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CHAPITRE II

A côté du monde de la misère qui existe toujours et qui ne disparaîtra jamais de la terre, il y a le monde du travail qui est immense et au moins ;iussi intéressant que l'autre. Les œuvres sociales ont surtout pour but d'atteindre et de soulager le monde du travail. Elles s'ingénient parla charité, par la justice et par la prévoyance à prévenir la misère plus qu'à la guérir. Elles viennent au secours des individus moins par l'assistance momentanée que par des institutions permanentes qui améliorent les organismes sociaux tels que la famille, la profession et la cité. Elles ne se contentent pas de faire l'aumône, elles procurent l'aide fraternelle sous toutes ses formes.

Les œuvres sociales éveillent la défiance d'un bon nombre de chrétiens, parce qu'on les croit nouvelles. Est-ce vrai? Sont-elles nouvelles? Oui et non. Oui, leur appellation est nouvelle; il va

cinquante ans on ne parlait pas d'œuvres sociales. Et cependant il y a un siècle, il y a dix-neuf siècles, elles existaient déjà, elles ont toujours existe dans l'Eglise sous le beau nom de charité. Il est intéressant et utile de constater leur naissance dans le passé et leur croissance dans le monde moderne.

I. L'Évangile est le terrain de culture où, dès l'origine, se sont élaborées les œuvres sociales. Estil possible de nier ou même de contester la partie sociale de la morale évangélique? Entendons les enseignements du Christ. Le Christ introduitdans le monde un commandement nouveau fondé sur un dogme nouveau. Il prêche la vertu de charité, c'est-à-dire non seulement l'aumône, mais l'amour du prochain avec toutes ses manifestations possibles. Et cette vertu nouvelle il la rattache au dogme nouveau de la fraternité humaine. Il dit : « Aimez- vous les uns les autres. » Et il dit encore : u Vous êtes tons frères » (Math., xxui, 8), c'est-àdire égaux, nonseulementdevant Dieu, mais devant les hommes, dans la vie sociale et civile comme dans la vie surnaturelle. En disant cela, Jésus- Christ certes a dit une grande nouveauté, et, bien qu'il n'ait pas tout de suite supprimé la distinction d'hommes libres et d'esclaves, bien qu'il n'ait pas immédiatement aboli les injustices sur lesquelles

vivait le monde païen, il a cependant posé le germe de toutes les réformes qui se sont accomplies dans la suite des temps, il a établi le principe de cette civilisation nouvelle qui a été justement appelée la civilisation chrétienne. L'Evangile est charité et fraternité ; donc il a une immense portée sociale ; et toutes nos œuvres sociales d'hier et d'aujourd'hui en sont la conséquence logique et l'émanation authentique.

Parti de la Galilée avec quelques hommes du peuple, le christianisme commence par chasser de la société civile païenne l'idolâtrie, le plus grand des mensonges. Avec le martyre, il enseigne au monde que la vérité a plus de prix que la vie même. Il affranchit les esprits, il affranchit les consciences. Au point de vue surnaturel, il met le peuple à l'égal des rois, des puissants, des riches et des sages, et par là il prépare le peuple à l'émancipation et à la liberté. Qui a aboli l'esclavage ? Qui a relevé la femme et lui a donné dans le mariage indissoluble des droits et des pouvoirs égaux à ceux de l'homme ? Qui a sanctifié le travail manuel en le faisant passer des mains esclaves en celles des libres enfants de Dieu, mieux encore en celles des hommes d'Église et plus spécialement des Bénédictins ? Qui a pris la défense des faibles? Qui a imposé aux barons farouches la Trêve de

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Dieu ? Qui u réprimé le fléau de l'usure? Qui a iaspiré, organisé et dirigé les confréries de métier? Qui afait tout cela, sinon l'Eglise catholique? Ceux qui connaissent l'histoire, non pas l'histoire des manuels idiots qui font tout remonter à 1789, mais la grande histoire, celle qui s'appuie sur des documents et des faits, savent que l'ouvrier, au moyen âge, sous l'empire du droit chrétien, sous la protection de l'Eglise, n'a pas connu les misères matérielleset morales de l'ouvrier moderne déchristianisé et décatholicisé. L'ouvrier au moyen âge est honoré et protégé par l'Eglise. En bénissant l'épée du chevalier le prêtre disait : « Dieu saint, bénissez cette épée à deux tranchants. Qu'avec l'un il frappe l'intidèle qui attaque l'Eglise, et qu'avec l'autre il punisse le riche qui opprime le pauvre! » — L'ouvrier, au moyen âge, a ses jours de repos et de sanctification. Ce n'est point une machine vivante qui marche sans cesse et qui s'use vite. Non. lise repose. Il a deschômages réguliers. Il y avait, en France, avant le Concordat, quatrevingt-sept jours chômés, doot cinquante-deux dimanches et Irente-cinq fêtes d'obligation... et ces jours de repos n'étaient pas donnés au plaisir défendu et à la débauche, mais à la prière, aux joies saines du temple et du foyer, de la religion et de la famille. — L'ouvrier, au moyen âge, a une

situation matérielle plus que suffisante. Des inventaires mobiliers d'ouvriers et de cultivateurs, au xiii* et au xiv' siècle, établissent la preuve d'une aisance relative qui serait enviée aujourd'hui par beaucoup de pays de l'Europe. Le salaire d'alors, comparé au prix des denrées, assurait aux ouvriers une vie matérielle plus large que celle de nos ouvriers à l'heure actuelle. Us n'étaient pas mal logés, car la cherté et l'insalubrité des locaux destinés aux classes laborieuses des grandes villes sont un mal de notre époque. Les compagnons du moyen âge n'étaient point mal vêtus, car, pour trouver à s'embaucher, ils devaient prouver qu'ils avaient cinq ou six costumes. Enfin les chômages périodiques, cette plaie de notre industriemoderne, étaient inconnus; en dehors des grandes crises qui arrêtent la vie ordinaire, l'ouvrier incorporé était sûr d'avoir du travail. Ajoutez à cela, qu'au point de vue intellectuel, le xiii" siècle n'était point inférieur au nôtre. Les documents les plus authentiques établissent pour cette époque une proportion de lettrés qui ne serait pas dépassée à l'époque moderne.

Quelques-uns prétendent que la morale cvangélique n'a pas de portée sociale. Mais des penseurs comme Montesquieu, comme Auguste Comte, comme Taine, voyant du dehors l'histoire

de rÉglise, ont admire Taction sociale de cette même Eglise. Lisez seulement dans le Génie du Christianisme le livre VI intitulé : « Services rendus à la société par le clergé et la religion chrétienne en général », avec un dernier chapitre intitulé : « Quel serait aujourd'hui Tétat de la société, si le christianisme n'eût point paru sur la terre? » Etudiez en un mot tout le passé du catholicisme, et vous y rencontrerez à chaque pas la présence et la floraison toujours grandissante des œuvres sociales.

II. Nous arrivons aux temps modernes, à la Révolution de 1789 et au un." siècle. 11 est évident que le mot social n'existait ni du temps des apôtres, ni au moyen âge, ni même à la fin du xvif siècle, ni même dans la première moitié du xix^ siècle. Mais ne soyons ni dupes, ni esclaves des mots, et constatons la persistance et l'accentuation depuis cent ans du mouvement que nous appelons social et que nos ancêtres appelaient simplement Charité chrétienne.

En 1789, nous voyons apparaître la société moderne, tumultueuse, chaotique, dévastatrice. Dans cette fermentation des idées, des passions et des faits, il y a certes beaucoup de mauvais; mais il y a aussi du bien. On demande l'égalité

civile, l'égalité devant la loi et l'accessibilité de tous aux emplois publics. On a un vif sentiment de la dignité humaine. On éprouve une tendre sympathie pour ceux qui souffrent, pour les petits et les pauvres dont on veut améliorer le sort intellectuel, moral et matériel. Tous ces sentiments sont souvent mal compris-, exagérés, mal dirigés, exploités même parles idéologues et les ambitieux. Mais au fond ils ne sont pas condamnables, ils sortent des entrailles de l'Evangile, ils ne sont que l'épanouissement social du christianisme. Quelques-uns veulent que la société moderne soit l'erreur totale, le mal total. Non. 11 y a, dans la société moderne, des parties superbes, des élans, des ascensions, des progrès à moitié réalisés qui émanent du cœur maternel de l'Eglise, et que nous serions injustes de méconnaître et de réprouver. L'antique charité chrétienne ne disparaît pas; elle évolue, elle s'épanouit et s'élargit en sens social.

Dès 1830, Ozanam déclare que le saint-simonismCj en cequ'il adejuste, n'est qu'un plagiat de l'Evangile. « 11 est temps, écrit-il, de reprendre notre bien, je veux dire ces vieilles et populaires idées de justice, de charité, de fraternité. 11 est temps de montrer qu'on peut plaider la cause des prolétaires, se vouer au soulagement

des classes souffrantes, poursuivre rabolition du paupérisme, sans se rendre solidaire des prédications socialistes. » Le 15 mars 1848, il écrit à l'abbé Ozanam, son frère, qui s'occupait alors des ouvriers de Lille : « Occupe-toi toujours des domestiques autanl que des maîtres, et des ouvriers autant comme des riches. C'est désormais ia seule voie de salut pour l'Eglise de France. 11 faut que les curés renoncent à leurs petites paroisses bourgeoises, troupeaux d'élite, au milieu d'une immense population qu'ils ne connaissent pas. Il faut qu'ils s'occupent non seulement des indigents, mais de toute cette classe pauvre qui ne demande pas l'aumône... » Et dans un écrit public de septembre 1848, il dit : « Prêtres français, ne vous offensez pas delà liberté d'une parole laïque qui fait appel à votre zèle de citoyens... Défiezvous de vous-mêmes, des habitudes d'une époque plus paisible, et doutez moins du pouvoir de votre ministère et de sa popularité. On vous doit cette justice que vous aimez les pauvres de vos paroisses. Mais le temps est venu de vous occuper davantage de ces autres pauvres qui ne mendient point, qui vivent ordinairement de leur travail... Le temps est venu d'aller chercher ceux qui ne vous appellent pas; qui, relégués dans les quartiers mal famés, n'ont peut-être jamais connu ni

l'Eglise, ni le prêtre, ni le doux nom du Christ... Ne vous effrayez pas quand les mauvais riches, froissés de vos discours, vous traiteront de communistes, comme on traitait saint Bernard de fanatique et d'insensé. » Précurseur de l'avenir, Ozanam préconisait déjà en 1830 et en 1848 les œuvres sociales, sans leur donner la dénomination qu'on allait bientôt leur donner.

Dans son admirable brochuie intitulée/^r Cojiquête du Peuple, le comte de Mun a écrit : « Eu France, avant 1870, la charité chrétienue, plus active peut-être qu'en aucun autre pays, avait multiplié ses institutions; il n'y existait pas, cependant, à proprement parler, de mouvement social catholique. » Nous ne sommes pas tout à fait de cet avis. Avant 1870, le mouvement social existait, mais sous un autre nom : il s'appelait la Charité. 11 est vrai que les œuvres sociales proprement dites ont reçu dans la seconde moitié du xix'' siècle leur appellation qui est nouvelle, mais la source d'où elles procèdent est aussi ancienne que le catholicisme. Et comme dit Léon XIll : « Que personne n'ailleprendre ombrage pour le mot, quand on sait que lachose est bonne. >i Dans sa fameuse Encyclique Rerum novaruni, le grand Pontife rattache à l'Eglise le mouvement social contemporain. «C'est avec assurance, écrit-

il, que nous abordons ce sujet et dans toute la plénitude de notre droit ; car la question qui s'agite est d'une nature telle qu'à moins de faire appel à la Religion et à l'Église, il est impossible de lui trouver jamais une solution efficace. Or, comme c'est à nous principalement qu'ont été confiées la sauvegarde de la religion et ladispensation de ce qui est du domaine de l'Eglise, nous taire serait aux yeux de tous négliger notre devoir. . . C'est l'Eglise, en effet, qui puise dans l'Evangile des doctrines capables soit de mettre fin au conflit, soit au moins de l'adoucir, en lui enlevant tout ce qu'il a d'àpreté et de rigueur; l'Eglise qui ne se contente pas d'éclairer l'esprit de ses enseignements, mais s'etTorce encore de régler en conséquense la vie et les mu'urs de chacun; l'Eglise qui, par une foule d'institutions éminemment bienfaisantes, tend à améliorer le sortdes classes pauvres ; l'Eglise qui veut et désire ardemment que toutes les classes mettent en commun leurs lumières et leurs forces pour donner à la question ouvrière la meilleure solution possible; l'Eglise enfin qui estime que les lois et l'autorité publique doivent, avec mesure sans doute et avec sagesse, apporter à cette solution leur part de concours. » Ces graves et décisives paroles nous disent avec éloquence que la

morale évangélique a une portée sociale, que les œuvres sociales, modernes et nouvelles, quant à leur dénomination, ne sont dans leur fond qu'une conséquence et une dérivation de l'Evangile.

Ne nous plaignons donc pas de la nouveauté des œuvres sociales. Par une filiation authentique et indiscutable, elles se rattachent aux sources mêmes du christianisme, elles n'ont pas dit leur dernier mot et elles nous promettent des fruits, des développements et des résultats que nous ne pouvons prévoir. Beaucoup a été fait déjà pour améliorer les conditions spirituelles et matérielles du peuple, mais tout cela est encore très peu en comparaison de ce qui devrait être fait et de ce qui sera fait dans un avenir plus ou moins éloigné. Il est vrai que parfois le souffle populaire tourne à la tempête. Qu'importe? La justice et l'amour qui sont sortis du cœur du Christ resteront immortels comme leChrist. La justice etl'amour sont entrés dans le monde pour y demeurer toujours et pour y fructifier de plus en plus. A travers tous les orages et malgré tous les obstacles, travaillons à la réalisation progressive de la justice et de l'amour par les œuvres sociales.

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