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CHAPITRE III

1" V abolition de l' esclavage

Les œuvres sociales ont toujours existé dans l'Eglise. De tout temps l'Eglise s'est préoccupée et occupée non seulement du monde qui souffre, mais du monde qui travaille ; non seulement du pauvre, mais de l'ouvrier. Nous l'avons dit; nous tenons à le redire.

I. Quand l'Eglise est venue sur la terre il y a dixneuf siècles, elle a rencontré le peuple des travailleurs; elle a rencontré ceux qui peinent, penchés sur le sillon, sur l'établi, sur le métier; elle a rencontré la question ouvrière, cette question qui nous passionne, qui nous prend à la gorge et qui réclame impérieusement une réponse. Et à ce moment-là nous savons comment vivait l'immense multitude qui gagne son pain à la sueur de son front ; nous savons quelle était la si-

tuation de l'ouvrier dans les sociétés païennes. L'ouvrier était méprisé. L'ouvrier était malheureux. Disons tout en deux mots : l'ouvrier n'existait pas. Aujourd'hui, il y a dans la société deux puissances qui ont des fonctions diverses et des droits égaux, et qui, en se rencontrant, établissent l'équilibre de notre ordre social. Il y ala puissance patronale et la puissance ouvrière. Ces deux puissances vivent juxtaposées et journellement s'unissent l'une avec l'autre par des contrats synallagraatiques. Le patron dit à l'ouvrier : Donnemoi ton travail et je te donnerai mon argent. Et l'ouvrier, de son côté, dit au patron: Donne-moi ton argent, je te donnerai mon travail. C'est beau cela. La noblesse de l'un vaut celle de l'autre; les droits de la puissance patronale et les droits de la puissance ouvrière sont également sacrés. Dans les sociétés païennes vous ne voyez rien de semblable. Il n'y avait pas deux puissances, il n'y en avait qu'une, la puissance du maître. Il n'y avait pas deux droits, il n'y en avait qu'un, le droit du maître. Il n'y avait pas de contrat, mais bien despotisme illimité en haut, écrasement impitoyable en bas. Il y avait des esclaves, il n'y avait pas d'ouvriers. Dans le monde romain, l'ouvrier maître de sa personne et de son travail n'avait pas de place. Pourquoi cela? c'est facile à

comprendre. Rome comptait sous l'Empire un million et demi d'habitants, parmi lesquels trois ou quatre cent mille prolétaires, c'est-à-dire trois ou quatre cent mille hommes, qui dans nos sociéte's modernes auraient vécu du travail de leurs bras, auraient été des ouvriers. Ils ne pouvaient pas l'être, ils ne pouvaient pas vivre en travaillant, puisque toute la production, tout le commerce, toutes les affaires, tous les chemins de l'argent, selon une expression romaine, étaient entre les mains des possesseurs d'esclaves. Et à la campagne c'est comme à la ville. Tout le travail était fait par les esclaves. 11 n'y avait pas de place pour les ouvriers agricoles. Dans les sociétés païennes, l'ouvrier était méprisé, l'ouvrier était malheureux, l'ouvrier, tel que nous le connaissons aujourd'hui, n'existait pas.

Qui a changé cela? Qui a réhabilité l'ouvrier? Disons mieux : qui a créé l'ouvrier? Qui a fait sortir des entrailles de la société païenne cet être nouveau, l'ouvrier libre? Qui a accompli cette œuvre sociale d'une importance et d'une difficulté inouïes? Qui? L'Eglise. Quarante-trois ans avant Jésus-Christ, Gicéron, au nom de tout le paganisme, déclare que le travail des artisans est ignoble. Quatre siècles après Jésus-Christ, en l'année 413, une loi de l'empereur Honorius dé-

clare que l exercice distingué d'un métier peut conduire à la dignité de comte du premier ordre, et que le travail est une source de noblesse. Qui a fait celte révolution dans les idées et dans les mœurs? L'Eglise.- C'est elle qui a rendu à l'ouvrier riioniieitr et le bonheur. Racontons ou plutôt chantons brièvement le cantique de la libération de l'ouvrier par l'abolition de l'esclavage.

II. L'Eglise, en entrant dans le monde, a rencontré l'ouvrier méconnaissable et, pour le transfigurer, elle lui a dit trois mots : Ecoute, regarde, espère 1 Elle lui a dit d'abord : Écoute ! et elle lui a explique les splendeurs du travail manuel. Qu'est-ce que le travail manuel? Une institution divine. En créant l'homme. Dieu la fait ouvrier, ill'a placé dans un jardin de délices, afin qu'il le cultivât, ut operaretur. Entendez-vous? Dès l'origine, l'homme est sacré roi du monde; il est bien entendu que l'homme ne sera pas un roi fainéant. Il doit travailler. Dieu le veut!

Mais voici le péché qui entre dans le monde. Il faut expier le péché, et, pour expier le péché, il faut des peines. Le travail devient un moyen d'expiation. Sans doute, le travail intellectuel est pénible et écrasant ; l'intelligence est une Eve qui enfante dans la douleur. Mais combien écra-

sant aussi le travail des mains, le travail de l'homme à qui directement il a été dit : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ! Ah ! si l'ouvrier s'étend courageusement sur la croix de son travail, s'il sait offrir à Dieu sa vie immolée, comme on peut dire de lui : « Beaucoup de péchés lui sont pardonnes, parce qu'il a beaucoup souffert ».

Et puis encore quel puissant moyen de préservation que le travail manuel ! Il assouplit en même temps la chair et l'esprit. Il dompte le corps au profit de l'âme. Il arrête la fermentation folle d'une vie trop plantureuse. Il dompte les passions rebelles à tous les traitements moraux. Rompu par un dur travail, l'homme des champs est plus vertueux, moins amoureux de ses aises, plus fort dans la lutte, plus résistant dans le péril, moins tremblant quand on lui parle de souffrir.

Le travail expie, le travail préserve, le travail élève. Par les abjections mêmes dont il est inséparable, le travail manuel est merveilleusement propre à faire pratiquer l'abnégation, et l'abnégation seule donne la mesure de la véritable grandeur. En nous détachant de nous-mêmes, le travail manuel nous fait monter jusqu'à la ressemblance divine. L'ouvrier ne crée pas, sans doute; mais il façonne, il fait. Après avoir fait jaillir l'univers

du néant, Dieu le forma. C'est cette seconde opération que l'ouvrier imite et reproduit à travers tous les siècles; donc il est particulièrement noble; il ressemble au bon Dieu.

Oui, l'homme obscur, l'honnête père de famille, fût-il attaché par le sort au plus bas des métiers, s'il comprend la divine origine du travail, s'il l'accepte comme venant de Dieu, s'il le porte pieusement comme une croix, s'il s'en sert pour élever son âme vers le Créateur, s'il y emploie toutes ses forces pour échapper à la tyrannie des passions et gagner le pain de justice et d'amour qu'il distribue à sa famille, celui-là est vraiment grand, et sur son front où ruisselle la sueur je salue le travail, couronne d'épines et auréole de gloire!

Voilà comment l'Eglise a transfiguré l'ouvrier, en lui enseignant les profondes raisons qui justifient le travail manuel. Mais cet enseignement est d'une beauté austère et d'une élévation décourageante. L'Eglise a fait plus et mieux.

III. Elle a dit à l'ouvrier : Regarde! Elle lui a montré les exemples qui ennoblissent le travail manuel. D'abord elle lui a montré Jésus-Christ. Oh! l'adorable modèle! Le Verbe de Dieu descendant des cieux à larencontrede l'humanité entend gémir la grande nation des travailleurs, et, non

content de se faire homme, il a voulu se faire ouvrier. 11 a pour mère une pauvre ouvrière qui gagne sa vie en filant. lia pour père nourricier un pauvre artisan. Il grandit dans la maison d'un charpentier. Son palais est pendant trente ans un atelier. « Que ceux qui vivent d'un art mécanique se consolent et se réjouissent, dit Bossuet, Jésus-Christ est de leur corps. » Le travail manuel a été réhabilité et divinisé dans la personne du Fils de Dieu fait homme. Voilà ce qui a changé le monde. L'Eglise a dit à l'ouvrier : Regarde!

Et, après lui avoir montré Jésus-Christ, elle lui a montré les disciples de Jéstis-Christ. Oh! quels ravissants modèles! Voici les apôtres. Ils prêchent ouvertement la loi du travail. « Celui qui ne veut pas travailler, déclare saint Paul, n'est pas digne de manger. » Et il ajoute l'exemple au précepte. Le plus grand des apôtres, celui que l'Aréopage écouta en silence, celui que la Grèce égalait à ses sages et qui pour ses contemporains balançait le génie de Platon, celui qui étonna Néron et qui jeta sa parole à tous les vents du ciel, Paul de Tarse travaillait de ses mains, Paul de Tarse était un ouvrier. xVvec le corroyeur Aquilas, son hôte, il travaillait à la fabrication des tentes pour l'armée romaine, et il serendaitle témoignage qu'il n'avait pas mangé le pain d'autrui, mais celui gagné par

ses labeurs et ses fatigues de jour et de nuit, afin de nôtre à charge à personne. « Laboramus opérantes manibus nostris^ écrit-il aux voluptueux Corinthiens, nous travaillons de nos mains. » Saint Jean Chrysoslome se réclamait d'un tel exemple pour dire à ses auditeurs : « Quand vous verrez un homme qui fend le bois, ou un autre qui, enveloppé de fumée, travaille le fer avec un marteau, ne le méprisez pas. Pierre, les reins ceints, a tiré le filet, a péché même après la résurrection du Seigneur. Paul, après avoir parcouru tant de terres, fait tant de miracles, se tenait assis dans son atelier, cousant des peaux. »

Et après les apôtres, voici les évêqiies et les prêtres. Ils continuent les doctrines elles exemples des apôtres. Ils donnent du travail aux artisans, ils fournissent à Tenfant orphelin de quoi apprendre un métier, de quoi acheter les outils nécessaires à sa profession. Ils travaillent eux-mêmes. La discipline primitive leur enjoint de travailler de leurs mains. En même temps qu'ils prêchent l'Evangile et administrent les Sacrements, ils sont pêcheurs, artisans, agriculteurs. C'en était fait. Le travail était pour toujours ennobli, puisqu'on voyait les plus grossiers outils du plus vil métier entre ces mêmes mains qui touchaient à l'autel le corps sacré de Jésus-Christ-X^**'£^^N-

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Entraînés par de tels exemples, voici les riches patriciens eux-mêmes qui mettent la main à l'ouvrage. Les descendants paresseux des vieux Romains hésitèrent longtemps avant de saisir le marteau du forgeron ou la navette du tisserand. Mais ils étaient rudement sollicités par la conduite du clergé. Ils revenaient chez eux de plus en plus ébranlés, disant à leurs femmes et à leurs enfants : J'ai vu l'évêque travailler, j'ai vu travailler les frères! Et enfin le jour vint oii ils se mirent euxmêmes à la besogne. On vit des patriciens se faire ouvriers, on vit des femmes du plus haut rang prendre sur la pierre qui abritait leur sépulture le titre de « travailleuse, d'ouvrière, amatrix pauperum et operaria ». L'exemple descendait de haut. Comment n'eût-il pas été suivi?

Voici mieux encore. Voici les moines, les véritables, les immortels missionnaires du travail. Voici en Orient, dans les sables de la Thébaïde, dans les champs de la Palestine, dans les îles de la Méditerranée, des moines qui forment des familles entières de tisserands, de charpentiers, de corroyeurs, de foulons... Voici en Occident saint Benoît, qui régularise le travail et la prière, qui impose à ses religieux quatre heures de travail manuel par jour. Les Bénédictins cultivent à la fois les champs et les âmes. Ils restaurent les

lettres, les sciences et les arts, et en même temps ils font reculer les forêts envahissantes, ils promènent la charrue à travers les ronces, ils défrichent la terre ; ils centuplent la valeur agricole de l'Europe, ils sont pendant dix siècles les meilleurs ouvriers du monde, ils réhabilitent le travail manuel.

C'est de la sorte que l'Eglise a honore l'ouvrier. Elle lui a montré en Jésus-Christ le travail uni à la Divinité même, dans les apôtres et leurs premiers successeurs le travail uni au caractère sacré, dans les patriciens convertis le travail uni à la richesse, dans les moines le travail uni au plus vaste savoir et à la plus illustre naissance. Elle lui a montré saint Bernard, ce descendant d'une illustre famille, ce grand docteur, cette lumière du monde, ce pacificateur tout-puissant de l'Eglise et des Empires, trouvant un charme infini dans les abaissements volontaires du travail manuel, bêchant la terre, coupant du bois, le portant sur ses épaules, faisant la moisson. Elle lui a montré de hauts et puissants seigneurs endossant le froc monastique et se condamnant au travail des mains pour honorer la vie laborieuse du Dieu de Nazareth. Elle a transfiguré l'ouvrier, en lui montrant les exemples qui ennoblissent le travail manuel.

IV. Et, parce que le travail reconnu nécessaire et digne reste quand même crucifiant, l'Eglise a fait encore quelque chose de plus. Elle a dit à l'ouvrier : Espère! Elle lui a révélé les récompenses qui couronnent le travail. Non contente d'ennoblir le travail par ses doctrines et de le sanctifier par ses mains, l'Eglise le canonise dans ses saints. Les cendres des ouvriers, comme celles de saint Crépin et de saint Crépinien, sont tirées de l'obscurité pour être placées sur les autels; les rois et les reines viennent se mettre à genoux devant ces restes vénérés ; les pontifes les baisent avec respect au milieu d'un nuage d'encens. Pour rehausser la dignité du travail, l'Église le montre couronné dans le ciel de toutes les gloires divines et des splendeurs éternelles. Dès les premiers siècles, on compte parmi les saints beaucoup d'ouvriers, et des ouvriers de toutes les professions, de tous les métiers, si bien que pas un métier n'est resté sans patron, pas un n'est resté sans modèle, si bien que chaque ouvrier, en levant les yeux, a pu apercevoir dans le ciel un ouvrier de son état et se dire : « Courbé sur la même tâche, pourquoi n'achèterais-je pas la même récompense ? Avec le travail du temps, pourquoi n'achèterais-je pas l'éternité ? Le plus humble métier est un instrument de grandeur mo-

raie, et avec mon ouf il je puis et je veux gagner ma vie et m'ouvrir le ciel ! »

L'Eglise, dès son entrée dans le monde, a fait l'œuvre sociale que nous venons d'indiquer trop brièvement et qui mérite notre admiration la plus attendrie et notre reconnaissance la plus sincère. Elle a rendu à l'ouvrier l'honneur. Imitons-la. La question ouvrière s'impose à notre époque anxieuse et tourmentée. Or, si nous ne voulons pas nous égarer dans la solution de cette redoutable question, procédons comme a procédé l'Eglise, c'est-à-dire par le respect. Honorons l'ouvrier. L'ouvrier reviendra d'autant mieux et plus vite au sentiment de sa dignité, qu'il la verra plus sincèrement respectée par ceux qui la lui rappellent. Voyons dans l'ouvrier Jésus-Christ dont il est l'image, et, animés de cette haute pensée surnaturelle, portons-la dans tous nos contacts avec les travailleurs nos frères, dans toutes nos œuvres de justice et de miséricorde, dans toutes nos œuvres sociales. Le monde n'en marchera que mieux.

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