CHAPITRE XIV
1" Elles ne vont pas directement à Vâme
Nous avons dit assez de bien des œuvres sociales et nous les avons recommandées avec assez d'insistance pour qu'il nous soit permis maintenant, non pas d'en dire du mal et de les déconseiller, mais de limiter leurs prétentions et de déterminer le rôle mesuré et restreint qui leur convient. On se tromperait grossièrement si l'on pensait et disait que les œuvres sociales suffisent à tout et que par elles le problème du bonheur humain peut être résolu. Les œuvres sociales n'ont pas une telle valeur, une telle efficacité. La simple raison nous dit que toutes les réformes économiques, même les plus favorables aux travailleurs, seront inutiles, si les travailleurs s'abandonnent à la jouissance qui gaspille et à la débauche qui ruine. L'expérience quotidienne nous démontre que la plupart de ceux dont les mœurs sont corrompues et la vie impie, ont une existence étroite
et misérable, même avec des salaires très élevés, et que généralement les sans-Dieu et les sansmœurs deviennent des sans-lo-sou. C'est qu'en efTet les œuvres sociales peuvent prévenir des misères, détruire des abus et redresser des injustices, mais elles ne peuvent pas satisfaire tous les besoins de l'humaine nature. L'homme a un corps; raa,is il a aussi une âme ; et rien n'est fait tant que l'àme n'est pas atteinte. Les peuples ne sont pas des troupeaux qu'on améliore en leur procurant de riches pacages ; les peuples sont des agglomoraticns d'âmes qui ont des destinées et des aspirations suprasensibles. Or les œuvres sociales ne vont pas directement à l'âme. La religion seule a cette puissance, cette envergure, cette efficacité singulière. On ne saurait donc se passer d'elle.
I. La question sociale est surtout une question morale qui ne trouvera sa solution que dans la nature même de l'homme, dans son être tout entier, en un mot dans son âme ; et si vous n'atteignez pas cette âme, l'âme de l'homme, vous ne résoudrez jamais rien. Nous sommes des civilisés ; mais le progrès, l'avancement dans les sciences et dans les arts, la culture intellectuelle, la civilisation, tout cela n'est pas l'essentiel. C'est
l'âme qu'il faut atteindre, si vous ne voulez pas échouer misérablement dans toutes vos œuvres de civilisation. Ce n'est pas parce que nous avons fait des découvertes et que nous sommes arrivés à arracher à la nature ses secrets les plus intiuies, que nous serons plus avancés; bien au contraire, la situation deviendra plus terrible et le progrès nous écrasera, si les âmes ne sont pas atteintes, modifiées, améliorées. Nous sommes des chercheurs, des organisateurs, des savants, des économistes. Nous dépensons journellement des flots dencre et des flots de salive pour trouver une meilleure organisation du travail, une meilleure organisation de la propriété, une meilleure organisation de la famille, une meilleure organisation du patronage, une meilleure organisation des pouvoirs publics. Nous faisons cela et nousn'avons pas tort. Mais tout cela est secondaire. Pour résoudre la question sociale, il faut aller plus loin et descendre plus bas ; il faut prendre l'homme dans tout ce qu'il est : dans son être supérieur et dans son être inférieur; il faut prendre l'homme d'abord et surtout dans son être d'en haut, c'està-dire dans son intelligence, dans sa volonté, dans sa conscience, dans son cœur, dans son âme. Il faut atteindre les âmes.
Qui fera cela ? Quelle puissance au monde
mettra la main sur l'intelligence de l'homme, sur la volonté de l'homme, sur la conscience de l'homme, sur le cœur de l'homme? Cherchez. Il n'y a que la religion qui soit capable d'atteindre les âmes. Elle en a la prétention, elle en a le pouvoir, et ce pouvoir unique et merveilleux, elle l'exerce tous les jours. Tous les jours, elle agit sur l'âme de l'enfant, sur lame du jeune homme et de la jeune fille, sur l'âme du riche et du pauvre, sur l'âme du père et de la mère, sur l'àme du souffrant et du pécheur, sur l'âme du malade et du mourant. Elle agit sur l'esprit, sur la volonté, sur le cœur, sur le fond même de l'âme : terre vierge, sol sacré où germe la loi morale, et où seulement se décident les grandes résolutions et les généreux desseins. Vous connaissez la parole arrachée à Napoléon I"^ par un orgueil jaloux des grandeurs du sacerdoce et de la puissance de Pie VII. Il disait : « Moi, je règne sur les corps; mais lui, il règne sur les âmes. » Tel est en effet le privilège de l'Eglise. Elle règne sur les âmes. Elle entre dans les âmes pour y exercer son action moralisatrice. Elle leur apporte la lumière, la force, la consolation. Elle s'adresse à la liberté humaine, et personne, par conséquent, n'est forcé de subir son action. Mais, parce qu'elle se présente et qu'elle parle au nom du ciel, elle a
un prestige, une autorité qui en impose à la conscience et en obtient les plus sanglants sacrifices. Oii ! partisans de la morale indépendante, vous me faites sourire quand vous vous attaquez à la volonté de riiomme, cette cavale indomptée dont parle quelque part Bossuet, quand vous me dites que vous allez la discipliner, la soumettre au joug avec vos préceptes sans base et sans sanction ! La cavale a les reins trop forts et les jarrets trop vigoureux ; elle brise vos faibles lacets ; et elle bondit fière, hérissée, sauvage. Qui donc pourra la dompter? L'Eglise. En dehors de l'Eglise, je vous défie de me signaler une autre puissance au monde capable de prendre ma volonté.
La religion atteint les âmes, toutes les âmes," les âmes de toute nation et de tout siècle. El dans chaque nation et dans chaque siècle, est-ce qu'il y a des conditions d'âge, de sexe et de rang qui lui échappent, qui ne la comprennent pas, ou qu'elle désespère de pénétrer, d'instruire et de moraliser? 11 n'y en a pas. Elle a des paroles qui éclairent, des sacrements qui vivifient, des pardons qui relèvent, des efficacités qui transfigurent, pour les enfants dont la raison s'éveille et pour les vieillards dont la course va hnir, pour la jeune fille qui veut rester pure et pour le jeune homme blessé par la tentation, pour l'épouse dans ses
responsabilités et pour la mère dans ses angoisses. Elle apprend au roi à bien user de son pouvoir, et au sujet à rendre à César ce qui est à César; au pauvre à supporter et à bénir sa pauvreté, et au riche à prendre pitié de la foule et à multiplier pour elle le pain de la justice et de la bonté. Elle apprend au savant à être humble et modeste dans sa science et à mettre d'accord sa vie avec ses connaissances, en enseignant ce qu'il fait et en faisant ce qu'il enseigne, à l'ignorant à se résigner au mépris du monde et à faire de sa petitesse le marchepied de sa grandeur morale. En un mot, elle a des leçons et des secours pour tous les âges de la vie et pour toutes les conditions sociales. Elle atteint toutes les âmes. Elle fait encore plus et mieux. Elle atteint chaque àme en particulier. Certes, quand une parole éloquente, quand une invitation vibrante à la vertu descend de la chaire de vérité sur un auditoire attentif, nousn'ysommes point insensibles, et parfois nous emportons du saint lieu une salutaire blessure au cœur qui nous tourmente et qui nous sauve. Mais cela n'est pas suffisant. L'Eglise, dans la chaire, parle à tout le monde, et nous avons besoin qu'on nous parle à chacun en particulier. La religion a pourvu à ce besoin. Elle envoie son prêtre. Il vient. Il entre dans la conscience. Il constate les maladies spiri-
tuelles. Il applique la loi morale là où elle doit être appliquée, c'est-à-dire au fond même de chaque âme humaine. Saint-Marc Girardin disait un jour en pleine Sorbonne : « Supprimez les confessionnaux, il vous faudra augmenter le nombre des prisons et des gendarmes. » C'est vrai. L'Eglise est la seule puissance moralisatrice suffisante, parce que seule elle atteint les âmes, toutes les âmes, et chaque âme en particulier.
II. Nous avons donc raison de dire qu'on ne peut pas se passer d'elle; et que ce serait en vain que Ton multiplierait les œuvres sociales, si l'on ne faisait appel à l'influence de la force religieuse. Nous avons raison de dire qu'il faut christianiser l'âme de l'ouvrier. L'Eglise lèvent, et elle a raison de le vouloir. L'ouvrier n'est point une force quelconque mise au bout d'une charrue, à la chaudière d'eau d'une machine, au manche d'un outil; l'ouvrier n'est point un instrument quelconque que l'on jette, quand il ne peut plus servir, à l'hôpital ou au dépôt de mendicité; l'ouvrier n'a pas qu'un corps dont il faut entretenir les muscles; l'ouvrier a une âme, et malheur à nous si nous ne pensons qu'à ses intérêts économiques et matériels!... Si l'ouvrier n'est pas chrétien, comment voulez-vous qu'il se respecte lui-même, qu'il res-
l'insuffisance des œuvres sociales 153
pecte ses maîtres, qu'il respecte l'ordre social? Il devient la proie de l'envie qui le ronge ; il devient la proie des ambitieux qui exploitent ses colères et le poussent aux aventures meurtrières, en lui représentant sous les plus noires couleurs sa vie opprimée et en leurrant ses convoitises par des promesses menteuses. Avec la religion il pouvait être jadis malheureux et digne. Sans la religion il devient misérable jusqu'à rappeler, en pleine civilisation chrétienne, l'abjection des sièclespaïens. Si l'ouvrier n'est pas chrétien, vous aurez beau améliorer sa vie matérielle par des caisses d'épargne, des caisses de retraite, des sociétés de secours mutuels ou autres institutions économiques, son âme restera inquiète, malade, mécontente, affamée, et rien ne sera fait. Il ne sera capable ni de modérer ses désirs, ni de rester juste dans ses revendications, ni de rester patient dans ses souffrances, ni de pratiquer comme il le faut la charité et la mutualité du dévouement. Semez l'Evangile dans la classe ouvrière. L'Eglise le veut. Et elle le demande à tous, à l'ouvrier d'abord. Elle lui rappelle que le travail et la pauvreté ne sont point un opprobre, que Jésus-Christ a été pauvre et qu'il a été ouvrier, que la vraie dignité de l'homme consiste non dans la richesse, mais dans la vertu, et que le ciel se gagne par les souffrances chré-
tiennement supportées. Il faut christianiser l'âme de l'ouvrier. L'Eglise le demande aux riches et aux patrons. L'Eglise veut qu'il soit tenu grandement compte des intérêts spirituels de l'ouvrier et du bien de son âme, que les maîtres y soient constamment attentifs, que l'ouvrier ne soit point livré à la séduction et aux sollicitations corruptrices. Il faut christianiser l'àme de l'ouvrier. L'Eglise le demande à l'Elat, lequel doit favoriser surtout le repos et la sanctification du dimanche. Il faut christianiser l'àme de l'ouvrier. L'Eglise le veut, et elle y travaille. Par sa parole, par ses actes, par ses institutions, par le ministère de ses prêtres, de ses ordres religieux et de ses chrétiens militants, que ne fait-elle pas pour donner l'Evangile à la classe ouvrière? Elle fonde des écoles chrétiennes, elle multiplie les catéchismes et les patronages, elle se sert de la parole et de la presse, elle ouvre des églises, etc. Qu'on la laisse faire et l'on verra! Qui résoudra la question ouvrière? Qui? Seront-ce des armées plus nombreuses et mieux équipées que celle dont l'entretien coûte si cher aux nations de l'Europe? Non. Sera-ce l'habileté de quelque politique? Non. Sera-ce la puissance d'un chef d'État? Non. Ce sera l'Evangile distribué au peuple par les mains de l'Eglise catholique. Il faut améliorer par des réformes sociales
L INSUFFISANCE DES (EUVRES SOCIAl-ES 1^5
le sort matériel de l'ouvrier et simultanément il faut christianiser l'àme de l'ouvrier par une puissante évangélisation.
Enrésumé,laquestion sociale estsurtoutune question morale, et la religion seule peut la résoudre, parce que seule elle atteint les âmes. Ah ! nos ennemislesaventbien. Ils saventque notre point d'appui est dans les âmes, et voilà pourquoi, par tous les moyens, par les lois, par la presse, par la ruse et par la violence, ils voudraient nous ravir les âmes, l'àme de l'enfant, l'àme du jeune homme et de la jeune fille, l'àme de l'épouse et de la mère, l'àme du riche et de l'ouvrier, l'àme du moribond. Ils n'y arriveront pas. Nous leur dirons : « Prenez tout ce que vous voudrez, et tout ce que vous pourrez, nos temples, nos vases sacrés, nos séminaires, nos fondations de messes, le toit qui nous abrite et le morceau de pain qui nous nourrit. Mais les âmes sont à nous, et nous sommes à elles. Pour elles, nous vivons; pour elles, nous sommes prêts à mourir! »