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III. Hélas! quoi qu'on fasse, il arrivera souvent

OU que le travail viendra à manquer ou que le salaire ne suffira pas à la famille ouvrière devenue nombreuse. Et souvent aussi au chômage et à l'insuffisance du salaire viendront se joindre la maladie, les accidents, la vieillesse. Y a-t-il moyen d'obvier à toutes ces causes de pauvreté? Il est impossible de les neutraliser toutes. Au moins faut-il essayer de les conjurer en créant des œuvres de prévoyance et de mutualité : sociétés de secours mutuels, caisses rurales, syndicats, assurances, etc. Le grand pape Léon XIII recommande expressément u les institutions diverses, dues à l'initiative privée, qui ont pour but de secourir les ouvriers, ainsi que leurs veuves et leurs orphelins, en cas de mort, d'accident ou d'infirmités... qui ont pour but de pourvoir d'une manière toute spéciale à ce qu'en aucun temps l'ouvrier ne manque de travail... qui ont pour but de faire face non seulement aux accidents soudains et fortuits inséparables du travail industriel, mais encore à la maladie, à la vieillesse et aux coups de la mauvaise fortune. » Quand le Chef de l'Église nous donne des instructions si précises et si formelles, nous ne pouvons pas ne pas en tenir compte. Ayons une charité prévoyante et préventive, une charité qui ne se contente pas de panser les plaies que le fonctionnement môme de la justice néces-

sairement produit, mais qui s'applique à élargir sans cesse la sphère de la justice et accélérer l'avènement même de plus de justice.

IV. Quelques-uns opposent la justice à la charité et réciproquement. Ils se trompent. Ces deux vertus ne sont ni étrangères ni hostiles l'une à l'autre. Elles se tiennent et se complètent. Etre juste, c'est rendre à chacun ce qui lui est dû. Mais quel est ce dû? Qui le fixera? Est-il invariable? Il varie beaucoup, suivant les diverses conditions économiques et sociales. Il n'existe pas de justice immuable; ce qui est juste aujourd'hui peut être injuste demain; la justice est en perpétuel progrès. Or ce progrès qui le dirigera? Qui ouvrira les âmes à plus de justice? Qui fera inscrire, dans la conscience collective d'abord et puis dans les codes, des droits nouveaux, créés au jour le jour et qui n'existaient pas auparavant? Ce sera la charité. Dans la Revue pratique d'Apologétique {[" février 1908), un écrivain distingué, un philosophe avisé, J. Cartier, a écrit là-dessus une page qui mérite d'être citée : « La charité, dit-il, ne tient pas dans l'aumône faite au pauvre, elle ne tient pas dans les distributions de secours aux indigents, elle ne tient pas dans le patronage accordé aux plus faibles, elle ne tient pas dans les conso-

lations de toutes sortes apportées aux misérables. Elle est cela sans doute, mais elle est plus que cela. Le propre de la charité, c'est d'être infinie dans ses revendications : l'amour ne connaît pas de bornes ; qu'on relise à ce sujet telle page, ou de l'Evangile ou de saint Paul. Il ne lui suffit pas, h elle, de panser les plaies, de les guérir : elle veut les supprimer; elle n'est pas simplement curalive, elle est préventive, et si elle se bornait au premier rôle, elle ne serait plus la charité chrétienne. Or, il n'y a pour elle qu'une manière d'exercer ce rôle préventif: c'est de faire croître et progresser la justice dans l'humanité, c'est de créer une conscience collective en sa faveur, c'est d'introduire dans les âmes un appel à des droits nouveaux, c'est de faire sentir son mal au malheureux, et surtout de le faire sentira d'autres qu'à lui-même; c'est d'amener l'opinion publique à reconnaître, à ceux qui en étaient dépourvus, des droits de justice nouveaux, et de travailler ainsi à la rédaction des codes futurs. Faisant surgir des droits nouveaux, la charité est donc forcément un instrument de progrès, et l'on voit quels rapports elle soutient avec la justice : la justice d'aujourd'hui, c'est la charité d'hier; la ciiarité d'aujourd'hui, c'est la justice de demain. » On entrevoit par ces paroles jusqu'oij peut aller la charité pré-

ventive. Son action est en quelque sorte illimitée. Elle ne tend à rien moins quù la suppression de la pauvreté. Elle ne dit pas qu'elle y arrivera, mais elle y travaille en la diminuant le plus possible. Elle voudrait réaliser une répartition toujours meilleure du bien-être. Elle ne se résigne pas à ce conservatisme étroit qui a peur des revendications justes et qui déclare que tout est bien. Elle a pour devise : Toujours plus haut et plus loin dans la justice ! Elle n'admet pas un programme qui se ramène à ne rien déranger de ce qui existe: Quieta Jion movere. La charité préventive est essentiellement progressive.

Est-ce à dire que la charité préventive va chasser du monde la pauvreté du jour au lendemain? Ne l'espérons pas. Malgré nos habiletés et nos tlTorts, malgré nos œuvres de justice et de prévoyance, malgré les droits nouveaux inscrits dans nos codes, il y aura toujours des pauvres parmi nous; et même quand nous aurons tout fait pour en diminuer le nombre, il en restera assez pour provoquer notre générosité et utiliser notre dévouement. Sous prétexte d'améliorer l'humanité de demain, n'oublions, pas l'humanité d'aujourd'hui et continuons de prodiguer notre assistance et notre cœur à toute misère qui crie vers nous.

Le christianisme est par excellence la religion de la charité, et il a fait pénétrer la charité dans nos idées, dans nos mœurs, et jusque dans nos institutions et dans nos lois. Mais dans l'immense département de la charité chrétienne, il est un compartiment qui doit solliciter particulièrement l'attention et le zèle du clergé et des fidèles : c'est le compartiment des malades. De ce côté-là beaucoup de misères sont à soulager, misères du corps et misères de lame, et nous voudrions dans ce royaume de la douleur tracer aux chrétiens le devoir qu'ils ont à remplir.

I. Disons d'abord un mot du devoir qui incombe a-u clergé. Le clergé doit visiter son peuple, tout son peuple, ùme par àme, chaque fidèle en particulier. Le pasteur n'attend pas que ses brebis viennent à lui ; il va à elles. Tantôt c'est un enfant qui vient de naître et à qui des parents oublieux

diffèrent le bienfait du baptême; le pasteur s'empresse d'intervenir en faveur de cette chère créature dont la vie ne tient qu'à un fil et dont il faut faire au plus tôt un enfant de Dieu et de l'Église. Tantôt ce sont des enfants qu'il s'agit de préparer à la première Communion, à la Confirmation, à la persévérance; le pasteur va \isiter le père et la mère, parler à leur cœur, éveiller leur attention et leur vigilance, solliciter leur concours pour le sauvetage de l'enfance et de la jeunesse. Ici il y a une famille dans la peine; le pasteur lui porte ses sympathies et ses consolations. Là une personne pieuse végète dans l'inaction, quand elle serait capable de faire le bien et de donner aux bonnes œuvres une portion de son temps et de ses forces; le pasteur va lui demander sa coopération aux entreprises du zèle. Dans la même journée, le pasteur passe du salon du riche oii il plaide la cause du pauvre à la maison de l'artisan où il porte le conseil, la protection, la consolation, le soulagement; de l'école où il fortifie le respect et l'émulation parmi les enfants, au patronage où il encourage l'adolescent dans ses premiers combats. Il sort de chez lui tantôt pour rendre unservice d'ordre purement matériel, pour soulager la misère de l'indigent, pour chercher une place à l'ouvrier sans travail, pour intercéder en faveur d'un coupable, et tantôt

pour faire le siège d'une âme indifférente oupécheresse, pour la replacer sur le cheminde la foi, du repentir, de la réconciliation, pour l'éclairer, la convertir et Ja sanctifier. 11 n'oublie pas même les impies et il cherche avec impatience l'occasion de leur faire du bien, de les attendrir, de les ramener à Dieu. Le pasteur en un mot connaît toutes ses brebis, et, non content de les recevoir au bercail, il s'ingénie à les y ramener.

Il s'intéresse surtout à ses brebis souffrantes. Il sait qu'il y a dans telle maison un malade qui souffre cruellementelquiva mourir peut-êtredemain.Sans même attendre qu'on l'appelle, il se rend auprès de ce cher malade, et il lui porte, à lui et à sa famille, le regard confiant, la parole affectueuse, le sourire de l'espérance, le bon conseil, l'encouragement, car il se considère comme officiellement chargé de toutes ces tendresses du cœur, de toutes ces prévenances de la charité, comme lofficier public des souffrances, comme le ministre-né du soulagement et de la consolation, comme l'homme désigné par Dieu et par l'attente de son peuple pour accourir le premier au chevet du malade. Que ce malade en effet soit riche ou pauvre, que ce soit un juste ou un pécheur, il a une àme qui a besoin de purification. Le piètre ne peut pas accepter que la mort entraîne dans l'abîme sans fond de l'éter-

nité une âme rachetée du sang de Jésus-Christ, sans que les grâces de la miséricorde aient précédé les rigueurs du jugement. Et- alors il prend tous les moyens possibles pour être prévenu de très bonne heure de la maladie de ses paroissiens. La nuit comme le jour, il est prompt à se rendre auprès d'eux. La crainte d'être refusé ne l'empêche pas de se présenter, car l'expérience a souvent prouvé que des malades que Ton disait inabordables et irréductibles désiraient et acceptaient avec joie la visite du prêtre. Il vient. 11 dispose de son mieux le pauvre malade à la réception des sacrements, et, après l'avoir administré, ilcontinue de le visiter assidûment. Si le malade appartient à une famille aisée, si tous les soins ont été prévus, si le médecin a été appelé, le prêtre n'a qu'à exercer son ministère spirituel de consolation et de sanctification. Mais si le malade est pauvre, le pasteur lui prodigue, en même temps que l'assislance religieuse, les ressources matérielles qui lui manquent. Il indique les premières précautions à prendre. Il fait venir un médecin. Il procure par le dispensaire ou parle bureau d'assistance, les médicaments nécessaires. Il puise à l'office et à la cave du riche la viande, le bouillon, le vin de Bordeaux qui réconfortent l'indigence aggravée par la maladie. Il sort de dessous son manteau noir les petites dou-

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ceurs qui surprennent le malade et mettent un sourire sur ses lèvres pâles. Il s'occupe non seulement du malade, mais de la famille du malade, qui se trouve privée de son membre peut-être le plus actif et réduite à la gêne. Et, enfin, si c'est possible, il envoie à ce déshérité, à cette famille affligée, une garde attentive, une de ces bonnes Sœurs, bons génies du malade, que le riche a fini par envier aux pauvres. Car nos saintes religieuses sont en même temps les éducatrices de l'enfance et de la jeunesse et les servantes du peuple chrétien. Elles accourent au chevet des malades, elles soulagent les angoisses du ménage ouvrier, elles découvrent les misères cachées et honteuses, et par l'apostolat dé la charité elles préparent les voies à l'apostolat du prêtre. Témoins de tant de vertu, les impies eux-mêmes s'arrêtent interdits et respectueux, et le cri universel proclamerait comme le rebut de l'humanité l'être dégradé qui aurait contre la religieuse une parole ou une pensée injurieuse. Heureux le pasteur qui peut doter sa paroisse d'un établissement de Sœurs pour les écoles et pour les malades! Ce n'est plus possible aujourd'hui. L'Etat français pousse la haine de Dieu jusqu'à la férocité, jusqu'à la démence, et il condamne à l'expulsion et à l'exil les plus admirables créatures, les plus pures, les plus

dévouées, les plus désintéressées, qui se sont consacrées à Dieu pour mieux servir Thumanité. En attendant les jours meilleurs du bolii sens et delà justice, gardons les bonnes religieuses qui nous restent, et quand nous sommesprivés de leurs services, faisons appel aux personnes pieuses qui peuvent nous aider pour le soin spirituel et corporel des malades. Car le clergé n'a pas à lui tout seul la responsabilité des malades. Il faut maintenant dire un mot sur les devoirs qui incombent de ce chef aux simples fidèles.

IL La visite des malades est une des plus belles œuvres de charité qui se puisse concevoir. Voici un chrétien ou une chrétienne qui ont la bonne pensée de donner un peu de leur temps et de leur cœur à un voisin, à un ami, à un délaissé que l'infirmité a couché sur un lit de souffrance. Ils apportent avec eux cette douce gaieté, cette tendre compassion, ce ton de l'espérance qui, de l'aveu même de tous les docteurs, est une des portions de l'art médical. Ils établissent le malade dans une atmosphère de calme, d'espoir confiant, de douce quiétude. Us apaisent sa douleur par un mot affectueux, par un service rendu à propos, par un conseil chrétiennement donné, par une invocation pieuse, suggérée habi-

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lement, quelquefois par une bonne lecture ou la récitation d'une petite prière. Us ne s'en tiennent pas là. Ils avertissent le malade, ils avertissent le prêtre et ils préparent la rencontre de l'un et de l'autre.

Souvent le prêtre ne sait pas quels sont les paroissiens malades. Y a-t-il un malade chezvous ou dans votre xoïsmage'l In finnaiiir quis in vohis : indncat presbijteros, faites venir le prêtre. Avertir le prêtre, quand on sait qu'il y a quelque malade dansla paroisse, est unedes plusgrandes œuvres de charité qu'on puisse faire. Nous procurons à nos malades la visite du médecin qui guérit le corps: n'oublions pas de procurer la visite du prêtre qui guérit l'àme. Et ne le faisons pas venir trop tard. Si nous appelons le prêtre à la dernière extrémité, sa visite prend la tournure d'une sinistre annonce, et le malade est porté à voir dans le ministre de Dieu qui vient à lui le pronostic du désespoir et non le messager de l'espérance. Que si, au contraire, le prêtre apparaît dès les premiers commencements de la maladie, il apporte avec lui la paix, la sincérité, la douce confiance, les consolations de la religion et les grâces de Dieu. Et quand l'heure fatale de la mort semble prochaine, il apporte avec lui les sacrements et il les administre sans difficulté. Il

se présente comme Tami, comme le consolateur, comme le confident; le malade est habitué à le voir et à l'entendre, et souvent il est le premier à réclamer les bienfaisants services du ministère sacerdotal.

Les parents, les voisins et les amis n'ont pas seulement la mission d'avertir le prêtre et de lui signaler les malades à visiter ; ils sont encore obligés d'avertir les malades de recevoir les derniers sacrements. Craindre de parler à un malade des derniers sacrements, c'est un ménagement cruel, puisque c'est exposer sou àme à périr éternellement. Quelle fausse et inhumaine pitié que celle qui consiste à épargner à un cher malade une émotion passagère, au risque de le laisser s'en aller dans le terrible inconnu de l'éternité sans une pensée de repentir et de grâce, sans la vertu purifiante des sacrements!

On a bien tort d'ailleurs de redouter pour les malades la présence et l'intervention du prêtre. Car le prêtre, en sanctifiant l'âme du malade, coopère souvent au rétablissement de sa santé corporelle. Le sacrement de l'extrême-onction a une double efficacité : il prépare à une fin chrétienne et il peut aussi procurer la guérison. Le prêtre n'est pas uniquement le miuistre de la mort; il est en même temps le ministre de la

santé et de la vie. Du moment qu'il met en paix la conscience du malade, il lui confère une chance de rétablissement. Non, la robe du prêtre n'est pas un étendard de sinistre augure pour le malade. Comptons donc un peu plus sur l'action bienfaisante du sacerdoce, sur l'efficacité de la prière, sur les résultats visibles de l'état de grâce rendu à une âme, sur l'énergie médicamentale des sacrements. Ayons un peu plus de foi, et nous aurons envers les malades une charité plus intelligente; soyons plus surnaturels et nous serons plus vraiment humains.

Et qu'on ne dise pas que c'est au malade luimême à demander le prêtre. En général, un malade ne se rend pas compte de la gravité de son état. C'est aux siens d'y songer pour lui. Qu'ils fassent donc venir le ministre de Dieu bien avant le dernier moment pour que la glace se rompe et que la sympathie s'établisse entre le prêtre et le malade. Celui-ci n'y perdra rien. Plus d'une fois, consolé et heureux après les derniers sacrements, il dira comme Louis XIV : «Je ne croyais pas qu'il était si facile de mourir.» Introduire le prêtre dans la maison d'un malade est une des œuvres les plus méritoires qu'on puisse faire. Le souvenir d'une mort chrétienne est la plus grande consolation qui reste nux

parents et aux amis plongés dans la douleur. Disons un mot en terminant de la charité qu'il faut avoir pour ceux qui viennent de mourir et dont nous célébrons les funérailles. Sachons bien que dans les enterrements la pompe extérieure n'est qu'un détail, un mince détail. L'essentiel, c'est la certitude absolue de la vie future, la prière pour les morts, la communion appliquée à leur âme, la messe célébrée à leur intention. « C'est une salutaire pensée de prier pour les morts afin qu'ils soient délivrés de leurspéchés. » Cette parole du vaillant Judas Macchabée, après un combat sanglant, vaut mieux que toutes les banalités et les fadaises que l'on entend trop souvent devant un lit de mort.

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