CHAPITRE IV
11 faut aimer et assister les pauvres ; et les assister matériellement, leur donner le pain du corps, c'est trop peu. Les pauvres n'ont pas que des besoins matériels; ils ont une âme. Il faut les assister moralement, leur donner le pain de l'âme, c'est-à-dire la lumière, l'instruction, la force morale, la consolation, l'espérance. Il faut leur rendre la foi qu'ils ont perdue et Dieu qui est voilé à leurs regards. « Ni chemins de fer, dit Lacordaire, ni longues cheminées à vapeur, ni aucune invention n'agrandiront la terre d'un pouce; fûtelle aussi prodigue qu'elle est avare, aussi illimitée qu'elle est étroite, elle ne serait encore pour l'homme qu'un théâtre indigne de lui. L'âme seule a du pain pour tous et de la joie pour l'éternité. Rentrez-y à pleines voiles ; rendez Jésus- Christ au pauvre, si vous voulez lui rendre son vrai patrimoine. » Comment faire pour guérir le pauvre dans son corps et dans son âme ? Comment toucher et panser ses blessures? Il faut le
traiter et l'assister délicatement. Donner et se donner : telle est, en deux mots, la vraie méthode de la charité chrétienne.
Il est écrit : « Dieu a confié à chacun le soin de son prochain. » Et un Père de l'Eglise commentant cette divine parole va jusqu'à dire : « Vous ne l'avez pas nourri! Vous lavez égorgé. » Le devoir de l'aumône est écrit à toutes les pages de l'Évangile. Léon XllI a déterminé ce devoir de la manière suivante: « Nul assurémentn'est tenu de soulager le prochain en prenant sur son nécessaire ou sur celui de sa famille, ni même de rien retrancher de ce que les convenances ou la bienséance imposent à sa personne. Mais, dès qu'on a suflisamment donné à la nécessité et au décorum, c'est un devoir de verser le superflu dans le sein des pauvres. C'est un devoir non pas de stricte justice — sauf le cas d'extrême nécessité — mais de charité chrétienne : un devoir par conséquent dont on ne peut poursuivre l'accomplissement par les voies de la justice humaine. Mais au-dessus des jugements de l'homme et de ses lois, il y a la loi et le jugement de Jésus-Christ, notie Dieu, qui nous persuade de toutes les manières de faire habituellement l'aumône. »
Donc le plus mince des propriétaires, par cela seul qu'il n'est pas du nombre de ceux qui n'ont
JUSTICE ET C1IAHITK. — i~ .
rien, doit se considérer comme le mandataire de la Providence près des malheureux et leur venir en aide, en tenant compte, cela va sans dire, de son chétif avoir. Il n'est pas nécessaire d'être puissamment riche pour assister le pauvre. Avec le vieux linge qui se détériore au fond des armoires, avec nos vêtements hors d'usage, on habillerait de pied en cap toutcequ'ily a d'orphelins dans les deux hémisphères.
Que si avec rien on peut déjà donner beaucoup, que si déjà le devoir delà charité s'impose à ceux qui sont dans la presque aisance, — à ceux qui sont dansl'aisance, dans l'abondance, dansl'opulence, il s'impose bien davantage encore. Le quart seulement de ce qui est jeté avec profusion dans les caprices du luxe suffirait amplement à bâtir des hospices, des orphelinats, des écoles, des refuges, à relever le courage de l'ouvrier sans travail, du cultivateur obéré, à doter des légions déjeunes filles laborieuses, à créer d'honnêtes ménages, à ralentir l'effrayante progression des suicides, à consoler le désespoir rentré d'un monde de pauvres honteux. Levez-vous donc, ô riches, courez à vos épargnes et apportez votre superflu à la misère des pauvres. Ne souffrez pas qu'il y ait autour devons un enfant nu, une mère sans secours, un père sans ouvrage, une famille sans pain. Ne souffrez
pas qu'une âme se reuconlre dans voire voisinage, égarée par l'angoisse jusqu'à blasphémer la Providence !
Et vous, prêtres de Jésus-Christ, soulagez la pauvreté, plaidez partout ses intérêts, cherchezlui partout des protecteurs et des amis! Vousôtes les sauveurs des âmes. Mais n'oubliez pas que le soulagement des misères temporelles est le second département de votre ministère. Si vos ressources sont médiocres, vous avez devant vous le trésor des riches. Pour forcer les colîres-forts, vous avez le glaive de la parole. Avocats du pauvre et interprètes de la loi divine, allez vers les heureux du monde, montrez-leur le navrant tableau des misères poignantes qui crient vers vous, et ditesleur les exigences, les menaces et les promesses du Souverain Maître qui vous envoie vers eux. Qui osera repousser le prêtre quand il monte en chaire ou quand il se présente dans la maison du riche pour solliciter la charité des chrétiens? Parle, prêtre, apôtre de l'humanité et de la religion! 11 n'est point de cœur qui se fermera devant toi. Puise à pleines mains dans les trésors de l'opulent, et rapporte l'abondance et la joie à ce foyer attristé et désolé où tu apparaîtras tout à l'heure comme un ange d'espérance et de salut! Fidèles, donnez au prêtre tout ce que vous pouvez, afin
qu'il puisse lui-même douDer beaucoup, car les besoins sont grands, et le prêtre, en échange de vos libéralités, vous rendra les trésors de Dieu, ces trésors qui vous sont aussi nécessaires, plus nécessaires que votre argent ne l'est aux pauvres, ces trésors qui guérissent les plaies du cœur, qui rendent la paix aux consciences, et donnent l'espérance jusqu'après la mort. Faisons ensemble, prêtres et fidèles, une sainte conspiration pour chasser du milieu de nous, autant que cela est possible, la misère %et tous les maux qu'elle entraîne. Lt ici, ce n'est pas à la seule opulence que nous nous adressons ; la fortune médiocre, l'honnête aisance, l'ouvrier qui gagne largement sa vie, la ménagère économe, la pieuse domestique, peuvent aussi concourir dans une certaine mesure aux œuvres de charité et apporter leur obole à l'indigence. Clergé et peuple chrétien, unissons nos élans et nos générosités etexpérimentons la parole de Jésus-Christ qui nous affirme qu'il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir.
II. Mais on ne guérit pas la pauvreté avec une pièce de monnaie, si belle soit-elle. Il ne suffit pas de donner, il faut se donner. Un simple bailleur de fonds est assurément un homme charitable, et d'une façon très louable et très méritoire; mais
cette charité ric-à-ric et purement matérielle est loin, bien loin de la charité qui paie de sa personne. Ce qui vivifie l'aumône, ce qui la centuple, la transforme, la proportionne aux besoins, c'est l'intervention personnelle, la présence réelle de celui qui la fait.
Rendons-nous bien compte de l'àme du peuple et de ses exigences. On a fondé, dans ces dernières années, des Universités populaires qui avaient pour but de faire l'éducation du peuple et qui, après quelques années d'efforts plus ou moins sincères, ont abouti à une misérable faillite. Le fondateur de l'Université populaire du faubourg Saint-Antoine, M. Duhem, a dû avouer que « cette tentative d'éducation populaire avait radicalement échoué », et il a ajouté : « Nous n'avons pas atteint l'àme du peuple, s'il en a une. » S'il en a une ! Je le crois bien ! Seulement les éducateurs del'Université populaire sesonttrompésdechemin. Ils ne se sont pas adressés à l'àme du peuple. Ils ont eu l'imprudente ambition de toucher son esprit, do vouloir tout de suite l'initier à tous les mystères de la philosophie et l'élever jusqu'aux hauteurs spéculatives de la raison pure. Quelle aberration ! Le peuple se soucie fort peu des intellectuels qui dissertent devant lui sur les problèmes les plus ardus de l'exégèse, de la métaphysique
et des sciences exactes. Il ne se contente même pas des quelques pièces blanches qu'un visiteur rapide lui laisse en passant. Non, ce n'est pas de la sorte que peut être résolue la question sociale. Pour agir intelligemment et efficacement sur le peuple, il faut le connaître, l'aimer, l'approcher, vivre avec lui, aller à son Ame, en un mot. C'est par le contact que jaillira l'étincelle.
Celui-là est vraiment charitable qui sait se donner. Se donner est le grand moyen de faire du bien, Par une visite opportune, par un mot bien placé, par un serrement de mains affectueux, on gagne la confiance, on gagne le cœur, et par l'aumône corporelle on arrive à l'aumône spirituelle. Le pauvre accepte le don, et en même temps il est réjoui, réconforté et comme transfiguré par le visage du bienfaiteur. Le voici. 11 vient, il apprécie sur place toute l'étendue de la misère. Il contemple ce vieillard, ce malade que la fièvre dévore, cette femme âgée et percluse de tous ses membres. Il prête une oreille attentive au récit navrant de ce délaissé, de cet abandonné, de cet oublié à qui tout manque et, plus que toiït, quelqu'un. Sachons-le bien, il n'y a pas que la religieuse et les membres de la Conférence de Saint- Vincent de Paul qui soient à même de faire l'aumône de leur personne. A quelques pas de
notre demeure, nous trouverons, si nous le voulons, les plus touchantes infortunes. Allons là, le secours à la main, le sourire aux lèvres, la bienveillance dans le regard, l'amour au cœur. Nous ne guérirons pas toutes les misères ; mais nous en guérirons beaucoup. Nous ferons le bien pratiquement et à notre mesure. Cela vaut mieux que de nous repaître de rêves humanitaires et de combinaisons savantes ayant pour but l'extirpation à tout jamais du paupérisme. Et si la charité était ainsi pratiquée par tous les chrétiens, d'un bout de la France à l'autre, d'un bout du monde à l'autre, je ne dis pas que la question sociale serait résolue, mais je dis qu'on aurait fait beaucoup pour la résoudre.
Il y a deuxans, le 2 avriri906, mourait à Paris un grand chrétien, le président Alexandre Senart, et dans une noie écrite par lui on a trouvé les lignes suivantes : « Je ne saurais trop recommander aux miens, quelle que soit leur condition, de se tenir en contact direct avec les pauvres. Indépendamment du précepte évangélique de la charité qu'ils pratiqueront ainsi et par lequel à leur aumône matérielle ils joindront le don, beaucoup plus précieux, d'eux-mêmes, ils apprendront ce que valent ces petits, ces déshérités. On ne les connaît pas quand on prétend les juger de haut, de
loin, en les prenant en masse, en présumant d'eux par les bruyants, les violents, les haineux, par ceux qui se posent comme leurs représentants. On ne les connaît qu'en pénétrant dans leurs foyers, dans leurs mœurs, dans leurs sentiments, qu'en conversant isolément et en quelque sorte cœur à cœur avec eux. Alors l'aspect change. Queilesvertus, que de courage, que de résignation, que de dévouement! Les qualités peuvent ne pas être très affinées, mais comme elles sont naturelles et spontanées! Chez quelques-uns, les femmes surtout, combien la foi est vive, la piété profonde ! Souvent j'ai rencontré chez eux des sujets d'édification, et j'entends encore l'un de nous, le plus exemplaire peut-être, s'écrier : « Nos pauvres doi- « vent nous rendre humbles ; ils valent mieux que (( nous. Le temps que je leur ai consacré m'a tou- « jours été largement payé par le bien qu'ils m'ont « fait. » Paroles profondément vraies. Kn donnant et en nous donnant, nous faisons du bien aux autres... etànous-mémes. Nous apprenons d'abord à nous rendre compte, de nos propres yeux, que le peuple n'a pas toujours tort de se plaindre ; là où nous ne pensions trouverque des laideurs, nous rencontrons souvent des grandeurs et des beautés réelles, et nous nous reprenons à estimer et à aimer la pauvre humanité. Et puis ayant vu de
près l'infortune, nous apprécions davantage le sort enviable que Dieu nous a fait et nous sommes plus patients et plus forts pour supporter nos propres misères. Nous rentrons chez nous plus me'ritants, moins aigris, meilleurs. En nous associant à la vie de nos frères, nous avons agrandi notre vie, et en sacrifiant notre personnalité, nous l'avons épanouie et exaltée.
Aucun être ici-bas ne fut créé pour soi.
11 faut, pour être heureux, sans réserve, sans cesse,
S'oublier, se donner, vaincre et tuer le moi.
Les immolations ont aussi leur ivresse.
(J. Richard, la Cloche d'arçienl.)