‹ JulietteChapitre 3 sur 4 · JULI£:T7IÎ · texte numérisé non relu

JULI£:T7IÎ

Durand avait quiué brusquement su nrjaîson, et que son déménagement s'était fait avec le plus grand mystère; toutefois , comme elle lui avait payé six mois d'avance , il n'avait pu s'opposer à son départ.

Juliette se chagrina, pleura, fut maussade et boudeuse pendant tonte la semaine ; son isolement, la conduite de sa mère, sa dureté à son égard lui inspirèrent de pénibles réflexions, et lui donnèrent le courage de rappeler à Alfred ses sermens et ses promesses. Alfred ne répondit pas par un refus aux prières de Juliette, mais par ces mots :

— J'ai consulté un avocat ; un mariage en Angleterre serait nui ; il faut encore attendre.

El comme alors, Juliette ne manquait jamais d'exprimer les craintes qu'elle éprouvait pour l'avenir , et de se renfermer dans cette phrase singulièrement positive : « Si vous ne m'aimiez plus? Alfred. » Il fallait que celui-ci se confondit en protestations , en scraiens , et

qu'il fit un appel à la rhétorique des amoureux, à celle logique d'argumens qui détruit si aisément des incertitudes , des appréhensions aux quelles on n'ajoute foi que pour se procurer le plaisir de les voir combattre el détruire. En effet , il est si doux de s'entendre dire qu'on est jolie, aimable, spirituelle; que son image adorée vivra éternellement dans le cœur de celui qui débite ces lieux- communs de la galanterie, ces fadaises qu'une femme d'esprit et de sens n'entend pas sans éprouver un indicible plaisir ; la flatterie est un poison qui enivre quand il ne tue pas et on comprendra que Juliette était plus heureuse, après quelques heures d'inquiétudes et de tourmens , et qu'elle ne pouvait soupçonner la sincérité d'un homme qui l'adorait, et le lui prouvait chaque jour par des témoignages d'une tendresse non équivoque: aussi Juliette s'était- elle habituée bien vite, trop vile, hélas! à cette existence brillante, heureuse en apparence, misérable et conteuse, en réalité, qui éblouit tant de jeunes

JULIETTE. â5d

filles pauvres, et séduit encore celles qui n'ont pas besoin de chercher, dans un travail pénible, un modique salaire pour fournir à toutes les exigences de la vie.

Luxe et coquellerie sont de puissans auxiliaires, que le vice sait habilement employer et mettre en œuvre ; Alfred n'en avait pas eu besoin pour subjuguer l'esprit et la raison de Juliette ; les mille superfluilés de la mode n'étaient plus, pour la jeune fille, que des jouissances qui n'avaient aucun prix à ses yeux ; la vivacité de son amour, la situation bizarre, romanesque dans laquelle une malheureuse volonté l'avait placée, la position sociale d'Alfred, son caractère aimant, l'espèce de sympathie que Juliette se plaisait à reconnaître dans ces riens de l'intimité, détails insaisissables pour un indifférent, et qu'elle remarquait cent fois dans une journée, voilà quels étaient les liens qui unissaient nos deux jeunes gens ; amour véritable , exagéré des deux côtés, sympathie de caractères et de goûts, même désintéresse.

âiO JfÛLÎETTfi:

ment, même confiance, pas une pensée qui ne fut à l'instant communiquée, rêves dorés pour l'avenir , charmans projets qu'on faisait en s'endormant le soir, heureux instans qui ne pouvaient toujours durer, car la vie serait trop longue pour un bonheur semblable.

Alfred avait mené fort leslemeni: les huit cents francs que Jabulot lui avait fait prêter ; en moins d'un mois il vil le fond de sa caisse, et ne voulant pas avouer à Juliette que sa fortune ne lui permettait point de dépenser trente francs par jour, il eut recours à Jabulot pour un nouvel emprunt. Mais cette fois, le propriétaire de la rue de Saintonge ne se montra pas aussi empressé d'obliger son cher ami Alfred; il lui rappela, que pour trouvera emprunter,ilfiiî)ait d'abord rendre. Or, comme l'échéance de sa lettre de change approchait, il lui conseilla de se mettre en mesure de la payer, et qu'ensuite, il ferait tous ses efibrls pour lui procurer un nouvel emprunt.

Alfred déchira la lettre de Jabulot avec

humeur , et débita une tirade contre les faux amis, les dévouemens plâtrés d'un beau zèle et d'une obligeance qui ne résistait pas à la première épreuve, et chercha ailleurs l'argent qui lui était nécessaire.

Les déceptions les plus amères l'attendaient; les usuriers ne voulurent pas de sa signature ; son drame en sept actes fut mis à l'index par l'ombrageuse censure, qui rend ses arrêts dans un fort beau salon du ministère de l'intérieur, mollement assise sur de bons fauteuils, lefront soucieux, l'œil à moitié fermé, l'ennui sur les lèvres, et d'énormes ciseaux à la main, taillant, rognant , coupant sans miséricorde et trop souvent sans aucun discernement. C'est à celle capricieuse déesse, qui préside aux bonnes mœurs et à la décence théâtrale, qu'Alfred fut redevable d'une de ces décisions qui compromettent six mois de l'existence d'un auteur dramatique.

Il maudit le gouvernement , les lois de septembre, le ministère, la censure, et quand il

eut étendu sa malédiction sur des institutions et des hommes qu'il ne pouvait atteindre autrement, il se remit en campagne, non pour chercher la pierre philosophale, mais de l'argent, et au lieu de trouver sur son chemin le numéraire tant souhaité, il rencontra un huissier, porteur d'une lettre de change oubliée dans les carions d'un préteur qui avait fait faillite, et qui s'était liquidé en donnant cinq pour cent. Cet honnête faiseur de sales affaires, et d'ignobles transactions, ce voleur en dehors du code pénal , en reparaissant chez lui, avait mis au jour plusieurs créances prudemment dissimulées, et dans le nombre, Alfred, l'insoucieux Alfred y figurait pour une somme de six cenls francs; les premiers frais avaient même été faits, et la contrainte ne pouvait manquer d'êlre obtenue à la première audience du tribunal de commerce. Ce créancier connaissait ses droits, les délais qu'il lui fallait observer; et pendant que son débiteur suait sang et eau pour parer le nouveau malheur qui le

menaçait, un garde du commerce prenait des renseignemens sur Alfred ; et le lendemain matin , quand celui-ci se disposait à battre le pavé de Paris pour trouver un obligeant ami , et que d'un pas léger il franchissait le ruisseau bourbeux de la rue d'Enghien , deux vigoureux recors se jetèrent poliment sur lui , le firent monter, toujours très poliment , dans un fiacre qui stationnait à quelque distance, et quand Alfred fut installé sur la banquette de derrière , côte à côte avec un personnage long, maigre, jaune, ridé, taciturne et soucieux, enveloppé dans un habit, pantalon , cravate et gilet d'un noir luisant , lequel individu représentait un garde du commerce ; il apprit qu'il était arrêté en vertu d'un jugement qui l'avait condamné à payer au sieur Libot la somme de 600 francs , plus les intérêts et les frais , formant ensemble un total de 1 308 fr.! Après cet énoncé, qui arracha à Alfred plusieurs exclamations fort énergiques, legarde du commerce se renfonça dans son coin et dormit ou feign

de dormir. Pendant ce temps le fiacre roulait, Alfied jurait , les recors ne cessaient d'avoir les yeux attachés sur lui, afin d'épier tous ses mouvemens , et prévenir une tentative d'évasion. L'hôtel élevé à la détention pour dettes s'offrit aux regards du cocher, et quelques instans après, Alfred était serré, pressé par les recors et le garde du commerce qui l'introduisirent dans la petite chambre servant d'a- Tant-greffe, dont ils refermèrent soigneusement la porte derrière eux.

Alfred ne s'appartenait plus; et désor« mais sa volonté allait être subordonnée à un règlement d'intérieur, à une discipline de prison; et tout cela parce qu'il avait griffonné sa signature au bas d'une acceptation de lettre de change.

— Maudite si.^nature ! infâme Libot !

En proférant ces inrttiles exclamations , Alfied s'anéantit dans sa douicur, et assista, sans voir ni entendre, aux formalilés del'écrou. Quand elles furent terminées, un guiche-

JULIETTE.' 24u

lier s^approcha de lui et Tinvila à le suivre; il obéit machinalement et traversa les corridors , la cour plantée d'arbres et jalonnée de prisonniers qui s'y promenaient de long en large , puis il monta quarante marches d'un vaste escalier, s'enfonça dans un large corridor dans lequel étaient pratiquées vingt-quatre cellules. On lui ouvrit la dernière, mais îfvant de laisser le guichetier s'éloigner, Alfred lui demanda ce qu'il fallait pour écrire une lettre.

— C'est six sous, répondit cet homme, et quatre pour la jeter à la poste ; total cinquante centimes.

Alfred lui mit vingt sous dans la main, et cette générosité lui valut d'être servi promptcment ; l'officieux guichetier poussa la complaisance jusqu'à attendre que le nouveau prisonnier etit écrit sa leîlre ; celui-ci n'abusa pas de sa patience, et quelques minutes après, il s'éloignait tenant dans ses doigts une leltre sur laquelle il déchiffra, non sans beaucoup de peine : A Madame Ncronci , pour remet (re à

S46 JfULlETTC.

Mademoiselle Durand, rue d'Enghien^ 18.

— C'est une bonne amie, une sœur ou une cousine, se dit le guichetier : en tous cas , je souhaite que la correspondance soit active , attendu que c'est une article qui me rapporte d'assez jolis bénéfices !

Quand la lettre d'Alfred arriva rue d'Enghien , Juliette était déjà descendue quatre fois pour questionner la portière , qui n'avait pu dissiper ses inquiétudes; car elle ne savait rien, et Alfred, auquel la vieille avait demandé des billets de spectacle, lui avait répondu que de long-temps on ne jouerait une de ses pièces. Madame Nérond était donc bien certaine que son auteur ne s'époumonait pas à faire répéter les artistes del'Ambigu-Comique.

— Je reconnais sa bâtarde! s'est écriée madame ÎSérond, en prenant avec vivacité la lettre pour laquelle le facteur attend ses quinze centimes; c'est bien ça... avec des traits... des...

— Trois sous, la vieille !

Madame Nérond donna deux pièces de six

liards au fadeur, et s'élança de tonte la vitesse de ses pauvres vieilles jambes vers l'escalier qu'elle franchit en un clin d'œil ; la curiosité qui la dominait doublait ses forces, et elle arriva haletante, épuisée de fatigue devant la porte de son auteur et se pendit au cordon de sonnette en se disant :

— J''apporte des nouvelles, la petite va joliment me recevoir.... je lui demanderai un verre de cassis pour me remettre de mon émotion... gueuse d'escalier comme eîle est rude... je serais capable d'enfler un ballon avec mon souffle...

Juliette ouvre la porte, et madame Nérond lui dit d'une voix lamentable :

— Ma petite, bien sûr que je vas avoir un évanouissement nerveux... faites- moi prendre quelque chose, je sens que la maison danse autour de moi.

Et madame Nérohd se laisse tomber lourdement sur une chaise de l'antichambre. Dans ce mouvement, la lettre qu'elle lient, s'échappe

de ses mains, Juliette la ramasse, reconnaît récriture, et brise le cachet avec vivacité.

— Ah ! Dieu ! le cœur... je vas avoir une crise, murmure la portière.

Juliette interrompt sa lecture , et court chercher une carafe d'eau , mais madame Nérond renverse le verre qu'elle lui présente, et lui dit en se dressant sur ses pieds :

— A mon âge, ma petite, l'estomac a besoin de choses fortifiantes... Lisez votre lettre, moi, je vas me caîmer ma crise de nerfs.

Madame Nérond ouvre une armoire de l'antichambre, y prend une bouteille hermétiquement bouchée, et se verse trois petits verres de cassis quVl le neprerd pas môme le temps dégoûter. Juliette s'est approchée de la fcnôlre, et lit avec élonncmcnt les ligne? suivantes :

« Ma chère Juliette,

« J'ai manqué de confiance envers toi, et « maintenant que je peux apprécier tes excel- « lentes qualités et la noblesse de tes sentimens; « je me repens amèrement de toutes mes folies, tt et des dépenses inconsidérées faites dans le « but.... te Tavouerai-je ? d'étourdir ta précoce « raison, de te subjuguer par des dehors bril- « lans... Pardonne, ma Juliette, je t'avais mal « jugée !

) « Toi ! coquette, vaine, orgueilleuse ! loi ,

« me préférer aux jouissances éphémères de la

« coquetterie , à cette misérable satisfaction

« d'éclipser les autres femmes dans une pro-

« menade publique!... Oh! pardonne, et

« apprends avec l'aveu de ma faute le détail

« de mon malheur.

280 JULIEttCi

« Ce malin, j*ai été arrêté et traîné à la a maison de la rue deClichy; je suis prisonnier « pour dettes, j'appartiens à un créancier im- « pitoyable qui ne me rendra à la liberté que « lorsqu'il aura été payé; et à moins d'un € miracle, et Dieu n'en fait plus aujourd'hui , « je subirai, pendant cinq années, une déten^ « tion qui abrégera ma vie, qui me torturera « lentement... Plains-moi, ma bonne Juliette, « viens me voir, et épargne tes justes reproches « au malheureux.

a Alfred. »

— Des dettes ! un emprisonnement !

— Plaît-il, mamezelle ? fait madame Nérond en s'approchant de la jeune fille, est-ce que mon auteur a eu des démêlés avec le governementp vous avez parlé de prison...

— Je vous remercie, madame, de votre

«ULlETtU. 2^1

complaisance ; je n'ai plus besoin de vos services.

En disant ceci d'un ton sec , Juliette fait signe à madame Nérond de sortir de l'appartement ; la portière ne réplique pas un mot et obéit. Mais quand elle est sur le pallier, elle se bourre le nez de tabac, remonte ses lunettes à la hauteur de ses yeux et s'achemine vers sa loge en faisant les réflexions suivantes :

— N' faut pas heurter ces bégueules-là quand elles sont toutes fraîches débarquées dans un domicile... parce que tout nouveau, tout est beau... mais c'est égal, pour une princesse de milodrame.,, car çen est une... avec ses grands airs... sa tête qui veut rejoindre ses épaules, et sa petite voix flûtée, je l'ai reconnue de suite... pour lors, eîie a tort de faire la fîère et la conséquente avec moi ; je n' suis qu'une portière, c'est vrai! maisj'suis honnête femme, et feu M. Nérond n'a pas eu la plus petite écart à me reprochert.. Dieu du ciel! du temps que j'étais t'unie en légitime avec M. Nérond

fallait pas m*approcher pour me conter des bêtises... j' me bouchais les oreilles, et quand on se permettait de gesticuler, j'égralignais, je mordais... même que j'm'souviens d'avoir enlevé un morceau de la culotte du sacristain de Bonne-Nouvelle... un homme bien agréable , mais farceur!., ahî quel satané farceur ! fallait toujours lui dire : Prenez donc garde, M. Clochant, vous allez vous piquer les doigts... il avait la terrible habitude de chiffonner le beau sexe...

La cuisinière du premier arrête madame Nérond au passage et la fait entrer dans sa cuisine , pour lui écrire sa dépense. Ce n'est pas que madame Nérond ait une belle main et quelque peu d ortographe , bien au contraire; mais elle sait faire monter les achats à un taux qui permet à la bonne de placer à la caisse d'épargnes et de régaler madame Nérond quand ses maî'rcs sont au spectacle.

Nous laisserons la portière écrire qaroïc,

JtJLîLT'ï'E. 2Î

liOJ

mairlan, augiwn et c/ugoré, le loul avec augmentation notable sur le prix véritable, et nous retournerons prés de Juliette.

Depuis un quarl-d'heure, elle est en proie aux sentimens les plus exagérés ; elle plaint Alfred et l'accuse ; sa conduite ne lui paraît pas aussi loyale, aussi franche qu'elle devrait l'être. Puis, rappelant ses souvenirs, qui lui retracent ces fantaisies sans cesse renaissantes, qu'on ne satisfait qu'à prix d'argent, Juliette les énumére une à une, et toujours il se trouve que c'est elle qui a exprimé des désirs qui, pour Alfred étaient autant de volontés; dans son dépit de rencontrer le blâme, là où elle cherchait de justes reproches à faire au coupable Alfred, Juliette se lève, met son châle, ton chapeau; elle va sortir, fuir des lieux qui ont été témoins de sa faute ; mais où ira-t-eîle ?

Celle question, qu'elle s'adresse en traversant le salon ,. la relient immobile à la même place.

— Ma mère! ma mère! dit- elle avec le ton de l'amertume, ah I vous n'aimiez point votre fille puisque vous n'avez pas eu pitié d'elle... Que ferai-je maintenant? Où aller? que devenir? Cet Alfred, comme il m'a trompé !

La sonnette mise en mouvement par un poignet vigoureux, rend un son aigu qui fait tressaillir Juliette ; d'abord, elle hésite à ouvrir, mais non content de sonner, on heurte encore à la porte en prononçant son nom; elle croit reconnaître la voix de Jabulot, et comme c'est le seul ami qu'elle connaisse à Alfred , elle se décide à lui ouvrir.

C'est en effet jabulot, Jabulot dans un désordre effrayant, il est pâle, ses cheveux sont hérissés sur son front, ses yeux s'écarquillent; sa voix est mal assurée, ses jambes se dérobent sous lui; il se laisse aller à la renverse sur une chaise qui se trouve fort heureusement derrière lui, et dans cette position moins gênante pour causer, il s'écrie, mais la voix lui manque, et

JULIETTSÎ S5S

Julielle n'entend que ces trois terminaisons: reux... fred... nier!

Ce qui veut dire que le malheureux Alfred esl prisonnier. La voix revient à Jabulot, et il peut continuer la virulente apostrophe , qu'il médite depuis la loge de madame Nérond qui lui a dit que son auteur avait été empoigné,

—Comprend-on quelque chose à sa conduite? conlinue-t-il en gesticulant, se faire arrêter la veille du jour où il a une lettre de change de douze cents francs à payer ! je vous le demande, mademoiselle , avait-il besoin de se mêler des affaires du gouvernement , lui, qui ne peut pas parvenir à débrouiller les siennes,.. Conspirer contre l'ordre des choses, vouloir le renversement de nos institutions!... Fi l'anarchiste, le terroriste, le buveur de sang ! Je le renie pour mon ami, je ne déposerai pas en sa faveur !

— Vous ignorez les motifs de l 'arrestation d'Alfred, lui dit Juliette, qui ne peut retenir

un sourire plein d'ironie; ce n'est pas pour avoir conspiré, mais pour avoir signé une lettre de change, qu'on l'a conduit ce malin dans la maison de la rue de Clichy.

— Il fait des leltres de change et ne les paie pas!

Cetle exclamation semble avoir épuisé les forces physiques du malheureux Jabulot, qui se frappe le front d'un air désespéré.

— Quand Alfred apprendra la part que vous prenez à son malheur, croyez, M. Jabulot, qu'il se félicitera de compter un homme comme vous, au nombre de ses amis.

— : La part ! la pari ! répèle Jabulot en grommelant, certainement que son malheur me touche vivement, trop vivement, hélas! car il me faudra rembourser, demain, le montant d'une délie sacrée, d'une délie contractée à voire intention, mademoiselle Julielle.

JULIETTE. 2c7

— Que voulez-vous dire? expliquez-vous.

— Alfred est un fou, un étourdi, un dissipateur!... en moins de six semaines dévorer d'une part : huit cents ; de l'autre cinq cents ; et trois cent vingt-cinq de son théâtre, en tout seize cent vingt-cinq francs engloutis , dissipés, gâchés... Quelle fortune pourrait y résister? Mais ces auteurs ne doutent de rien... ils ne croyent pas même aux chutes... et Alfred est de ceux-là... « J'ai du talent, je gagne de l'argent ; donc , je peux satisfaire toutes mes fantaisies, mes caprices ! » Heureusement, pour ce cher Alfred , que son drame en sept actes est reçu à l'Ambigu...

— Et mis à l'index par la censure , ajoute Juliette avec un gros soupir.

— La censure a eu l'audace de proscrire son drame en sept actes?

— Hélas! oui, et Alfi-ed n'a plus d'espoir.

— Stupide et niaise censure! s'écrie Jabu-

2j8 JULIETTE.

loi en bondissant sur sa chaise , comme un agneau dans une verte prairie, mettre à l'index un drame en sept actes dont le succès était certain, et qui devait rapporter deux mille écus à son auteur 1... Mais le gouvernement a tort de molester ainsi une des classes les plus intéressantes de la société!... réduire un homme de lettres à aller mourir à l'hôpital ! lui voler son bien, ses idées, son génie!... C'était bien la peine de faire des barricades en Juillet , et de crier vive la liberté ! Nous avons la liberté de ne rien dire... et voilà tout... Pouvoir despotique!

— Vous n'abandonnerez pas Alfred , reprend Juliette en s'approchant de Jabulot , vous êtes son ami, son véritable ami.

— IHtes sa victime, sa dupe, réplique Jabulot avec aigreur ; mais que vais-je devenir ? où prendrai-je de l'argent pour acquitter cette épouvantable leltre de change? que j'ai eu Tinconcevable faiblesse d^endosser !

Jabulot trépigne de colère ; cet exercice semble apporter quelque soulagement à sa douleur, car il se lève, prend la main de Juliette^ et d'un ton calme et froid, il lui dit :

— Avant de se livrer à un désespoir qui ne remédierait à rien, il est urgent de voir Alfred, de savoir de lui...

— J'allais vous prier de me conduire près de lui, dit Juliette.

— Aujourd'hui , ce n'est pas possible , il faut une permission ; je la demanderai , et demain, je viendrai vous prendre... Tenez-vous prêle de bonne heure... de très bonne heure , répète Jabulot ; je serai ici à midi, pense- t-il tout bas, mais avec les femmes, il faut toujours s'y prendre à l'avance.

Il salue Juliette , en lui recommandant encore de ne pas le faire attendre, et sort en fre-

donnant ce morceau de !a Fiancée arrangé pour la circonstance :

Quel coup affreux !

Que! sort fatal î D'être amoureux Et... prisonnier.

©c$nul)antnnnit.

A deux heures de l'pprès midi, Jabulot n'a pas encore paru , cl Julielle s'impalienle , se créo des chimères , accuse l'indolence dQ ce^ prétendus amis, qui n'ont de zèle qu'en paroles , et dépensent un temps souvent précieux

262 JÛLïETTB.

en de niaises protestations ; enfin , on sonne; elle court ouvrir.

Ce n'est pas Jabulot.

— M. Alfred Verrier demeure ici? dit un homme au regard louche et perçant, à la mine patibulaire, aux manières hardies.

— Oui monsieur , répond Juliette avec embarras, car la vue de cet homme produit sur elle une émotion qu'elle ne s'explique pas.

— Je suis porteur d'une lettre de change pour laquelle vous allez me compter douze cen!s francs, poursuit cet homme en sortant de sa poche un portefeuille huileux , malpropre , d'où il extrait le papier timbré qui fait l'objet de sa réclamation.

— M. Alfred est absent dans ce moment , et je ne puis...

— Vous êtes sa femme?

Juliette garde le silence et baisse les yeux,

— Vous êtes sa maîtresse, case devine...

Et cet incivil queslionneur, qui n'est autre que l'usurier auquel Jabulot a emprunté, ce vendeur d'argent se relire en disant:

— Je suis bien tranquille, l'endosseur paiera...

Quelques instans après , Jabulot arrive, et avant que Juliette ait eu le temps de lui adresser des reproches, il s'écrie d'un ton tragique:

— J'ai cru, sur ma parole, que je ne pourrais échapper aux événemens bizarres^ inexplicables, dans lesquels je joue un rôle depuis bientôt vingt-quatre heures!

— Vous m'avez promis de me conduire à la prison où gémit Alfred, dit Juliette avec le ton de l'impatience,

— J'ai promis et je tiendrai ma parole;

daignez accepter mon bras, et chemin faisant je vous narrerai les événemens dont ma maison a été le théâtre...

— Et qui ne m'intéressent nullement, répond dédaigneusement Juliette.

— Eh bien, vous êtes dans Terreur, car vous aussi, y jouez un rôle... indirectement... Nous irons à pied, poursuit Jabulot, le temps est superbe, et on étouffe dans ces maudites voitures de place; d'ailleurs, ce n'est qu'à deux pas ; nous allons remonter le faubourg Poissonnière , et nous y serons dans dix minutes.

Juliette eût préféré se rendre en fiacre à la prison de la rue de Clichy, non parce qu elle craint de se fatiguer, mais pour éviter d'être rencontrée en compagnie de Jabulot, qui lui serre le bras, se penche de son côté pour lui adresser la parole, et semble aux petits soins près d'elle; toutefois, Juliette se résigne à

JULIETTE^ i265

écouter ce que Jabuîot veut lui raconter, et celui-ci commence ainsi son récit :

— Hier, en vous quittant, je me suis rendu directement chez moi ; en traversant la cour de ma maison, j'entends Baptisle, vous savez, mon vieux portier, qui me crie : Monsieur! Monsieur! Je m'approche, et je remarque, avec unétonnement que je ne saurais exprimer, que la figure de mon portier est renversée, bouleversée ; il pleurait même ; je crus que pendant mon absence, des voleurs s'étaient introduits chez moi, et qu'ils m'avaient complètement dévalisé ; cette supposition était raisonnable , et une sueur froide inondait mon front, mes jambes fléchissaient, quand mon portier me dit, en larmoyant : Hélas ! monsieur , celte pauvre madame Bréval!... Mon agitation se calma lout-à-coup; j'étais étranger au malheur que Bapliste déplorait... Celle pauvre dame, conlinua-t-il en sanglollant, elle est morte !

— Morte! répéta Juliette d'une voix sourde ; la mère de Marie n'est plus?...

— L'apoplexie ne respecte personne, poursuit Jabulot en donnant à celte phrase un accent prophétique ; et madame Bréval , défunte à cette heure, ne pouvait prévoir ce cruel accident , qui plonge dans la misère une jeune personne intéressante, vertueuse...

L'éloge de Marie faisait la critique de sa conduite, aussi Juliette s'empresse- 1- elle d'interrompre Jabulot, pour lui demander s'il ne se trompe pas de chemin.

— Non, non, répond Jabulot, je connais mon Paris ; dans dix minutes nous serons arrivés; et il ajoute: Mon portier a lame bonne, compatissante, et il m'a fait entendre que je pouvais rendre service à mademoiselle Marie en lui épargnant les pénibles d^arches, que nécessitent les formalités d'une inhumation. La pauvre enfant mérite^ bien qu'on s'inté-

resse à elle, et après lui avoir prodigué les consolations que sa situation me suggérait, je me suis transporté à la mairie, aux pompes funèbres , j'ai satisfait à toutes les demandes, payé l'enterrement, la messe, en un mot. je me suis conduit comme un bon parent aurait pu le faire.

— Vous méritez des louanges, et mademoiselle Marie ne vous les épargnera pas.

— La chère demoiselle ne m'a dit que deux ou trois paroles pour me témoigner sa reconnaissance, car la perte cruelle qu'ellevientdefairela laisse sans appui, sans protecteur, sans ressources même ! Son désespoir m'a vivement impressionné, et j'ai voulu l'arracher au lugubre tableau qu'elle avait sous les yeux depuis le malin. — Non, monsieur, m'a-t-elle répondu avec fermeté, mon devoir est de veiller jusqu'au dernier moment près de celle qui m'a élevée, que je me plaisais à nommer ma mère; laissez-moi pleurer près de son liï de mort.,,

JULISTTfil

c'est une consolation dont on me privera bientôt.-— Je respeclai les volontés de celte pauvre enfant . et je me retirai chez moi.

— Je regrette vivement la mort de madame Bréval, dit Julielte avec le Ion de l'agilalion , el je comprends quelle doit être la douleur de sa fille d'adoption, mais en ce moment, M. Jabulot, une autre personne réclame toute noire sollicitude ; Alfred est mallieureux ; il nous attend, et peu^êlre déjà m'accuse-t-il d'indifférence.

— Dans dix minutes, vous le convaincrez du contraire, réplique Jabulot en continuant de monter le faubourg Poissonnière.

Déjà môme, on dislingue les planches qui forment la clôture de celte barrière, et Juliette, qui compte les instans, ne peut s'empêcher de dire à Jabulot :

— Mais ne vous trompez vous pas ?

— Je connais mon Paris, soyez donc Iran-

quille ; avant dix minutes , vous embrasserez ce cher Alfred. J'en étais resté, continue-t-il, au moment où je rentrais chez moi. le cœur navré par le désespoir vrai de l'intéressante Marie; quand tout-à-coup, un homme se précipite dans mon salon. Justement étonné de celte brusque apparition, j'interpelle cet incon» nu et le somme de se faire connaîire. — Je me nomme Auguste Bidois, me répond-il avec hauteur.

— Auguste ! il est de retour?

En disant ceci, Juliette baisse les yeux, rougit, et un profond soupir s'échappe de sa poitrine.

— Oui, il est de retour, reprend Jabulot en souriant malicieusement, et il m'a fallu répondre à une foule de questions qui se succédaient avec rapidité. — Qu'est devenue madame Durand ? Où demeure-t-elle maintenant? Quel motif a pu l'engager à quitter votre maison?..,— Enfin il ne tarissait pas.

â70 JULIETTE.

— Qu'avez-vous répondu?

— Que madame Durand était parfaitement libre de demeurer où bon lui semblait , que je ne conservais aucun rapport avec mes locataires, du moment qu'ils quittaient ma maison, et que je ne pouvais satisfaire aux demandes qu'il m'adressait. Je croyais que ce jeune homme allait me faire des excuses et se retirer. Mon attente fut déçue. Il s'empara d'une chaise, s'assit commodément, et après m'avoir examiné, comme s'il eût voulu prendre mon signalement, il me dit: Le brusque départ de madame Durand devait cacher un mystère que j'ai voulu éclaircir, et je crois y être parvenu... J'ouvrais la bouche pour le féliciter sur cet heureux résultat, mais il m'imposa silence du geste, et continua. J'ai appris, me dit-il en attachant sur moi un regard interrogateur, j'ai appris que mademoiselle Juliette s'était enfuie de chez sa mère, et qu'on ignorait ce qu'elle était devenue. — C'est l'exacte vérité, dis-je.

— Vous mentez ! s'écria ce M. Auguste Bidois en roulant ses yeux, sans doute dans l'intention de m'efFrayer ; vous mentez! répéta -t-il en voulant me serrer la main, car vous savez en quel endroit cette jeune fille s'est retirée. — Je vous proteste... — Point de mensongères protestations, M. Jabuîot, votre réputation de galanterie est trop bien établie, vos mœurs sont assez connues pour fixer mes incertitudes... C'est vous, oui^ monsieur, c'est vous qui avez arraché une fille à sa mère pour consommer plus sûrement son déshonneur ! L'accusation n*était pas absurde, continue Jabulot avec le ton de la fatuité, mais vous conviendrez qu'elle n'avait aucun fondement, aussi me snis-je récrié avec force. Savez-vous quelle a été la réponse de cet enragé... c'est le mot, car il en deviendra fou... Monsieur Jabuîot, m'a-t-il dit en affectant un sang-froid que son agitation démentait, j'ai bonne mémoire, el je me souviens encore de certaines particularités du bal de Sceaux... Vous aviez avec vous, ce jour-là, un

de ces élégans qui se font une occupalion de déshonorer les femmes, de semer le trouble et la désunion dans les ménages... Ce fat connaissait Juliette... il a prononcé son nom en j'accompagnant d'épithètes qui eussent mérité une salutaire correction. Je me suis contenu cependant, j'ai dévoré en silence Thumilialion qui retombait sur moi... et plus tard, dans la soirée, ce fat, votre ami, a dansé avec Juliette.., Ou vous êtes son complice , ou il était le vôtre ; dans l'un et l'autre cas, je vous rends responsable de la fuite de Juliette! Oui, monsieur, c'est vous que j'accuse du malheur qui a frappé une femme respectable, une mère, qui pour n'avoir pas à rougir de la conduite de sa fille, a été obligée de quitter celte maison... Vous avez causé le scandale, vous devez le faire cesser.

Pendant que Jabulot parlait , Juliette, dont le trouble augmentait à chaque instant, attendait avec anxiété la un d'un récit que l'insipide

narrateur se plaisait à allonger de périphrases et d'observations saugrenues ; elle était si vivement préocupée par ce qu'elle entendait, que le souvenir d'Alfred s'effaçait de sa mémoire, et qu'elle oubliait jusqu'au motif de cetle course lointaine, car en discourant, Jabuîot, qui avait la prétention de connaître parfaitement Paris, s'acheminait avec sa compagne vers la Chapelle Saint-Denis ; quand il reconnut son erreur, quatre heures sonnaient à l'église de ce village , et il fut forcé de convenir qu'il s'était trompé de route, et qu'il était trop tard pour entrer à la maison de la rue de Clichy.

— C'est fâcheux sans doute, ajoute-t-il, mais après tout ce n'est qu'un jour de retard ; je vais vous reconduire , et vous achever la fin de mes aventures avec ce M. Auguste Bidois.

JulieUe ne réplique que par un soupir que Jabulot prend pour un assentiment , et il continue sa narrralion,

Page 1