CHAPITRE XIII
LES ŒUVRES SOCIALES SONT AUJOURD'HUI PLUS NÉCESSAIRES QUE JAMAIS {suite)
ri" La participation du clergé aux œuvres sociales {Suite et /tnj.
Nous avons parlé longuement de la participation du clergé aux œuvres sociales. Le sujet est grave et délicat. Il nous faut y revenir. Des précisions et des conseils sont ici nécessaires. « Le clergé aussi, nous l'avons encouragé à entrer, certaines précautions gardées, dans ce même champ d'action », disait Léon XIII en 1902. 11 y a donc des précautions à prendre quand on veut mettre la main aux œuvres sociales? Oui, certes.
I. Disons d'abord que tous les prêtres ne sont pas obligés àe s'occuper d'œuvres sociales. Le Souverain Pontife et les évêques félicitent le clergé de chercher par tous les moyens à venir en aide aux classes populaires, aies moraliser et à rendre leur sort moins dur. . . de provoquer des réunions et des congrès, de fonder des patronages, des cercles,
des caisses rurales, des bureaux d'assistance et de placement pour les travailleurs... de s'ingénier à introduire des réformes dans l'ordre économique et social... d'écrire des livres ou des articles dans les journaux et les revues périodiques. « Toutes ces choses, dit Léon XIII, en elles-mêmes sont très louables, et vous y donnez des preuves non équivoques de bon vouloir, d'intelligent et généreux dévouement aux besoins les plus pressants de la société contemporaine et des âmes. » Les droits du prêtre à l'action sociale sont évidents. Le clergé fait bien de chercher par tous les moyens à reprendre contact avec l'âme populaire.
iVIais ce qui est un droit pour tous, est-il aussi pour tous un devoir? Nous ne le pensons pas. Tous les prêtres n'ont pas la mission de se livrer aux études et aux œuvres d'économie sociale. C'est un peu une vocation de spécialiste. Notre désir serait sans doute de mettre un de ces spécialistes dans chaque presbytère français. Nous y arriverons peut-être après beaucoup de temps. Pour le moment nous n'y sommes pas. Jusqu'ici la majorité des prêtres français ne soupçonnent guère leur devoir social, et un assez grand nombre suspectent même ce ministère spécial. Ils pratiquent l'apostolat des vieilles œuvres et le trouvent suffisant, et volontiers nous reconnaissons que par-ci par-
là les œuvres ordinaires d'éducation et de prédication, de piété et de charité, peuvent encore suffire. Disonsseulementqu'ellessuftirontde moins en moins, et souhaitons, pour le plus grand bien de notre pays, un grand noml)re de vocations sociales dans l'Eglise de France.
II. En attendant que ce vœu se réalise, donnons quelques conseils aux prêtres qui ont l'intention ou l'habitude de s'adonner aux œuvres sociales. Qu'ils aient soin avant tout de ne pas oublier V essentiel. L'essentiel pour le prêtre consiste dans sa sanctification personnelle et dans la sanctification de son peuple.
Parmi les réformateurs et les bienfaiteurs du peuple, on cite particulièrement saint François d'Assise et saint Vincent de Paul. Or, quelle était leur vie? Ils menaient de front et avec une égale ardeur le dévouement au peuple et leur propre sanctification. Les choses extérieures ne les absorbaient pas au point de leur faire négliger les choses intérieures et divines, ni les ch(^ses intérieures ne les empêchaient de s'occuper de leur ministère extérieur. Mais au contraire, la vue des misères publiques les excitait à se sanctifier davantage pour y pouvoir porter un remède plus efficace, et leur sainteté grandissante accroissait en même
temps leuramour pour le peuple. Voilà les modèles des prêtres sociaux. Si les affaires du siècle, si les œuvres sociales, loin de nous aidera conquérir les âmes, nous enlaçaient, nous matérialisaient, nous absorbaient au point que nous perdions de vue 1</ but essentiel, qui est notre sanctification individuelle, le salut de notre âme, il nous faudrait y renoncer. " Celui qui combat pour Dieu, dii lapôtre saint Paul, ne doit pas se laisser enlacer par les affaires séculières : Semo militans Deo implicai se negotiis aœcularibus. » Et cependant, saint Paul s'intéressait à tout, aux maladies, aux labeurs, aux deuils des premiers chrétiens; il condescendait à parler culture avec le cultivateur, commerce avec le trafiquant, métier avec lartisan. littérature avec le lettré, et. comme on la dit, si) y avait eu des journaux en son temps, il se fût fait journaliste. Mais au conlact des choses matérielles dont il ne s'occupait que dans un but éminemment charitable, il gardait la pureté de son cœur, le dégagement de ses pensées, labondance de sa vie intérieure. Ainsi devons-nous faire, quand nous nous mêlons aux œuvres sociales.
Il nous faut sauveg-arder atout prix notre propre sanctification, et aussi la sanctification de notre peuple. Noussommesprêtrespour porter au peuple la vérité surnaturelle el la grâce divine. Malheur à
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qui Toublierait! 11 pourrail ètreunbon sociologue, un habile meneur, un tribun populaire, il ne serait pas prêtre. La raison d être du sacerdoce est de donner le surnaturel. Et plusque jamais, le monde en a besoin. Plus que jamais aussi le monde le désire et le réclame. Le surnaturel avant tout, dans l'intention, dans l'idée, dans le but final. — et le naturel, les œuvres sociales quelquefois avant tout, mais seulement d'une priorité de temps et comme moyen. « II n'y a certainement personne, dit Léon XIII, qui puisse blâmer un zèle qui. conformément à la loi divine et à la loi humain*', n'a pas d'autre but que d'amener à une situation plus tolérable ceux qui gagnent leur vie par un travail manuel, de leur procurer peu à peu de quoi assurer leur avenir, de faire en sorte qu'ils puissent, chez eux et en public, pratiquer librement la vertu et remplir leurs devoirs religieux, qu ils se sentent non des animaux, mais des hommes, non des païens, mais des chrétiens...! Tel est le but, telle est l'œuvre de ceux qui voudraient que l'esprit chrétien relevât heureusement le peuple et le préservât de la peste du socialisme. » Les ti'uvres sociales ne sont pas un but, mais un moyen. 11 faut donc, quand on s'y livre, les subordonner au but suprême, qui est la sanctilicatiou du peuple chrétien.
III. Et puis ce moyen de sanctification est assez nouveau, peu expérimenté, difficile à manier; il serait téméraire de l'employer au hasard, au petit bonheur, à l'aveuglette. // faut savoir. L'apostolat spécial qui s'exerce par les cercles d'études, par les fondations d'associations ouvrières, de caisses de crédit ou de secours mutuels et de secrétariats du peuple, demande uue formation et un entraînement sans lesquels ces œuvres peuvent échouer, au grand dommage de leurs fondateurs et de la cause catholique qu'elles devaient soutenir. Donc, nécessité d'étudier les œuvres sociales. Nous avons devant nous une société qui demande des réformes. Que si l'étude de ces réformes est abandonnée aux fanatiques et aux démagogues, on trompera les masses et on les réduira à une misère encore plus grande. « Des questions si graves et si vitales, dit le cardinal Gibbons, demandent des juges qui sachent discerner et séparer le bon grain de l'ivraie. Et qui sera plus capable de les traiter que l'ambassadeur du Christ? » — « Quant à la sociologie, dit le R. P. Bouchage, Rédemptoriste, science où excelle et que recommande avec tant d'insistance l'admirable pape Léon XIII, ce serait une sorte de trahison pour un prêtre de ne pas l'étudier, car cette science est aussi rare que nécessaire. »
Est-ce à diroqne le prêtre devra connaîlre/e mécanisme des œuvres sociales? Oui, si ces œuvres sont fondées et dirigées par le prêtre lui-même. La prudence la plus éle'mentaire ne permet pas de prendre la direction d'une affaire sans l'avoir préalablement étudiée et sans la bien connaître. xMais la plupart du temps le rôle du prêtre dans les œuvres économiques et sociales sera un rôle d'ami et de conseiller, plutôt que de directeur.
Et rien que pour exercer ce rôle d'ami et déconseiller, le prêtre devra au moins connaître les principes de la science sociale. « Dans la transformation sociale que nous clierchons à réaliser, écrit M*-'" Delamaire, il y a des enquêtes minutieuses à poursuivre, des calculs précis à faire, des organisations plus ou moins compliquées à créer qui exigent des hommes du métier, des techniciens et qui, d'ordinaire, sont en dehors de la compétence des prêtres. Mais les techniciens qui étudient les manifestations extérieures de la vie sociale sont incapables de donner à cette vie l'âme et l'esprit qui lui sont nécessaires, c'est-à-dire le sentiment de dignité, de justice, d'abnégation, de dévouement au bien commun, de respect pour les faibles. Cette âme et cet esprit ne peuvent venir que de l'Évangile, de la parole et de la grâce du Christ, du c.-itholicisme dont le prêtre est, par mission
divine, le gardien et le propagateur merveilleusement paissant et efficace. Toutefois le prêtre ne doit pas songer à remplir cette noble et grande fonction sans effort personnel et sans préparation appropriée. S'il veut agir sur les foules, il faut que, ne négligeant en rien la partie essentielle de son ministère sacré qui est la sanctification et le salut des âmes, il sache présenter l'Evangile et le Christianisme par les côtés qui intéressent la vie sociale, le bien temporel de l'individu, l'utilité civile et politique... » Voilà une science sociale qui ne s'improvise pas.
Ajoutons à cela que le prêtre devra aussi connaître les circonstances de temps, de lieux et de personnes qui conditionnent les œuvres sociales. Une science sociale purement livresque et théorique ne saurait suffire à celui qui veut agir sur l'humanité, la faire agir et lui faire, du bien. Le grand précepte de l'art est de bien connaître à fond la matière sur laquelle on travaille. Par exemple, un prêtre qui vit à la campagne et qui évangélise une paroisse rurale, devra, autant que possible, posséder les secrets de la profession agricole, les peines, les difficultés, les embarras du cultivateur. Le prêtre qui n'est pas au courant sera fatalement porté à mépriser le paysan qu'il ne voit que par ses mauvais côtés ; il appellera
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défaut ce qui chez le paysan est qualité. Le paysan a de la peine à délier les cordons de sa bourse pour une bonne œuvre : avarice sordide ! lis ont le cœur collé à leurs gros sous! dira l'homme irréfléchi, l'homme qui ne sait pas. Celui qui sait, celui qui observe, comprendra qu'aucun gros sou n'entre dans la bourse d'un paysan, qu'il n'ait été arrosé de sueurs et vaillamment disputé à la rapacité de mille exploiteurs... et il bénira le paysan d'avoir de tels défauts. Pour exercer une influence sociale il importe évidemment de ne pas ignorer la langue, les mœurs, les besoins, les aspirations du peuple sur lequel on veut agir. Il faut savoir
IV. Et enfin dans la fondation et le maniement des œuvres sociales la modération et la lenteur sont de rigueur. Léon XIII recommande aux prêtres sociaux « de ne pas se laisser égarer par un certain emportement trop ardent de charité ». Les premiers apôtres de l'action populaire chrétienne, les abbés démocrates, comme on les a appelés, ont eu quelque chose de la fougue et de l'humeur batailleuse des anciens croisés. 11 ne faut pas trop leur en vouloir. Ils ont été des initiateurs, des soldats d'avant-garde, et, s'ils ont acquis beaucoup de notoriété, ils ont. récolté encore
plus d'ennuis. Nous leur devons une vraie reconnaissance. Profitons de leurs fautes comme de leurs peines, et, venant après eux, tâchons, si c'est possible, de faire mieux qu'eux. N'ayons pas l'ambition de changer instantanément la face du monde, ni même la face d'une paroisse. Sachons nous résoudre à ne pas réussir toujours ni tout de suite. Allons lentement pour arriver plus sûrement. Ce qui d'ailleurs ne veut pas dire qu'il faut cesser de marcher, sous prétexte de ne pas faire un seul faux pas. Entendons en terminant l'appel que nous adresse un vieil athlète de l'action sociale, M. Keller : « Jeunes prêtres, écrit-il, soyez les apôtres des ouvriers dont vous voulez améliorer le sort. Devenez leur ami, leur conseil, leur frère. Vivez simplement, pauvrement comme eux, et pour eux quittez tout ce que vous possédez. Vous trouverez ainsi le chemin de leur cœur, vous deviendrez le confident de leurs peines et de leurs espérances, le guide de leurs efforts. Ils vous aimeront. Jamais le peuple ne résiste à ceux qui se donnent pleinement à lui. S'il vous faut un flambeau, lisez et méditezla grande Encyclique de Léon Xlll sur le sort des ouvriers. Elle jette une vive lumière sur toutes les faces de cette question, et, si dans son application, vous avez, besoin d'un modèle et d'un guidé, allezvoir l'émi-
lient curé de Mulhouse... 11 est à son confessionnal à quatre heures du matin pour recevoir les confidences des ouvriers ; il a fondé pour eux cercles, patronages, associations, avec un succès que personne en France n'a égalé... » Puisse le clergé frauçais entendre cet appel et s'engager, avec prudence mais avec ténacité, dans la vaste et laborieuse carrière des œuvres sociales 1
JL'STICE tT CMAIUTK. — 10.