CHAPITRE III U AMOUR DES PAUVRES
Il n'est pas possible de supprimer la pauvreté. Il est possible et nécessaire de diminuer la pauvreté, et on la diminue par des œuvres de moralisation, par des œuvres de justice et par des œuvres de charité. Ces deux questions préliminaires étant étudiées et résolues, descendons maintenant sur le terrain de la réalité, et voyons dans le détail comment nous devons nous comporter à l'égard des pauvres, d'où procède et en quoi consiste le véritable amour des pauvres.
I. Le paganisme méprisait le pauvre. Le mépris du pauvre est un des caractères les plus répugnants de la pensée antique. Comment le paganisme at-il résolu le problème de la pauvreté? Par l'esclavage. C'était aussi simple que cynique. Chaque maître nourrissait ses esclaves comme ses bestiaux. Et quand un esclave devenait vieux, invalide, inutile, encombrant, on s'en débarrassait par la violence, comme on se débarrasse d'un animal en
renvoyant à l'abattoir ou au marché. On regorgeait parce qu'il avait brisé un vase: on le jetait au fond d'un vivier pour engraisser les murènes; c'était là une chose de tous les jours, une chose naturelle, une chose passée dans les mœurs, une chose ratifiée par les lois et approuvée par la philosophie. Sénèque, le moraliste le plus célèbre de l'antiquité, dans son Traité de la Clémence dédié à Néron, dit : a Mùericordiaanimi vitiumest^Xd.miséricorde est un vice du cœur — le vrai sage est sans pitié. Sapiens nonmiseretiir. » Cicéron, citant les principes de Stoïciens, dit : « Nul n'est compatissant, à moins qu'il ne soit un sot ou un étourdi. )i Plante, sur la scène romaine, blâme le riche compatissant qui donne du pain à ceux qui en manquent : '( Parla, dit-il, vous perdrez votre bien et vous prolongerez la misère du pauvre; c'est un double mal. » A chaque instant, les philosophes, les législateurs, les sages, les littérateurs antiques parlant de la pauvreté l'appellent un vice et un opprobre : Ingens viHiim^ magîium opprobriumpauperies. L'humanité, ce mot si grand parmi nous depuis le Christianisme, humanitas, ne voulait dire le plus souvent chez eux que politesse et bonnes manières. Caritas, ce nom devenu si sublime dans la langue chrétienne, ne signifiait presque jamais chez les Grecs que la bonne grâce et l'élé-
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gance, et chez les Romains, dans les derniers temps, tout au plus rattachement qu'on a pour ses proches et pour ses amis. Dans toute l'antiquité, on trouve à peine quelques exemples d'un sens plus généreux.
Or, à l'heure même où le paganisme sévissait contre la pauvreté et la couvrait de son mépris superbe, loin de Rome et de la Grèce, dans un coin obscur de l'Orient, au milieu d'un désert, un homme inconnu, ou plutôt un Dieu caché disait aux foules accourues pourTentendre : u Beati paiiperes ! Beati miséricordes ! Bienheureux les pauvres ! Bienheureux les compatissants!» C'était une révolution. Jésus-Christ, par sa doctrine, par ses exemples et par sa grâce, a changé les idées, les mœurs, et les lois du paganisme, et l'Eglise, divine messagère, a porté partout la doctrine, les exemples et la grâce de Jésus-Chrisl son Maître. Le respect du pauvre, l'amour du pauvre est un des caractères les plus marquants de la pensée catholique. Qu'est-ce que le pauvre dans le catholicisme? Un égal et un frère? Oui. mais plus que cela encore. Membre de Jésus-Christ, le pauvre nous dépasse. Il est couvert de la majesté de l'homme et de la majesté de Dieu.
Il y a sur le pauvre la majesté de l'homme. Il est notre égal et notre frère. Tous les hommes,
dit saint Paul, viennent d'un seul homme. Adam est mort, mais ses fils peuplent toute la terre, le même sang coule dans leurs veines, ils sont frères. Le temps et les circonstances modifient cette parenté et la teignent des nuances les plus diverses. N'importe. Rien ne l'entame. Elle subsiste partout et toujours. Qu'un homme soit votre voisin ou qu'il vienne des antipodes; qu'il soit géant ou lapon, svelte ou trapu ; que son teint soit hlanc, noir ou cuivré ; quels que soient son nom, son rang, son histoire, ses opinions, ses croyances, sa religion; qu'il soit lépreux, couvert de haillons ou couvert de crimes... c'est un homme. Voyez-vous dès lors la dignité du pauvre? Couronné seulement de son malheur, armé de sa misère et de sa faiblesse, c'est un homme comme vous; pour lui je réclame de vous un respect religieux et je vous dis: « Vous êtes des hommes, et, dans la personne de ce pauvre, vous avez devant vous un autre homme. C'est assez. Reconnaissezvous et aimez-vous comme il convient à des frères nés du même gémissement d'une femme, portés dans le môme berceau et voués à la même destinée. » Il y a sur le pauvre la majesté de l'homme.
Ce n'est, pas tout, l'Eglise nous emporte plus haut, et elle met sur cet homme un caractère
sacré que l'antiquité n'a pas connu. Il y a sur le pauvre la majesté de Dieu. Ouvrez l'Evangile. Vous y lisez des paroles étonnantes. Vous y voyez Jésus-Christ s'identifiant avec le pauvre et lui assurant le respect de tous les siècles à venir. « Tout ce que vous aurez fait, dit-il, au plus petit d'entre mes frères, c'est à moi-même que vous l'aurez fait. » Entendez-vous? Jésus-Christ est dans le pauvre comme il est dans l'Eucharistie. Les pauvres sont les apparences qui le recouvrent, les signes sensibles de sa divine présence, les sacremenls qui le perpétuent jusqu'à la fin des siècles. « Quand nous faisons l'aumône, écrit saint Jean Chrysostome, nous sommes en présence de deux pauvres : l'un est visible et nous tend la main, Tau Ire est invisible, et c'est Dieu tenant pour fait à Lui-même ce qu'on fait au moindre des siens. » L'Evangile et l'histoire de l'Eglise qui en est le commentaire, la traduction réalisée dans les faits, nous disent qu'il y a sur le pauvre la majesté de Dieu, que le pauvre est l'image, le représentant, le membre vivant de Jésus-Christ, un autre Jésus- Christ. « 0 puissants philosophes, s'écrie ici Lacordaire, je vois bien votre objection. Vous me direz : mais tout cela, c'est de la métaphysique pure ; il n'y a pas là dedans une ombre de réalité ! C'est vrai. Il n'y a là dedans ni décrets législatifs,
ni grosse artillerie pour les faire respecter, ni même du sens commun, si vous le voulez. Il n'y a là dedans qu'une révolution d'amour, une révolution qui s'est accomplie avec rien. C'est précisément ce qui me touche. 0 académiciens, hommes d'esprit, législateurs, sages, princes, prophètes, écoutez-moi, si vous le pouvez. L'humanité riche foulait aux pieds l'humanité pauvre; moi, j'étais de l'humanité pauvre en ce temps-là, et j'en suis encore. Eh bien, par grâce, faites que l'humanité riche respecte l'humanité pauvre, que l'humanité riche aime l'humanité pauvre, que l'humanité riche rêve à l'humanité pauvre. Faites des Sœurs de charité pour panser mes plaies, des Frères de la Merci pour me racheter de la servitude ; faites cela et je vous tiens quitte du reste. Jésus-Christ l'a fait, et voilà pourquoi je l'aime; ill'a faitavec rien, et voilà pourquoi je le tiens pour Dieu. Chacun ses idées. »
II. Il faut estimer, respecter et aimer le pauvre, et cette estime, ce respect et cet amour doivent se traduire par des œuvres de miséricorde et de charité. Le véritable amour des pauvres ne saurait être purement sentimental et platonique, il se réalise dans des actes, il se manifeste par l'assistance.
Il faut assister le pauvre... Pourquoi? Parce que le pauvre est notre trère et notre frère malheureux. 11 a des besoins auxquels il ne peut pas suffire luimême. C'est donc nous qui devons être auprès de lui les représentants et les mandataires de la Providence.
11 faut assister le pauvre... Pourquoi? Parce que nous-mêmes nous pouvons être pauvres demain, et il importe de faire à autrui ce que nous voudrions qu'on fit pour nous. C'est la loi de la raison, la loi du cœur, la loi de l'intérêt.
Il faut assister le pauvre... Pourquoi? Parce que la société humaine est un vaste corps dans lequel les membres valides doivent avoir pitié des membres malades, parce que dans la société humaine, si les pauvres sont délaissés, s'ils gémissent inconsolés et non secourus, un moment vient oîi, une dernière larme faisant déborder le vase de leurs souffrances, ils frémissent de colère et renversent d'un coup de poing les prospérités insolentes qui les entourent, les narguent et les oppriment.
Voilà des motifs multiples et très sérieux d'assister le pauvre. Sont-ils suffisants? Non. Tous ces motifs pris dans la nature étaient connus des païens, et nous savons par l'histoire que les païens ont été quand même sans pitié, sans égards, sans entrailles pour le pauvre, il est donc néces-
sairo de chercher autre chose et de monter plus haut. Il faut assister le pauvre... Pourquoi? Parce que Dieu le veut. Voilà le motif suprême, inéluctable, qui courbe les fronts les plus superbes et les incline vers le pauvre.
Contemplez Jésus-Christ. Son exemple est d'une éloquence foudroyante. Il vient; il trouve une humanité partagée en deux camps : à gauche, l'humanité riche, à droite, l'humanité pauvre, un espace au milieu, où va-t-il passer? Il passe du côté du pauvre. Sa mère est pauvre, son père nourricier est pauvre ; il nait dans une pauvre étable; il travaille pendant trente ans dans un pauvre atelier; il choisit ses apôtres parmi les plus pauvres. Pendant les trois années de sa vie publique il va de préférence aux pauvres ; il guérit leurs malades, il console leurs affligés, il bénit leurs enfants. Les pauvres, tous ceux qui ont une plaie quelconque, qvotqKot habebant plagas,. viennent à Lui. Ils viennent à Lui de partout, Juifs, Romains, Samaritains. Ils viennent à Lui à toute heure, dès le matin, dihiculo, le soir encore, vespere, après le coucher du soleil et les travaux de la journée, citin sol occidisset. Et pour eux, pour les soulager et les guérir, il a accompli ses plus éclatants miracles. Dans la vie du Christ, rien n"est donné à la curiosité, ni à l'ostentation; tous ses pro-
diges ont un but d'utilité et de consolation pour les classes soutirantes. Il faut assister le pauvre parce que Dieu le veut. Jésus-Christ nous en donne l'exemple. Il n'y a pas moyen de récuser une pareille leçon.
Ecoutez Jésus-Christ. Sa parole est d'une clarté souveraine. C'est de Lui que nous vient cette charmante et délicieuse parole : « H est bien plus heureux de donner que de recevoir. » Entendez-vous? Il ne décrète pas une taxe légale, un emprunt forcé ; il ne marque à personne le point mathématique où, lusage des richesses devenant un abus, on prend pour des besoins les caprices de lo volupté, de l'avarice et de l'orgueil. Il ne dit à personne : « Vous prélèverez sur vos revenus tant pour soutenir votre maison, tant pour établir vos enfants et leur assurer une position conforme à leur naissance, tant pour vous mettre à l'abri des catastrophes imprévues, et vous donnerez le Teste aux pauvres. » Non. Ilrespectelaliberté humaine. 11 n'a pas même autorisé les désbérités de la terre à réclamer ou à force ouverte ou avec injures une part dans le patrimoine du riche. Il n'a pas même dit à ceux qui n'ont rien : « Prenez! c'est votre droit! » Il a dit seulement à ceux qui possèdent : « Donnez! c'est votre devoir. » Entendez-le proclamer, inculquer ce grand devoir de la charité.
Tantôt il s'adresse aux riches insensibles, déclarant qu'il leur est plus difficile d'entrer dans le royaume des cieux qu'à un cable de passer par le trou d'une aiguille; il peint le mauvais riche vêtu de lin, assis à une table somptueuse, méprisant Lazare qui meurt de faim à sa porte, mais bientôt après, enseveli dans les enfers et ne pouvant obtenir une goutte d'eau pour étancher sa soif; il le montre d'avance au jugement dernier confondu et coudamné par sa dureté même, parce qu'il n'a pas eu pitié ni de l'affamé ni du captif. Tantôt, à côté du riche insensible, il peint le riche compatissant à qui il promet, en échange d'un verre d'eau froide, le denier de la vie éternelle, déclarant que les pauvres sont ses amis, ses lieutenants, ses images vivantes, les aînés de sa famille, qu'il usera envers nous de la même mesure dont nous aurons usé à . l'égard des pauvres, que tout ce que nous aurons fait aux pauvres il le tiendra pour fait à lui-même, et qu'enfin au dernier Jugement, c'est au nom du pauvre nourri, assisté, visité, vêtu, que nous serons absous, jugés et conduits au ciel. Les paroles et les exemples de Jésus-Christ sont irréfragables. Dieu le veut. Il faut assister le pauvre.
Sachons bien cependant que l'amour du pauvre ne consiste pas uniquement à l'assister matériellement, à lui faire l'aumône. L'aumône est une
des nombreuses manifestations de la charité, mais elle n'est pas toute la charité. Nous reviendrons souvent sur cette pensée trop peu comprise et trop souvent oubliée. Retenons ce sentiment que pour n'être par toute la charité, l'aumône en est une partie essentielle.