IV
. La confusion des idées peut être telle au plus haut degre d’une maladie mentale, qu’il ne reste aucune trace des sentimens moraux ; mais on observe aussi quelquefois les élans de l’amour maternel dans toute leur pureté, au milieu des écarts d’un délire maniaque ou d’une sombre melajicolie ; j’entends bien plus souvent encore durant mes visites , et aux premières lueurs de la convalescence, les accens plamtifs de quelque aliénée , qui réclame à grands-cris d être rendue à ses enfans, et dont la sortie de l’hospice doit être ajournée à une autre épdque, pour éviter le dange^ dune rechute.On doit même écarter avec le plus grand soin les enfans étrangers à l’hospice qui peuvent être vus ou entendus par des aliénées tombées dans cet état durant lés couches, l’allaitement ou I âge tendre de leurs enfans. Il a fallu meme
depuis plusieurs années supprimer comme contraire au bon ordre, l’habitude qu’avaient les filles de service de'prendre en pension des enfans du dehors en sevrage, de peur de quelque rencontre inopinée, propre à provoquer des scènes affiigeantes.
Je puis en citer ici un triste exemple. Une aliénée tombée dans cet |état pendant son allaitement, et qui était restée pendant plus de trois moisl^dans un violent délire, était déjà plus calme et n’offi-ait plus que quelques gesticulations folâtres,. présages de la convalescence ; on lui permettait de se promener en liberté ; elle remarque un jour à la porte de rentrée un enfant de la portière ; elle croit, dans son iliusi Dn que c’est le sien propre, le prend dans ses bras et ne veut, plus s’en séparer ; elle opposé la plus vive résistance aux efforts qu’.on ,fait pour le lui arracher, finit par entrer eu fureur, blesse une fille de service ; et ce ne fut qu’aveo la plus grande peine qu’on parvint à enlever l’enfant et à le rertdre à sa propre mère. Il résulta de cet évènement une rechute pour cette aliénée déjà convalescente, et il fallut recourir à un nouveau traitement médical, qui a été long et d’un succès douteux. , ‘ ;
L’observation la plus constante apprend que l’objet et la forme particulière d’une maladie mentale, observée dans son plus haut degré de développement, n’offre'poiir l’avenir que dé faibles inductior^s pour un rapport juridique, si le caractère de l’aliénée, et si les circonstances de l’inva- «fon et de la marche antérieure de la maladie inentale sont ignorées : ces variétés de forme offrent souvent des singuri larités rértiarquables. C’est quelquefois une incohérence extrême daiis la suite des idées avec une agitation continuelle etiûcoêrciblequ’on pèùt livrer à elle, mêmeq c’est d’autres fois une fureur aveugle et un penchant à jfrapper et à tout détruire qui demande une répression énergique : une erreur dè l’imagination, ou fidée d’un être malfaisant dont; l’aliénée se croît environnée, peut exciter en elle des empdrteniens continuels ; c’est aussi quelquefois une suite d’une excitàtiorinèrveüs^ et purëraent physique , marquée par la roügéür dé"là fàcé, la vivacité de la vue, et des vociférations les plus emportées. Il n’est pas rare aussi de remarquer dans d’autres aliénées, certaines singularités innocentes ou des tours malins propres à déconcerter les plus rusés; les unes dérobent certains objets quelles ont soin de cacher avec adressé, dTâütfes provoquent les filles de service, les harcèlent et se plaîseutà toüt brouiller. Cet état bizarwj
dont on ne peut connaître la cause, est quelquefois passager ou plus moins permanent, ou rend le traitement souvent précaire et peut devenir chronique ; je l’ai vu dans quelques cas rares, diminuer par degrés ou se supprimer d’une manière brusque , et dans ces derniers cas j’en tire un augure peu favorable.
C’est un grand objet de Jurisprudence médicale que de bien distinguer cet état d’une tuibulence automatique et délirante , d”avecune méchanceté naturelle et une sorte de corruption de mœurs portée à des, eXcès monstrueux, et jointe, en apparence, avec l’usage de la raison ? J’ai été appelé quelquefois par leS autorités Constituées, pour donner mon avis dans des cas semblables, et pour chercher à déterminer si un acte de violence ou d’injustice était un crime ou un acte d’aliénation mentale. On imagine bien qUe cette matière capitale est souvent remplie d’obscurités, par la difficulté de recueillir les détails les plus exacts et les plus ' précis, et je renvoyé à un autre temps une discussion aussi g.iave en me bornant ici à un exemple particulier de ces excès. .M.”*® Cl., âgée de 45 ans, et'tour-à-toiir confinée dans des lieux de réclusion bu dès hospices d’aliénées, semble née pour porter par-tout-lé'désordre et le crime. Elle a cherché sans cesse , à la Salpétrière, à faire concourir les aliénées à son évasion, à les ameuter entr’elles et à les envenimer contre ceux qui les dirigent. Elle écrit ou fait écrire des lettres simulées et pleines de virulence, en provoquant par-tout des rixes et des br'ouilleries, et én lamentant même, dans certaines mélancoliques, leur horrible penchant au suicide. C’est toujours quelque tranié nouvelle, d’anarchie et de division, qu’elle cherche à couvrir dun voile spécieux, dans,ses lettres particulières ou ses propos. Quelle semence féconde d’exaspération et de trouble dans un lieu où on a tant besoin de calmé et de paix. Cette femme était d’ailleurs une étrangère et, sur mon rapport, elle a été renvoyée dans sa patrie comme très-dangereus« et entièrement incurable.
Je me plais à entendre les plaisanteries et les traits amers de critique qu’on lance dans le monde contre la médecine
vulgaire et ses vaines formules de médicameüs ; mais ]é me rassure de plus en plus sur le sort de la médecine cultivée par de bons esprits, comme une science expérimentale profonde dont les principes fondamentaux s’accordent si bien avec les préceptes rigides de la morale universelle, de tous les peuples et de tous les cultes de la terre. On doit sur-tout reconnaître son avantage inappréciable, pour sauver la jeunesse, par des occupations régulières, de l’habitude destructive des penchans vicieux, et d’apprendre, dans la maturité de l’âge, à lui opposer l’ascendant puissant des lumières, et toute ia force et l’élévation du caractère dont on peut être susceptible.
Ce ne sont point là de vaines déclamations qu’on substitue à des faits précis ; c’est ce que suggère la simple vue du local isole ou sont confinées les aliénées, parvenues au dernier degre d’avilissement, par des excès toujours croissans de débauche et une longue suite de goûts ks plus pervers ; c’est un spectacle révoltant et qu’il faut entièrement soustraire aux autres aliénées, autant pour prévenir la contagion de l’exemple, que par respect pour les mœurs publiques ; et que peut-on statuer alors dans un rapport médical, sinon une incurabilité absolue et la nécessité même d une réclusion étroite dans le cas d’une dépravation la plus repoussante.
J’éprouve une vénération vivement sentie pour les femmes àgees de l’hospice de la Salpétrière , qui trouvent de vrais motifs de consolation dans les pratiques du culte, et qui Vivent heureuses dans un asile tranquille ouvert au malheur;, mais dois-je dissimuler le contraste qu’offre à cet égard la partie de l’hospice consacrée aux aliénées par une sorte d exagération des principes de morale et des privations qui, en portant atteinte aux forces physiques, ont préparé de loin des trraladiesnerveuses les plus graves, et amené mêmepar degrés dans certains tempérameus ardens le bouleversemerit entier d© la raison. L’imagination commence par être assiégé de soupçons et de terreurs pieuses qu’on ne peut guères dissiper, puisqu’elles partent d’une source révérée ; k mal augmente à mesure que la sensibilité s’exalte, et ou ïoit peu-à-peu se déclarer un délire maniaque ou mé lano o-
lique, le plus souvent incurable, car comment parvenir excepté dans des cas rares, à gagner la confiance de la malade et à dissiper ses angoisses et les noirs présages qu’elle se forme pour l’avenir. On imagine bien'le soin qu’on a de placer ces infortunées dans des dortoirs où règne le calme et la décence, et sur-tout dans des ateliers de couture, pour leur procurer divers objets de distraction et chercher à dissiper leurs angoisses extrêmes.
Dans une lettre qui me fut écrite un jour par le frère d’une de ces aliénées, il se plaisait à me rappeler son état antérieur avec attendiissement : « Ce qui la distinguait sur- » tout, disait-il, avant son malheur, était un sens droit,
« une raison forte et profonde, la plus extrême sensibilité,
» cette fierté facile à blesser, que portent en elles les » femmes délicates, les mœurs les plus pures, des besoins » d'une simplicité sans exemple : elle avait un esprit orné et » possédait des connaissances variées, mais ne voulait écrire » qu^ pour elle-même en redoutant la publicité autant que » d’autres la provoquent par la brigue. » Ce furent là les longs préludes d’une hypochondrie profonde, des soupçons ombrageux et d’un penchant extrême au suicide : ce qui l’avait fait confiner à la Salpétrière, avec tous les sentimens d’une haine implacable pour son frère, désole du changement funeste de son caractère.
La partie de la jurisprudence médicale relative aux aliénés, ouvre un champ si vaste aux recherches, que je sms loin de vouloir encore en offrir une esquisse. On ne peut ainsi dissimuler que les bases fondamentales en sont encore peu connues, etquele^ limites réciproques à poser a ce égard, entre le domaine de la jurisprudence et^ce ui e la médecine, sont encore loin d’être fixées : c est poui chercher à les connaître, que j’ai été souvent dans le oute et les perplexités, depuis plus de vingt ans que je suis successivement à la tête des hospices des aliénés de ^ un e l’autre sexe. Je suis sans doute partisan zèle de la me ecin d’observation, et de ses droits à l’estime publique ; mais je le suis encore plus des grandes vérités qui intéressent tous les ordres de la société.
C est pour ëviter des divagations étrangères f que dans les rapports juridiques sur les aliénés, je men tiens en général à l’histoire simple des faits observés sur la maladie, sans vouloir prévenir les jugemens des tribunaux ; et dans les discussions de famille, quelle attention scrupuleuse d’éviter les pièges et les artifices de la cupidité !
J’aperçois sans cesse dans les attestations que je donne pour la rentrée des aliénées dans la société, combien il importe d’étre instruit de leurs qualités morales antérieures ; j’ai même soin d’ajouter des restrictions pour ne point compromettre la sûreté publique , lorsqu’on peut craindre une rechute dangereuse ou un évènement funeste. Et quel autre garant peuvent avoir les autorités constituées ?
La justesse de ces rapports juridiques ne tient-elle point encore aux mesures de prudence qu’on a établies dans la manière d'organiser l’établissement public des aliénées de la Salpétrière, pour bien observer leurs traits distinctifs et les variétés de forme dont elles sont susceptibles ? Quelles ressources aurais-je pu trouver dans un mélange conlus d’alienees de toutes sortes, distribuées sans ordre et sans méthode, avec la simple attention de leur prescrire quelque Vaine formule de médicamens ?
Je suis loin de vouloir, dans cet écrit, résoudre la question générale des formes et des règles des rapports juridiques en matière d’aliénation, et j’ai voulu seulement offrir des notions préliminaires propres à leur servir de fondement solide et j’ajourne encore cette tâche pénible et dé- •..licate à une époque plus du moins éloignée, en me bornant a indiquer son importance extrême. .
Diverses complications avec d’autres maladies ou des apparences extérieures équivoques, peuvent rendre plus ou moins difficiles les rapports juridiques dans les divers cas d alienation ; quelquefois même, les écarts de la raison peuvent être peu marqués ou être confondus avec les singularités ou les bizarreries du caractère. L’ofiscurité peut aussi j^ovenir de^ l’incertitude de la cause déterminante ou de époque précise de l’invasion de la maladie mentale, qui peut avoir une marche aiguë ou chronique. La convalescence même présente de grandes variétés, elle est com-' plète ou sujette à des récidives. L’expérience la plus éclairée et la plus invariable droiture, peuvent-elles sauver quel-
miefois le médecin d’une erreur involontaire, à travers tous les pièges que lui tendent les divers membres d’une même lamille, entièrement opposés de vues et d’intérêts ? H est aisé en général de prévoir toutes les difficultés qui peuvent naître de ces sources variées j mais peut-on toujours les résoudre ?