jeune fille ait brisé le cachet pour entendre la lecture de celte lettre qui l'intrigue vivement. Mais l'espoir de madame Nérond est déçu, car Juliette s'achemine vers l'escalier, en regardant d'un air pensif la lettre qu'elle tient dans ses jolis doigts.
JULIfiTTSi. âSS
— Elle fait la sucrée, la précieuse avec moi, murmure la portière, c'est bon, j'aurai mon tour; quand le marchand de meubles viendra reprendre ses marchandises... y aura des scènes... et je rirai!
Juliette est dans la chambre à coucher d'Alfred, dont la situation isolée lui plaît et où elle peut pleurer en toute liberté ; elle entr 'ouvre la persienne, et le coude appuyé sur le balcon, elle brise le cachet et lit :
« Mademoiselle,
« On m*a beaucoup parlé de vous, et tou- « jours avec des éloges que vous méritez cer- « tainement , puisque tout le monde se plaît à < vous les prodiguer ; la situation difficile dans « laquelle vous vous trouvez placée , par suite ^ de l'arrestation de M. Alfred Verrier,
« l'étrange et inexplicable conduite de votre w mère, qui a quitté Paris pour vous ôler juste qu'à la possibilité de la rencontrer , votre » beauté, vos malheurs m'ont vivement inlé- « ressé, et je viens vous offrir une amitié du- « rable, une fortune que je ne dois pas aux « lettres de change et aux emprunts ruineux ; « je ne suis plus jeune; j'ai quarante ans, et « l'expérience de la vie , c'est-à-dire beauce coup d'indulgence pour les faiblesses huit maiaes.
« Avec moi , votre avenir est assuré ; point « de plaisirs bruyans qui fatiguent le corps « sans distraire l'esprit ; un bonheur tranquille et et durable,
« Quelques mots encore pour détruire vos « scrupules et vous faire connaître, sans exa- « géralion, votre position actuelle,
ti M. Alfred Verrier n'a pas un sou de rc- K Venu ; et plus de vingt mille francs de dettes ;
« il vit de sa plume, mais elle est loin de suf- « fîre à tous ses besoins ; la détention qu'il su- « bit maintenant peut se prolonger indéfini- « ment, car ses créaiiciers sont nombreux et « fort irrités contre lui.
« Son ami Jabuîot promet beaucoup , et tient « rarement parole: je pourrais pu dire : jamais.
« Les meubles, qui garnissent Tappar- « tement que vous habitez, sont dus au tapis- « sier, qui ne peut tarder de les reprendre; « vous êtes sans ressources, vous n'avez pas « d'amis, de parens... Je vous offre ma pro- « teclion, qui est entièrement désintéressée; « une bonne action de ce genre peut paraître « impossible à certaines personnes, j'espère (f que vous me mettrez à même de vous prou- « ver le contraire.
« Agréez mes civiîilés, et croyez h mon c< amilié.
« Depuissac. »
« J'enverrai prendre votre réponse demain « soir ; laissez-la chez votre concierge. »
Juliette avait lu.
— Suis-je assez humiliée ! s'écrie-t-elle en froissant avec dépit la lettre de ce protecteur inconnu; oser me proposer d'être sa maîtresse!... Bien certainement, je ne répondrai pas à cet impertinent , qui spécule froidement sur mon malheur... Pauvre Alfred! quel avenir t^attend!... Et cet Auguste que j'avais oublié... que j'accusais de m'avoir trompée... Il m'aime encore... Il voudrait me nommer sa femme... Ce mariage n'est plus possible! ajoute-t-elle tristement; il rougirait de son amour s'il savait.... Je ne veux plus le revoir... Je n'aurais pas le courage de supporter ses regards, d'entendre ses reproches... Alfred est jeune, il a du talent, et la leçon qu'il reçoit en ce moment, le corrigera de tous ses défauts.. Oui, le sort se lassera de le persécuter... Ses
créanciers auront pilié de lui... quant à moi , mon devoir est tracé ; je travaillerai pour vivre... Tespoir d'être la femme d'Alfred me donnera du courage... et le dimanche, j'irai le voir, le consoler.,. Son amour me rend si heureuse!
Et Juliette s'endort en oubliant la modiste et ses fournitures multipliées, ainsi que madame Prasie et la vengeance qu'elle médite contre son infidèle, qui ose aimer deux femmes à la fois.
ÎPu ffuttîiinnc nu |uemîer.
Jabulol arrive à dix Iicures du malin chez
Julielle. Celle-ci achevait de s'habiller, et en
voyant entrer son cavaher, eHe ne iui hiisse
pas le temps de prendre une chaise pour se
reposer.
290 Jl'LÎETTX.
— Parlons ! lui dit-elle d'une voix Inipérative.
— Permellez, réplique Jabulol, je suis hors d'haleine, et quelques minules me sont nécessaires pour me remettre ; vous demeurez si haut!
Mais Juliette avait décidé qu'elle parli-^ rait aussitôt l'arrivée de Jabulot, et bien malgré lui, le vieux garçon dut se résigner et obéir. Celle fois, il avait eu la précaution de consulter un plan de Paris; aussi, après un quart d'heure de marche, Juliette aperçut l'entrée du Tartare des débiteurs insolvables , l'enfer en racourci, dont un créancier de mauvaise humeur peut vous faire savourer les jouissances infernales, aussi long-temps qu'il le veut : c'est de la vengeance à tant par mois; mais pour certains négocians, il y a )îne sorle d'orgueil à pouvoir dire, le soir à ton café: Je nourris deuxoulroiscoquins. — Le nombre n'y fait rien,
répilhéle est toujours la même. — Çà me coûte beaucoup, mais du moins je me venge.
Disons, en passant, 'que la contrainte par corps, le droit de séquestrer un membre de la société , de le tenir en charte privée est une anomalie dans nos mœurs. Sur qui s'exercent les rigueurs du tribunal consulaire? sur des jeunes gens sans expérience, des petits détaillans, qui n'ont pour eux que leur bonne foi, arme bien impuissante de nos jours pour se défendre contre les fripons! Le misérable qui vole plusieurs centaines de mille francs, en vertu d'un concordat et de la lâche complaisance de ses créanciers, celui qui offre avec impudeur la vinglième partie de ce qu'il doit et qui obtient quittance définitive, celui-là se rit de la prison pour detles et de ses ennuis ! Allons ! philanlropcs qui poursuivez courageusement une réforme sociale, dévoilez les abus de la contrainte par corpS; dressez des.slatis*
tiques, accumulez les chlfTres, ces argumens sans réplique^ el orouvez une bonne fois, à nos faiseurs de lois du palais Bourbon, cju'ii est des questions qui demandeni une prompte solution, et qu'avant de grossir nos codes, il serait plus urgent de les réviser.
Les formalités, pour être admis à visiter un prisonnier pour délies, consistent à déposer sa permission au greffe, et à subir un examen rapide d'identité ; après quoi, le guichetier do service vous introduit dans la cour, où souvent visiteur et visité se rencontrent, se saluent ou s'embrassent; el quand on y vient pour la première fois, et que celui que vous cherchez des yeux ne se trouve pas parmi ces proniencurs qui semblent dévorer l'espace que la munificence gouvernementale leur accorde pour prendre un peu d'exercice, alors le guichelier vous indique Tescalier, le corridor el le numéro de la chambre du prisonnier auquel vous ap-»
porloz des consolations, et vous laisse errer à vo!re fantaisie dans l'inlérieur de la prison; soyez sans inquiétude, le signalement qui est formulé sur votre permission, l'examen que vous avez subi, souvent sans vous en douter i serviront à vous faire reconnaître et à prévenir une substitution de personne ; le directeur répond do vous ou de votre créance, aussi les évasions sont-elles moins fréquentes que dans des prisons mieux gardées et soumises à un règlement plus sévère.
Les dames sont généralement dispensées de se munir d'une permission, surtout quand elles accompagnent une personne qui en est porteur ; aussi Jabulot n ôprouva-t-il aucune difficulté à faire entrer Juliette avec lui.
Les voilà tous deux dans l'intérieur de la prison. Jabulot marche la tète haute, le nez au vent ; Juliette a baissé son voile pour éviter les regards qui se dirigent sur elle, et la poursui*
soi JUtîtTTÉ.
vent d\m hommage, qui n'est pas toujours muet; l'aspect d'aune femme, jeune et jolie, exerce toujours une certaine influence sur le cœur de pauvres reclus, condamnés pour la plupart aux rigueurs du célibat; quelques groupes se forment, et on entend ces mots : — Qu'elle est gracieuse ! — C'est son père qui l'accompagne!— Ou un tuteur? — Il est assez laid pour cela ! — Ne dirait-on pas du ci-devant jeune homme ! — Ce monsieur joue les Potier.^ — Jabulot fronce le sourcil, fait la grimace, et entraîne Juliette en lui disant d'un ton courroucé,
— Ils sont bien gais pour des prisonniers !
Juliette ne répond pas; depuis quelques înslans, elle est troublée, émue; l'idée qu'elle va revoir son cher Alfred, la rend plus peu-
* On sait, qu'au théâtre , on donne le nom de l'acteur à l'emploi qu'il a joué avec succès.
Jftl.ïi:TT2. 098
sivc que joyeuse ; clic suit rrtachinalemcnl Jabulot qui, par extraordinaire^ a pu retenir les indications qui lui ont été données par le guichetier pour trouver la chambre d'Alfred ; aussi, quelques minutes se sont à peine écoulées, qu'ils s'arrêtent devant une petite porte qui se trouve à l'extrémité du corridor.
— C'est là ! dit Jabulot en faisant le geste de frapper.
— Il repose peut-être , reprend Juliette ; écoutons.
Le bruit d'un baiser, celui d'un soufflet sèchement appliqué, et ces mots articulés d'une voix saccadée: — Tu es un trompeur! un scéléiat de Love! are ! — viennent apprendre à Juliette cl à Jabulot qu'Alfred ne se livre pas aux douceurs d'un sommeil réparateur.
— Je crois que le cher Alfred ne dort pas ,
25?t) JULIETTE. •
dit Jabulol en étoulTant un éclat de rire moqueur.
Juliette pâlit et rougit ; son premier mouvement est de s'éloigner, mais Jabulot fait cesser SCS incertitudes et la détermine à rester; son doigt a heurté légèrement la porte de la chambre, et il a saisi le bras de Juliette en lui disant avec le ton de la bonhomie :
— Je crois me rappeler qu'Alfred a une sœur, une maîtresse-femme... c'est elle, sans doute.
Alfred interrompt les bienveillantes suppositions de Jabulot en paraissant sur le seuil de sa chambre; à la vue de Juliette, le jeune prisonnier pousse un cri de surprise ; la dame qui souffleté , quand on lui prend un baiser, sort de la cellule du reclus, aperçoit Juliette, qu'elle ne connaît pas, mais que son inslincl de femme lui fait deviner pour être une rivale
qui vient lui disputer le cœur et l'amour de son volage Alfred ; elle veut crier, mais la voix lui manque, et comme elle tient à faire une scène, il lui paraît plus naînrel de feindre un évanouissement; elle chancelle, s'appuiecontre le mur, parce que ni Alfred, ni Jabulot ne s'avancent pour l'empêcher de tomber, et d'une voix sourde, elle fait entendre ces mots : — Mes nerfs ! mes nerfs !
— Il n'y a pas de danger , dit Jabulot ; les femmes nerveuses sont comme les ivrognes, elles peuvent se crisper à leur aise: le lendemain, il n'y paraît plus.
Bladame Phrasie — car c'est elle — relève fièrement la tête, et s'adressant à Jabulot :
— Que dit ce vieil Iroquois ?
— Heim! plait-il ? fait Jabulot, qui a contracté riiabitndo de se foire répéter deux foi»
£9H JlTLîLTÏfi.
les choses désagréables qu'on lui adresse.
Madame Phrasie seconlenle de lui tirer la langue, puis, elle lui tourne le dos pour demander à Alfred Texplicalion de sa conduite.
— Je me retire, monsieur, dit Juliette en s'efForçant de retenir ses pleurs; je ne veux pas être importune,
-— Restez, restez, mademoiselle! s'écrie impérieusement madame Phrasie; et si, comme je le soupçonne, vous êtes l'ange aux yeux bleus que M. Alfred a logé dans son appartement de la rue d'Enghien, vous devez entendre ce que ce monstre va dire pour sa justification ; vous aussi, vieil Iroquois, pouvez rester sans inconvénient.
— Permettez, dit Jabulot, dont la figure eslécarlate et qui grince des dents comme un possédé ; permettez , séduisante houri , de
àxSLïZTtt* 2.00
n'irnporle quel arrondissement , je suis Français et non Iroquois.
Madame Phrasie hausse les épaules , et secoue rudement Alfred en lui disant :
— Tu vas l'expliquer, perfide! tes \iclimes sont devant tes yeux !
— En vérité, Phrasie, vous êtes une folle de vous conduire de cette manière ; nos anciennes relations ne sauraient autoriser les licences que vous vous permettez envers moi.
— Des licences ! répèle Phrasie en grimaçant, des licences î que signifie ce langage; ah! vous appelez anciennes relations, relations trop intimes, hélas ! une passion de trois mois... Oui, mademoiselle, continue-telle en se tournant du côté de Juliette, voilà trois mois que j'ai eu la faiblesse de lui céder, de croire à ses sermens, à ses promesses! il voulait que je fusse sa femme,..
500 JULÎCTTE .
— Elle aussi ! murmure JulieUe avec l'accent
au reproche.
— Mais coinme il fallait aller en Angîelcrre pour en finir sérieusement, poursuit madame Phrasie, j'ai préféré me risquer en France, parce que, dans un pays étranger, bernique! Et pour reconnaître le sacrifice que je lui ai fait de mes principes, de ma vertu...
— Oh ! oh ! fiût Jabulot en donnant à celle double interjection un sens malicieux.
— Oui, vieil Iroquois, de mes principes, de ma vertu... et la préférence que je lui donnais sur un homme d'âge respectable, qui voulait me faire du bien. . . à sa mort. . .
— Jolie proposition ! dit Jabulot entre ses dents.
— Il me sacrifie à une griselle, à une petite fille...
— Qucjc vous ordonne de respecter! s'écrie Alfred d'une voix relenliss^nte.
mi
— Parce qu'elle aussi doit être vo(re femme! reprend Phrasie en ^'animant; horreur du genre humain ! mauvais sujet ! qui ne rougis pas d'employer de semblables moyens pour Iromoer de faibles R-mines... On m'avait bien dit que lu changeais ce maihcssc tous les trois mois, mais j'ai pris cela pour un cancan...
— Et vous vous (Mes risquée, dit encore Jabulot avec le ton de la gaieié.
— Vieil îroquois, on vous prie de rester muet !
INÎadame Phrasie accom.pngue ces m.oîs d'un regard IcrriOanl; Jabulot se gratte le nez, fait la moue, et cherche un moyen de se venger des épiîhèles de cctlc ancienne victime des fougueuses passions de son ami Alfred: pendant qu'il délibère //?/j^/Y(9^ Juliette, qui a senti se glisser dans son âme un senlim.ent d'aversion et de mépris pour l'iiomme auquel elle s'est abandonnée corps el àme, et qui l'a ind.igne-
ment trompée, Juliette, suffisamment convaincue par ce qu'elle vient d'entendre , fait un mouvement pour se retirer, mais Alfred lui barre le passage, s'empare de ses mains el lui dit, d'un ton suppliant :
— Au nom de noire amour, Juliette, ne vous éloignez pas encore ! je puis me justifier.
— liment! s'écrie Phrasie, et j'en ai, sur moi, la euve écrite; sa lettre, dans laquelle il implore ma pilié, le monstre! sa lettre, où il me supplie de faire tous mes efforts pour le rendre à la liberté... il est vrai qu'il s'est abstenu de mettre : « Et à sa dernière maîtresse! » Ce n'est peut-être pas vous, mademoiselle, poursuit Phrasie, car il a, pour habitude, de chercher au bout de six semaines une nouvelle victime... et vous datez de six semaines, au moins, si j'en crois les rapports de sa portière...
— Puisque voire fortune vous met à même ' de le rendie à la liberté, dit Juliette, soyez gé-
néreuse, madame, et croyez bien que ce n'est pas pour moi que je vous implore en ce moment ; car j'en prends le ciel à témoin, de ma vie je ne reverrai M, Alfred.
— Plus souvent ! dit Plirasie ; il est en cage, il y restera ; c'est peut cl: c le seul moyen de l'apprivoiser.
— Phrasie ! s'écrie Alfred avec l'accent de la colère.
— A quoi bon vous contraindre? monsieur, ajoute froidement Juliette, je vous ai déjà dit que je ne voulais pas être importune... Je vous laisse.
— Chère Juliette ! murmure Alfred d'une voix suppliante.
— Vous êtes un méchant homme! lui répond la jeune fille avec une sombre énergie.
Et sans attendre que Jabulot lui ail offert son bras, Juliette s'éloigne rapidement, sans Oser regarder derrière elle, car il lui semble
504 JULÎSTTE.
qu'Alfred îa poursuit ; elle arrive dans la cour, ' el la traverse avec vivacité, mais son trouble, son cmolion, la pâleur qui couvre son visage atiirenl tous les resrards sur elle.
— C'était ur.e visite f ourle numéro seize, dit un grand jeune homme ; le camarar^c est heureux , deux jolies femmes le même jour î
— C'est un nouveau Richelieu, ajoute un autre prisonnier ca lorgnant insolemment îa Iremblanle Juliette; le beau sexe vient charmer les ennuis de sa piiiCn, et adoucir ses [jeines.
— La jolie taille I — Quel pied mignon î — Et celle déj^inVolture !... comme dirait notre grand Balzac. — Vrai morceau de roi !
— piionsieur, je veux soi tir? dit Juliette on s'approchant dun vieillard qui se p:omène seul et d un air pensif.
Le vieux prisonnier lui indique un anneau dont le (il conducteur vient se raltadierà une clocîie destiîiée à piévcnir le; guic!:clic.s; l'un
d euxaccourt, et s'empresse d'ouvrir la porte de la grille qui règne autour de la cour.
— La personne qui est venue avec moi, ô Juliette, est restée près de M. Verdier,elmoî..
— Vous voulez sorlir, la pelile mère! c'est facile; un lour de clé, et vous serez dehors... venez par ici !
Quand Juliette fut dans la rue, qu'elle n'entendit plus bourdonner à son oreille les étranges paroles, les exclamations qui l'avaient troublée en traversant la cour de la prison, elle s'arrêta quelques instans ; son cœur battait avec violence, et l'agitation de ses sens, son émotion ne lui permirent pas de marcher aussi vite qu'elle en avait le désir ; il lui semblait que tout le monde lisait sur son front, sa honte et son déshonneur.
— Perdue! déshonorée! murmurait-elle à voix basse; il me trompait, comme il en a trompés tant d'autres! Le mariage, ce mot sacré, le mariage ! il dit cela à toutes les femmes assez crédules pour ne point douter de sa
sincérité ; il se fait un jeu de troubler le repos d'une famille, de perdre , sans retour, une pauvre fille que son inexpérience ne peut défendre contre ses perfidies... Ainsi, j'étais pour lui une maîtresse ! une de ces femmes qu'on aime par caprice et qu'on rejette ensuite avec mépris... Ah! Alfred! vous êtes un infâme!... Hier encore, je me flattais d'un espoir qu'il vient de détruire si cruellement... Etre sa femme ! ne jamais le quitter! supporter courageusement sa mauvaise fortune, voilà ce que j'espérais... Et pendant que je me résignais au sort qu'il m'a fait , pendant que j'appelais mon courage à mon aide pour lutter contre l'adversité, lui, il écrivait à une autre femme des paroles d'amour ; il implorait sa fastueuse générosité, son orgueilleuse bienfaisance!... Il sliumiliait pour être libre, et pouvoir tromper d'autres malheureuses filles... Devenir la femme d'un vieillard que je déteste, que je crains, me semblait le comble de l'infortune... Maintenant, je voudrais être encore chez ma mère, et
Tenlendre me dire : Julielte, demain vous serez la femme de notre vieil ami ! Oh! je sens, que je répondrais avec joie : A Tinslant même, ma mère, je suis prêtt3... Misérable Alfred! c'est loi qui m'as perdue !
— Mes pressentimens ne m'avaient pas trompé! ce Jabulot connaissait votre demeure !
En entendant parler auprès d'elle, Juliette se retourne , car la voix ne lui est pas inconnue.
— Auguste ! s'écrie- t-elle involontairement.
Son exclamation fait arrêter plusieurs personnes, mais en voyant un jeune homme s'incliner respectueusement devant elle, chacun poursuit son chemin en se disant : — ■ Voilà long-temps que ce monsieur et cette dame se son rencontrés.
— Daignez accepter mon bras , mademoiselle , dit Auguste en s'approchant , nous
causerons ainsi sans allirer les regards sur nous.
— Quel changement! murmure Julielle après avoir examiné rapidement ce cavalier que le hasard lui envoie ; a-t-il donc été malade?
— Avant de vous adresser une seule question, dit Auguste en cherchant à maîtriser son émotion , je vous dois Texplication de ma conduite depuis mon départ précipité pour Rennes. Mon père était dangereusement malade, m'écrivait-on, je n'avais pas un instant à perdre si je voulais recevoir sa bénédiction et ses derniers embrassemens ; mon devoir m'était impérieusement tracé: je partis le lendemain, et quelques heures après cette misérable parodie d'un incendie , dont je crois avoir deviné le but et le motif. A mon arrivée à Rennes, une crise favorable veîiait de se déclarer ; on ne pouvait encore me répondre des jours démon père, mais le médecin avait quelque espoir... Celte cruelle allcrnalive dura
pendant un mois... Horrible agonie que j'oubliais alors que mon père, d'une voix affaiblie par la souffrance, me disait : Auguste, je me sens soulagé; je respire plus librement. Je me livrais à une joie insensée, et le lendemain , il me fallait le voir se débattre dans d'atroces convulsions...C'était un cadavre que la science disputait vainement à la terre qui réclamait sa proie... Le sacrifice s'accomplit; mon père mourut sans me reconnaître... il avait perdu la raison !
— Pauvre Auguste ! que vous avez dû souffrir!
El Juliette sentit une larme mouiller sa pau* pière.
— J'ignore ce qui se passa depuis le moment, où j'avcis vu mon malheureux père expirer sous mes yeux, jusqu*à celui où je repris l'usage de mes sens et de ma raison pour entendre dire à mon chevet ; La nature a triomphé... c'est un miracle! Oui, Juliette, pendant deux mois, on avait désespéré de moi... Jetais
?îlO JULIETTE.
comme mi idiot, m'a-t-on dit, je ne voyais, n'entendais, ne reconnaissais personne... Et quand on m'interrogait, je répondais en ricannant : Oui , oui , je me porte bien ! je suis mort!... La force de ma constitution me permit de supporter les traitemens énergiques qui furent employés pour me rendre à la raison... J'entrai en convalescence, et la mémoire me revint alors ; je pus pleurer la perle que j'avais faite ; un souvenir vint adoucir l'amertume de mes regrets; je pensai à vous, JulieUe, à vous qui m'aimiez et que je n'avais jamais cessé de chérir. J'écrivis à votre mère, et ma lettre resta sans réponse ; j'adressai une deuxième lettre à madame Bréval, et je lui confiai notre amour, mes projets d'union... je lui parlai de vous, Juliette... Cette lettre ne fut pas plus heureuse que la première ; inquiet de ce silence, j'attendis avec une vive impatience le moment où je pourrais monter en diligence pour retourner à Paris. Cet instant, que j'appelais de tous mes vœux, m'a révélé votre malheur, votre faute...
JULIE ïth. Sli
Oui, Juliette, votre faute, car vous n avez pas eu confiance en votre mère ; vous l'avez abandonnée pour suivre un misérable débauché! un Jabulot !
— Ne l'accusez pas, Auguste, ce n'est pas lui..
— Ce n'est pas ce libertin qui vous a conseillé de fuir la maison de votre mère ? ce n'est pas lui qui a favorisé vos entrevues avec ce fat. .. dont les traits sont encore gravés dans ma mémoire... Ce n'est pas ce Jabulot qui est le complice de votre amant?... Osez le nier, quand ce matin, je l'ai suivi... il m'a remarqué, et a réussi à m'échapper... Mais il avait passé par cette rue, et je savais qu'il allait vous voir... j'ai attendu... patiemment... et j'ai eu raison... puisque je vous ai rencontrée...
— Auguste, ne me parlez pas avec ce ton menaçant, vous m'effrayez.
— Je n'en ai pas l'intention, mademoiselle, poursuit Augusle en souriçtnt ironiquement; je
sais quelle est votre situation : celle d*une femme perdue î
— Auguste ! épargnez-moi vos reproches ? dit Juliette d'une voix suppliante.
— Une question, et je vous laisse, continue le jeune homme sans répondre à la prière qu'elle lui adresse ; vous aimez l'homme auquel vous avez sacrifié votre avenir, le repos, l'honneur de votre famille ; vous êtes sa maîtresse, maintenant, mais enfin, s'il a, au fond du cœur, un véritable attachement pour vous, il doit songer à réparer le mal qu'il vous a fait; à vous nommer sa femme... Dites-moi, et répondez franchement : A-t-il cette pensée?
Juliette hésite, mais l'orgueil, le dépit, le désir surtout de se soustraire à une nouvelle humiliation, lui donnent la force de composer son visage, son maintien et de répondre en souriant :
— J'en suis certaine !
— Je le souhaite ! s écrie Auguste.
Puis il s'éloigne en courant comme un fou.
Juliette n est plus qu'à dix pas de la maison vers laquelle, pour la dernière fois, elle se dirige, quand un cabriolet, lancé avec impétuosité, entre dans la rue d'Enghien; des cris se font entendre; la jeune fille s'épouvante, veut fuir, mais ses jambes se dérobent sous elle, ses yeux se ferment, elle trébuche et tombe sur le pavé; la roue du cabriolet a frôlé sa robe, mais n'a causé aucun accident ; le maître de la voilure descend avec empressement, et s'approche de Juliette que plusieurs personnes entourent déjà.
— Un verre d'eau! un verre d'eau! s'écrie un homme d'une voix impérative.
Une vieille femme sort d'une maison voisine, et apporte le verre d'eau désiré, mais à la vue de Juliette qui s'est évanouie, elle pousse un cri perçant, laisse tomber son verre; et dit en se croisant les bras :
— Dieu du ciel ! mamezelle Juliette qu'a z'eu un accident !
Le maître du cabriolet s'approche de cette
femme et reconnaît madame Nérond , la portière de la maison où demeure Alfred, j
— Juliette? dit cet homme en serrant la main de madame Nérond ; c'est là celte jeune fille pour laquelle je vous ai donné une lettre?
— Sainte Vierge! murmure madame Nérond, voilà le gros joufflu qui ma gratifié d'une pièce de cinq francs ; et elle ajoute d'un air mystérieux : Oui, oui, c'est elle!
L'épais dandy n'en demande pas davantage; il fait signe à son groom de s'approcher, et avec le secours de plusieurs voisins obligeans, il parvient à faire placer Juliette dans son ca-, briolet; il se glisse à ses côtés, saisit les rênes, fouette son cheval, et disparaît bientôt à tous les regards.
— Milord la connaît beaucoup, dit madame Nérond aux personnes qui l'entourent et qui s'étonnent hautement du dénouement de cette aventure ; c'est un ami de défunt sa mère, continue- 1- elle , un brave et digne
homme qui n'écrase pas le pauvre monde sans l'indemniser... c'est comme ça!
— Ha ! ha ! font les curieux en se dispersant.
— La petite est lancée, se dit madame Nérond en se bourrant le nez de tabac ; Dieu du ciel ! quand on pense que j'ai t'élé à même de rouler carrosse, et à quatre chevaux encore! Mais j''étais trop inconséquente... j'aimais mieux les fadaises que me débitait la cavalerie légère et volage qu'on nomme les cuirassiers... Je m'en mords les pouces, comme on dit, et je me résigne à tirer le cordon... Faut mieux çà que de mendier... c'est plus honorable.
tin banquier.
Quand Julielle reprit l'usage de ses sens, elle était étendue sur un divan dans un salon fort élégamment décoré ; à sa droite, elle aperçut une jeune femme , dont le tablier blanc elle bonnet dont elle était coifTée, annonçaient
suffisamment l'emploi qu'elle occupait dans la maison.
Juliette fît un mouvement et demanda où elle était.
La femme de chambre s'approcha et lui présenta une potion qui avait été préparée par les soins d'un médecin qu'on avait fait appeler et qui attendait, dans la pièce voisine, la fin d'un évanouissement qui avait présenté d'abord des symptôme? alarmans.
Avant de céder à la prière qui lui était adressée, et de prendre le breuvage que la femme de chambre lui présentait, Julielle voulut savoir ce qui s'était passé et comment elle se trouvait dans une maison, dont elle ne connaissait pas les maîtres.
— Vous a-t-on défendu de répondre à mes questions? mademoiselle, dit JulieUe en se soulevant avec peine du divan où elle était couchée ; comment dois-je inlerprêler votre silence ?
— Je suis prête à obéir aux ordres de ma-
dame, répondit celte fille avec un grand sérieux ; mais si vous avez des questions à me faire, M. Depuissac seul est en état d y répondre.
— M. Depuissac ! répéta Juliette en interrogeant ses souvenirs ; Depuissac ! mais ce nom m'est inconnu... que fait-il? quel est -il?
— C'est un banquier, dont la fortune est énorme, et qui se plaît à rendre service.
— Depuissac... oui, je me souviens maintenant... il a osé m''écrire... m'humilier de ses propositions infâmes... mais sa lettre est resiée sans réponse... je ne lui ai pas écrit... et cependant, je suis chez lui! car celle maison est la sienne ! cet appartement...
— Est le vôtre, madame, dit la femme de chambre, et je suis à votre service.
— Vous êtes folle! mademoiselle, s'écria Juîielte.
La porte du salon s'ouvrit, et livra passage à un homme velu de noir, dont le visage était sévère, le maintien plein degravilé et de rai-
deur; c'était le médecin que M. Depuîssac avait fait appeler ; il s'avança près du divan, considéra Juliette pendant quelques minutes avec une attention soutenue, et murmura entre ses dénis des mots dont Juliette ne put saisir le sens, mais qu'elle s'expliqua, quand elle vil ce grave personnage s'éloigner après l'avoir saluée.
— C'est le docteur, dit la femme de chambre, vous êtes sauvée!
— Sauvée!... moi!... mais que s'esl-il donc passé ?
— Piosalie, laissez-nous!
•f C'était M. Depuissac, qui rassuré par ce que le médecin venait de lui dire, pénétrait à son tour dans le salon pour donner à .luliellc l'explication que celle-ci sollicitait vainement depuis un quart d'heure.
M. Depuissac n'était plus un jeune homme, quoiqu'il se plut à en conserver les manières et les ridicules ; sa taille était courte, ramassée : un buste énorme cl point de jambes : une ti-
JULXET rs. 52i
gure pleine, rosée, bouffie, bien portante, mab point de traits ; des habits coupés par Humarûi, mais portés sans élégance ni grâce. M. Depuissac était affligé d'i^ne obésité remarquable, et Î0U3 ses moiîvemeoG, ses gestes se ressentaient de cette infirmité physique ; néanmoins, il ne se croyait pas aussi disgracieia qn'il Tétait réellement; et quand on le plaisantait siîr son excès d'emboF-point, il prenait fort bien ia chose, eî répûEidaiî de la n^eîHei^re foi du monde;
— Je suis gras, c'est vrai, mais cela ccmmence à décliner; mon ventre tombe... je m'en aperçois à mes vétemens.
ïî était loin de .soupçonner que son îailleiîr^ pourfiaUer sa manie, lui apDorîail des panîa- Ions, duus lesquels il poavîât aisé2r:ent se retc'jrner, et les remportait en disant : «J'ai soivi votre dernière mesure ; c'est crue vous maigri^.sez. 5-»
El Yoici cor^me M. Depuissac avaii acquis la certitude qu'il perdait chaquQJo;;r deceteir;^
T. Il «1
322 JULZSTTC
bonpoint, incommode et gênant, qui servait souvent de texte à des plaisanteries usées, rebattues, mais qui toujours provoquaient le rire ; et ce rire-là élait pour Depuissac une source de contrariétés et de désagrémens.
Sa position dans le monde était brillante, honorable ; banquier depuis dix années, Depuissac n'avait pas cédé au torrent dévastateur, à la fureur des spéculations industrielles, fondées la plupart sur de chanceuses éventualités ; la commandite, cette sœur de Fagiotage, celte friponne au langage doré, aux pompeuses annonces, la commandite avait trouvé dans Depuissac, non un adversaire, mais un juge au regard de lynx; il scrutait les affaires qu'on lui proposait, et n'attachait son nom qu'à des entreprises recommandables et qui offraient aux aclionnaires des placemens assurés, et un intérêt légal.
La maison de banque de M. Depuissac avait une excellente réputation qui était justement méritée , et il s'efforçait de la soutenir
en ne se livrant qu'à des opérations qu'il pouvait avouer hautement.
Riche, considéré, estimé au dehors , Depuissac ne jouissait pas dans son intérieur des douceurs de la vie domestique; un mariage d'intérêt, d'argent, une spéculation de Bourse — car c'est le mot — l'avait rendu l'époux d'une femme dont le caractère et les goûts ne pouvaient sympathiser avec lui; elle aimait la campagne, et Depuissac ne se trouvait bien qu'à la ville; elle montait à cheval ; son époux n'allait jamais qu'en cabriolet ; elle nageait , faisait des armes, abattait des poupées à vingtcinq pas ; Depuissac ne se risquait que dans une baignoire de cuivre , et ne touchait qu'à son épée de lieutenant de la garde nationale, quand il commandait son peloton ; les armes à feu lui rappelaient une foule d'accidens qui étaient toujours présens à sa mémoire , et par prudence, il s'iabslenait d'en faire usage.
Celte disparité de goûts amena naturelle-
ment une graîrde ft*oideur dans les rapports des deux époux, qui n avaient l'un pour rentre que les égards quon se ïémoîgue toujours, quand la fortune et Téducation font pariie du bagage imaîrimonia!. Il est si facile de conserver des semLIans de tendresse , quand on fait chambre à part, ei qu'orbe journées ecouîescuvent, sans vous avoir mis eii face de la femme boudeuse , du mari grondeur ou j loiix qu'on déteste iiitérieuremerJ ; ]?s rapports sont li peu fréquens, qia il esl d'une Lor-iio pofiûquo de les rendre soppor labiés, tcuî en se dbaiit; « C'est pour moi que j'agis ainsi! »
Ainsi, madame Depuissac passait une partie de l'année dans une délicieuse maison de campagne qu'elle possédait aux envi^cns de Rosny.
Son époux vivait régulièrement à Paris, fréquentait îa Bourse lom les jour:» , éîaiî assidu aux premières représenta; 'ons. dînait volontiers chez tout le monde . nouvvrî qiic le dîner fut bon ; et !e vin de première r;T: alité ; tout: fois
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ces disiraciions ne iuisuffisaiU pas, il avait pris une moîtres?;e dani le bazcir de la ruie Lepellelie?; celle acqulâllon ne îe rufeaiî pas, mais elle menaçait de devenir coûteuse ; îa bayadère le savait ridie, et proportionnait ses caprices à la forlune de son prolecteur; une rupture était inévitable, car Depuissac avait de Tordre, même de as 3es pksisirs ; !a bayadère fut con- 25'édîée . et son appartenient re&ia vacant pendant trois mois: 1 ennui, cet ennemi des gens riches, lui su^eéra l'idée de chercher dans une liason intime, les déiassernens qui lui étaient nécessaires ; Ah^'red avait eis quelques rapports d'iiilérêt avec Depuissac, qui frayait volontiers avec les artistes, quand ceux-ci étaient aimables et ne lui cmpruntûicni pas d'argent ; Alfred s'était vanté de posséder une maîtresse belle et vertueuse, ii en donnait sa parole d'honneur; il avait même raconté à Depuissac toutes leg particularités de sa liaison avec Juliette , la disparition subite de sa mère, et d'autres circonstances qui avaient eidé Depuissac à former
un petit complot, que la détenlibn d'Alfred avait fait éclater.
Juliette était dans Tappartement qui avait été occupé précédemment par Tinsatiable bayadère, mise à la retraite, pour cause de prodigalités.
— Puis-je savoir, monsieur, dit Juliette, en attachant sur Depuissac un regard interrogateur, puis-je connaître le motif qui a pu vous déterminer à me faire conduire ici? en dépit de ma volonté de ne pas y venir.
— Oui, madame, réplique Depuissac en approchant un fauteuil du divan , près duquel Juliette était restée debout , et en s'y asseyant commodément; une explication est devenue indispensable, et me voilà prêt à vous la donner.
— Je vous écoute, monsieur ^ dit froidement Juliette.
— Hier , j'ai eu l'honneur de vous écrire une lettre...
— Dans laquelle vous sollicitiez une réponse
que je ne pouvais ni ne devais vous faire.
— Je me suis sans doute mal expliqué, reprend Depuissac, et \ous avez pu croire que je mettais un prix au service que je voulais vous rendre.
— A quoi bon dissimuler votre pensée, monsieur, et vous faire un rempart de votre générosité!... Ma situation peut vous intéresser, et peut-être désirez-vous sincèrement mon bonheur... Je veux le croire, mais ce n'est pas en m'ofFrant d'être votre maîtresse que vous me convaincrez de votre désintéressement; rien pour rien, est une maxime que beaucoup de gens mettent en pratique.
— Et vous me supposez imbu de celte maxime là? dit Depuissac.
— Pourquoi non? monsieur; votre lettre fait foi.
— Ma lettre ! ma lettre ! répète Depuissac avec l'accent du dépit, elle a été écrite rapidement, et sans en peser toutes les phrases; je suis banquier, madame, et plus familiarisé avec
les chiffres , dont je connais la valeur , qu'avec îes subtilités àii langage ; mais revenons au motif aui vous a conduit ici.
JL
n enel, commem y sui^-je venue.
— Dans mon cabriolet , madame , et voici à quelle occasion. En vous écîîvsnt ceiie malencontreuse lettre , dont ]e contenu a pis vous offenser, je m'étais dit: Ma proposition est faite avec le ton de franchise oui me caractérise, elle sera acceptée, sinon avec empressement, du moin.g, avec toute la coniiance qu elle doit inspirer; je ne suis plus un homme, dont on peut redouter îes ecaHs de jeunesse ; ma position d'homme marié...
• — Vous êtes marié î dit Juliette.
— Oui , madame . mais le ciel n'a pas Léni notre union, elle a été jusqu'alors stérile, et je crains bien... Je me disais donc que ma posi* {ion d'homme marié pouvait détruire les obstacle:^ qui s'opposaienî à raccomplissemeiil du projet que j avais formé ; et sans hésiter pîus 10»g*temps, j'ai fait préparer cet. opparier.ient
que des circoiii&lances , ' in^^iiles à vous fklre conmiive, me'dderd à ma di^posilioii.. Mais à peine avaisje dépose msf lettre chez voîre concierge, eue ce va.srues oreir.er.dmens m'ont agité: Tas crai!il, ie vous Fevoue, ausvour; ne répoîidissiea nm' et au^o-^rd'hi^L en sorlanî de la Boor^e , à ioul hasard , eî saiis. m'expHquer la démarche que j'allais Mre , je me suis dirigé vers laroe d'Eoglîiec; un incident, ouï n'a eu aucunes suites fàdieiîses . m'a procuré une première e^îreviie su? laquelle j étais loin de compter ; époiiTantée par la vitesse çi\ie îTiOn cheval melitli à franchir l'espace , vous vous ê^es évanouie.
— Efifeciivement , dit JulieUe, mes forces m ont abandonnée, je suis tombée sa^s connaissance sur le pavé de !a rue.
— Et grâce à une esclamalion de votre portière, qui était cicco'jrae à voire secours , j'ai pu. réparer rfmprudetioe de mon grocm, et voas faire prodiguer les soins que votre situation réc!?,niait îrr;niTie«Kemenl,
— Mais c'est un enlèvement ! monsieur.
— Contre lequel , j'en ai respérance,*vous ne réclamerez pas.
— M. Alfred Verrier pourrait exiger une réparation de celle insulle! dit Juliette avec énergie.
— Madame, je blâme fort les gens qui calomnient et médisent, de ceux qui ne peuvent se défendre : les absens ont tort , dit un proverbe ; mais c'est immoral ; les absens doivent toujours avoir raison ; attendons, pour les attaquer, qu'ils soient présens... Ceci vous explique le silence que je crois devoir garder sur la conduite de M. Alfred envers vous.
— Dans la lettre que vous m'avez écrite , vous avez eu moins de retenue.
— Je n'ai pas attaqué la moralité, mais la position fianancière ; des chiffres ne sont pas des calomnies, et en vous faisant savoir que M. Alfred devait vingt millefrancsetplus,etne possédait pas un sou de revenu, j'ai rempli un
lOtlETTC. SSi
devoir ; celui de vous éclairer sur la situation véritable de ce jeune homme.
— Et puis , vous espériez que l'éloquence de ces mêmes chiffres établirait victorieusement tout ce que votre position avait d'avantageux , de préférable ! Vous! riche ; lui ! pauvre.
— C'est un calcul dont je n'ai pas eu la pensée » réplique Depuissac avec le ton de la bonhomie ; mais je ne veux pas abuser de la patience que vous avez de m'écouter.
Il se leva.
— Jemerelire;sivousaviezbesoindemeparler, vous m'enverrez votre femme de chambre; c'est une excellente personne que j'ose vous recommander ; elle n'a pas été élevée pour la domesticité ; des malheurs non mérités , un mari qui ne la rendait pas heureuse , et qui s'enivrait... Bref, je crois que vous n'aurez qu'à vous louer du service et de la douceur de Pvosalie.
— Mais , monsieur , dit Juliette en se diri-
552 jiTSL,?.nrTE.
geaui verB lia poiie, c'e^i à mui de quiîter cède
— Non pas , pemeUe^... Vcu^ n'avez pas dosEné votre coBsentcmenî , c'est vri^i... mais vous le donnerez... Rentes ici quelques jours, quelques semâmes... réfléchissez à voîre aise; vous en oies la sr.^.îtres.H- : et dIiîs tare . auand VOUS serez biec assurée que mes intentioBs sont enlièremenî désintéressées , que Je vtox être ^ votre ami. et non votre amaril, alors, vous vous direz: j'aidais Lîî'riî jugé ce pauvre monsieur Dep'jîSBacî c'est vraiment un boniioîiiniè ! C'est peu i-éîre «ne marrie chez moi, un travers, cne originalité ; ne vous ea iii{|aiéiez pas ! L'ÂÎssez- V0U3 tendre heureuse... et si uiadaiiie votre niéie , oubliant le pa^sé, reveaail à Paris pour y chercher sa fille , eh bien , eiie la trouverait dans une situation , dont elle n'aurait pas à roagir.
Toul en disant ceci , Depulssiic avail p^né lu norlc, et coinme Juliette le suivait avec une persévérance qui annonçait asses qu'elle était
décidée à iz2 pas rester, il h rcpousiâa doucemerâ en lui disant :
— Je ne \mj pas vous dérsnger ; vo?=3 me dêsobiigeric^ heaiîCGîip si voua foiài^2 des cé:i?momes avec rEci,.. reliez donc! je vous en prie î
Ds^ijissac traversa vivement FanUchambre, ce qaiélait prodigiei^x pourkij.eî dit à Rosalie, eu\ se îroLival! suir son psssage :
— Ceitedanieiye?! pss eiiaéreiï;eai remUe; sons aucun prétexie. ne la laisses sortir! Le docleor Fa fbrDfieaemenI délesidu.
Âccmomeii?, IcHeîte oair oiivraiUa porle, eî di5:"it à Kn.7Eî!ie :
— Î^Iiiûe^-noiseiiej veuillez me donner mon cha'e et rsion rhspeau; Je vei:s sortir à Tinj^tant n^eii:? !
vvs nu rnEMirn voi.usje^
TibBLB