CONCLUSION
PERS ONNIFIÉES
Nous n'avons pas tout dit sur les œuvres de justice et de cliarité qui se recommandent au zèle du clergé ou des catholiques. Le sujet a été à peine effleuré. Qu'il nous soit permis en terminant de présenter au lecteur la belle et rayonnante ligure de saint Vincent de Paul. Ce héros du catholicisme sera plus éloquent que toutes nos paroles. Il nous montrera en action ce que notre plume a essayé de mettre sur le papier. Ses exemples combleront les lacunes de notre travail.
Qui ne connaît saint Vincent de Paul ? 11 a vécu au xvn'' siècle, de 1576 à 1660. Il a fondé la Congrégation des Filles de la Charité, dites Sœurs
de Saint-Vincent de Paul, et la Congrégation des Prêtres de la Mission, connus sous le nom de Lazaristes. Prêtre français, il est la gloire de la religion, du clergé et de la patrie. Ceux-là mêmes qui ne veulent pas l'honorer comme un saint, sont obligés de l'admirer et de le respecter comme un philanthrope. Tout le monde connaît son histoire. Personne n'oserait contester ses mérites.
Rappelons seulement quelques traits de sa vie si extraordinaire et si féconde. D'abord petit berger des Landes, il se fait remarquer par son ardeur au travail et à l'acquisition de la science, et, ses parents étant trop pauvres pour payer sa pension, il donne des leçons pour pouvoir achever ses études; on le trouve si vertueux et si pieux qu'on lui conseille d'entrer dans l'état ecclésiastique. L'Église a toujours procédé de la même façon. Elle va chercher ses ministres dans toutes les classes de la société." Elle est la plus éminente, la plus bienfaisante et la plus sincère de toutes les démocraties. Les classes populaires lui ont donné très souvent des papes, des évêques, des prêtres, des docteurs, des saints. Le cardinal Lecot, archevêque de Bordeaux, qui vient de mourir, et le saint Curé d'Ars, qui recevait l'année dernière les honneurs de la béatification, qu'étaient-ils
sinon des fils de paysans? Tel fut au xvii'^ siècle saint Vincent de Paul. Dieu est allé le prendre dans la campagne, à la queue des vaches, de post fœtantfis accepit eum, comme dit la Bible, et le petit berger est devenu prêtre, curé édifiant, fondateur d'ordres, bienfaiteur insigne de l'humanité, grand parmi les hommes, plus grand encore devant Dieu.
Le voilà à Paris. A cette époque, l'abandon des enfants était une des plaies de la capitale. Vincent de Paul fonde l'œuvre des Enfants-Trouvés, et en quatre ans il ramasse assez de ressources pour en recueillir quatre mille. Il fonde aussi une œuvre pour les galériens ; car il avait été emmené lui-même captif à Tunis, oii il avait converti son maître au catholicisme. Pendant les guerres qui désolent la France au xvu" siècle, il parcourt les régions dévastées et soulage la misère des peuples, et en même temps il procure à la religion des ministres dignes de la représenter et capables de la faire valoir. Ce paysan fréquente le monde, se trouve mêlé aux grandes alTaires, a ses entrées à la Cour, fait partie du « Conseil de conscience » et intervient dans la nomination aux évôchés. Ce pauvre répand l'or à poignées et renouvelle chaque jour, pendant cinquante ans, le miracle de la multiplication des pains. Cet igno-
rant fonde deux grandes familles religieuses et réforme le clergé de son temps, « ce clergé d'une physionomie si particulière, a écrit Renan, le plus discipliné, le plus régulier, même le plus instruit des clergés, qui remplit la seconde moitié du xvii'' siècle et tout le xviii^ ». Cet humble, enfin, ce modeste, dresse la « Somme » des œuvres de la charité chrétienne, comme Thomas d'Aquin, dans sa Soniine à lui, a résumé et coordonné tout le travail des idées chrétiennes depuis saint Paul jusqu'au xiii'' siècle.
Vincent de Paul n'a pas laissé d'oeuvres écrites, mais il a laissé des œuvres vécues. Ses œuvres ne furent pas, comme celles de Jean-Jacques Rousseau, la semence des révolutions, des haines sociales et politiques qui nous déchirent encore aujourd'hui ; elles inspirent le grand mous^ement de solidarité sociale et de charité chrétienne qui s'est produit depuis lors et qui va sans cesse grandissant : œuvres des missions et des retraites, congrégation des filles de la Charité, qui sont maintenant plus de trente mille répandues dans le monde entier, conférences de saint Vincent de Paul, qui dépensent annuellement au service des pauvres une somme de quinze ou vingt millions, hospices, orphelinats, assistance à domicile, etc.
Après une vie miraculeusement féconde et extraordinairement longue, Vincent de Paul mourut doucement, serrant le crucifix en disant: « J'ai confiance! » Et dès le lendemain de sa mort, un gazetier du temps, Jean Loret, s'exprimait ainsi : « En vérité, si c'était moi le Pontife de Rome, je canoniserais cet homme. » En effet, tout ce que Vincent de Paul a accompli pour soulager les misères physiques, morales et intellectuelles, est prodigieux. Mais pourquoi a-t-il pu accomplir tant de merveilles? Parce que c'était un saint. Sous le Directoire, on trouva dans un grenier une statue de saint Vincent de Paul qui avait été épargnée en 1793. Les Directeurs la firent mettre dans une Galerie des hommes îi files à la Patrie, après avoir fait graver sur le piédestal ces seuls mots : Vincent de Paul philanthrope français. Cette inscription était une absurdité. Elle ne disait rien, parce qu'elle ne disait pas tout. Comme l'a écrit Louis Veuillot : « Otez à Vincent de Paul sa sainteté et laissez-lui sa bonté; n'étant plus saint, ce n'est plus qu'un bon homme qui peut faire de bonnes choses, mais plus rien de grand ni de durable. » Pour comprendre la vie prodigieuse de Vincent de Paul, il faut en revenir à la parole de saint François de Sales qui l'a vu de près, et qui, en matière
de sainteté, savait à quoi s'en tenir : « M. Vincent est*le plus saint prêtre que j'aie jamais connu. »
L'œuvre de saint Vincent de Paul fut immense. Contentons-nous de signaler ici son action particulière sur les populations rurales. Il les connaît, il les aime, il s'accommode à leurs habitudes et à leurs besoins, il sait leur parler, il s'épuise à leur rendre service.
Il vient d'une campagne. Il a eu la dure enfance du paysan, et du paysan du xvii^ siècle, que les hommes de guerre rançonnent, que les intendants pillent, que le travail de la terre exténue. 11 ne perd pas une occasion de rappeler sa naissance, et c'est en invoquant le souvenir de ses premières années qu'un jour il s'écrie devant ses missionnaires : « Pauvres vignerons, qui nous donnent leur travail, qui s'attendent à ce que nous prierons pour eux, tandis qu'ils se fatiguent pour nous nourrir!... J'ai souvent cette pensée qui me fait entrer en confusion : Misérable, as-tu gagné le pain que tu vas manger, ce pain qui vient du travail des pauvres? » Dans ce seul cri on reconnaît
l'homme qui a vu les choses et les gens delà campagne et qui a expérimenté les duretés de la vie rurale.
On se tromperait fort en attribuant à saint Vincent de Paul une intelligence vulgaire. C'était un paysan singulièrement bien doué, d'un bon sens inexplicable, dun jugement très droit, d'une finesse peu commune. « 11 avait l'esprit grand », nous dit son premier biographe. Mais son vrai génie était surtout dans son cœur. 11 aima son pays, sa terre de France; il aima ses frères, tous les hommes; il aima principalement les petits, les faibles, les ignorants, ceux qu'on oublie, ceux qu'on dédaigne, et il les aima parce qu'il retrouvait en eux l'image de Jésus-Christ. « Je ne dois pas considérer, dit-il, un villageois ou une pauvre femme selon leur extérieur, ni selon ce qui paraît à la portée de leur esprit... Touriiez la médaille, et vous verrez, par les lumières de la foi, que le Fils de Dieu, qui a voulu être pauvre, nous est représenté par ces pauvres. » De là son zèle, l'inexprimable ardeur de son zèle. Il voudrait se vendre pour tirer son peuple de la misère, il voudrait mourir à la peine « au coin d'un buisson en évangélisant quelque village ».
A l'entendre ainsi parler, on croirait qu'il va se précipiter dans l'apostolat avec une intrépidité
vertigineuse, avec une vitesse d'allure qui renverse tous les obstacles et qui ne s'impose aucune mesure. Il n'en est rien. Homme d'action, il ne fait pas le rêve magnifique d'atteindre à l'absolu; penché sur une besogne concrète, il prend le temps qu'il faut pour la mener à bon terme. Même lorsqu il s'agit de sa sanctification personnelle, il va lentement, il se dépouille peu à peu de toute préoccupation humaine, il s'élève d'un efîort continu, il évolue et se perfectionne par degrés pendant le cours de sa longue vie. A plus forte raison, quand il se livre à l'apostolat, quand il fonde ses œuvres, il procède sans aucune hâte. « Les œuvres de Dieu, avait-il coutume de dire, se font peu à peu, par commencements el par progrès. » Et ceci estvrai surtout des œuvres d'évangélisalion qui s'adressent aux populations rurales. « Le paysan qui contemple d'une âme pacifiée l'insensible évolution de tout ce qui vit, est lent dans ses décisions, comme il est lent dans ses actes; il marche, il mange, il travaille lentement. » On échouerait donc à vouloir le transformer et le convertir trop vite. Il faut l'aimer, le ménager, ne jamais le rudoyer, et comme faisait saint Paul, savoir lui parler.
La simplicité doit être placée au premier rang des vertus ; elle est nécessaire partout, et partout
elle réussit. Mais elle est particulièrement indispensable auprès des populations rurales. Vincent de Paul procède par la simplicité et la recommande sanscesse à ses missionnaires. « Imitez surtout, leur dit-il, la simplicité des paroles et des comparaisons que Notre-Seigneur fait dans l'Ecriture, parlant au peuple. Hélas! quelles merveilles ne pouvait-il pas enseigner au peuple? Quels secrets n'eut-il pas pu découvrir de la divinité et de ses admirables perfections, lui qui était la sagesse éternelle de son Père? Cependant vous voyez comme il parle intelligiblement et comment il se sert des comparaisons familières d'un laboureur, d'un vigneron, d'un cbamp, d'une vigne, dun grain de moutarde. Voilà comment il faut que vous parliez, si vous voulez vous faire entendre du peuple... Allons-y tout bonnement dans nos discours, le plus simplement qu'il se peut, tout familièrement, de sorte que jusqu'au moindre de nos auditeurs puisse nous entendre, sans toutefois se servir de langage corrompu, ni trop bas, mais de celui qui est d'un usage commun, simple, net. Vive donc la sainte simplicité! Cela est tellement vrai que si un homme veut passer pour un bon prédicateur dans les églises de Paris et à la Cour, il faut qu'il prêche de la sorte, sans nulle afifectation, et l'on dit de celui qui prêche ainsi : « Cet
homme fait des merveilles, il prêche à la missionnaire, il prêche en apôtre. » Il est impossible de mieux dire et de dire plus vrai. Même devant les auditoires les plus raflinés, c'est la parole simple qui est appréciée et goûtée. Et que faut-il offrir aux populations rurales, sinon un langage dépouillé de tous les-^ains artifices de la rhétorique, sinon un enseignement lumineux et chaud qui va directement à l'esprit et au cœur.
D'ailleurs, nous le savons, saint Vincent de Paul ne s'est pas contenté déparier aux âmes, il a soulagé les corps. Pendant que la vérité coulait de ses lèvres pour guérir les misères intellectuelles et morales, la charité ruisselait de ses mains pour diminuer les misères physiques. A une époque où l'intendance militaire n'existait pas et où les armées vivaient aux dépens du pays qu'elles occupaient, le fléau de la guerre était épouvantabh^ La Lorraine, la Picardie, la Champagne et la Bourgogne furent particulièrement éprouvées par les horreurs de la guerre. Vincent de Paul fait distribuer dans la province des sommes impor-
tantes. Il obtient que la reine fasse le sacrifice de ses bijoux et de ses diamants." On a calculé que les largesses faites par saint Vincent de Paul aux campagnes ravagées par la guerre ne s'élevèrent pas à moins de douze millions de livres, ce qui ferait aujourd'hui une somme d'au moins soixante millions de notre monnaie.
Mais on aurait tort de ne voir en saint Vincent de Paulqu'unhommequifaitl'aumôneetqui essaie de guérir tant bien que mal et au jour le jour les misères matérielles de ses semblables. 11 fut un véritable organisateur de la charité chrétienne et il institua des méthodes qui firent de lui un inventeur éminent en matière de bienfaisance et de prévoyance. Quelques détails de sa vie nous le montrent devançant son siècle, ouvrant des voies nouvelles à l'apostolat, et devinant en quelque sorte les créations qui devaient s'épanouir après lui et se réclamer de son initiative et de son intluence.
Sa première et,, on peut le dire, sa principale innovation, fut de façonner les ouvriers de l'apostolat et de travailler à la formation du clergé. Il fonde les retraites pour les ordinands. Il institue pour le clergé les Conférences du mardi, qui sont aussitôt suivies partout ce que Paris renfermait alors de prêtres zélés. Il multiplie soit pour
les prêtres, soit même pour les laïques, les retraites spirituelles que nous appelons aujourd'hui les retraites fermées. 11 crée en 1635 le séminaire interne de Saint-Lazare, et cette nouvelle institution, d'abord destinée à un but purement particulier, celui de former les prêtres de la Mission, le conduit insensiblement à l'essai d'une de ses plus grandes œuvres, la fondation des séminaires. Bientôt il discerne le danger qu'il y a à élever dans la même maison et avec le même règlement les enfantsqui commencent seulement leur éducation et les jeunes gens qui se préparent à laprêtrise ; il les sépare; et il invente, à côté des grands séminaires, les petits séminaires qui ont été depuis lors et sont encore la ressource inépuisable et toujours féconde de l'Eglise de France.
Il ne se contente pas de réformer le clergé et de l'adapter à sa mission. Il institue une nouvelle forme de vie religieuse avec les Filles de la Charité, qui n'auront « pour monastère que la maison des malades, pour cellule qu'une chambre de louage, pour chapelle que l'église de la paroisse, pour cloître que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture que l'ordonnance, pour grilles que la crainte de Dieu et pour voile que la sainte modestie. » C'était une grande nouveauté. Saint François de Sales n'avait pas pu la réaliser.
Saint Vincent de Paul a magnifiquement réussi.
Et puis au clergé et aux religieuses il adjoint des troupes auxiliaires, des associations libres de charité, composées de laïques pieux, vivant dans le monde, qui sont peut-être l'une de ses œuvres les plus originales et les plus neuves. Elles furent l'origine et le modèle de ses conférences de charité, qui sous le nom de Société de Saint-Vincent de Paul et sous l'admirable impulsion des grands chrétiens, tels que Lacordaire etOzanam, ont pris un si merveilleux développement et resteront Tune des plus pures gloires de notre temps. Vincent de Paul veut que l'exercice permanent et réglé de la charité soit non plus seulement l'apanage des religieux et des prêtres, mais (tes laïques de toute condition.
U veut de plus que la charité soit bien faite, bien répartie, et il revient sans cesse sur la distinction entre le pauvre et le mendiant, l'un digne de tous les secours et de toutes les pitiés, l'autre, au contraire, devant être combattu comme nuisible par sa paresse volontaire, aussi bien à l'Eglise qu'à la société. Voilà encore une idée toute moderne. Vincent de Paul attache une grande importance à l'assistance par le travail. U multiplie de tout son pouvoir les occasions de fournir un travail libre et rémunérateur à l'indigent, ce qui
n'était pas chose facile dans un temps oii l'industrie était si peu développée.
Vincent de Paul se propose sans cesse de relever le pauvre par le travail. C'est ainsi qu'il fait distribuer des semences, qui servent aux paysans à remettre en valeur les terres dévastées par la guerre et sont peut-être l'une des sortes d'aumônes qui font le plus de bien en rendant le plus de services.
Il eut encore une idée singulièrement neuve pour l'époque. Il imagina de faire imprimer les relations que des missionnaires lui envoyaient et qui dépeignaient avec vérité, ne reculant devant aucun détail, les souffrances des paysans. Ces feuilles, imprimées en grand nombre et bientôt périodiquement sous le nom de magasin charitable, étaient vendues par des crieurs à la porte des églises, sur les places. Le succès en fut prodigieux; on s'arrachait les petites feuilles et elles amassaient beaucoup d'argent dans la caisse de saint Vincent de Paul et de ses distributeurs d'aumônes. L'historien de saintVincentde Paul, Emmanuel de Broglie,dità ce propos: «N'est-il pas curieux de voir ainsi le rôle de la presse périodique deviné par Vincent de Paul au même moment que parThéophrasteRenaudot et de le voir ainsi deviné dans un but charitable? N'estil pas curieux encore de voir ainsi Vincent de Paul,
pressentir par une sorte d'instinct très caractéristique l'action qu'allait jouer dans les sociétés modernes la publicité, ce que dans notre langue barbare nous appelons la réclame ? »
Saint Vincent de Paul a été un médiateur. S'il eût vécu dans notre temps, il eût créé dans les villes l'assistance par le travail et les secrétariats du peuple, et dans la campagne les syndicats agricoles et les caisses rurales. D'ailleurs, à la môme époque, en Lorraine, ne voyait-on pas le saint curé de Mattaincourt, Pierre Fourrier , organiser dans sa paroisse la bourse de Saint-Evre, c'est-à-dire une caisse d'épargne et d'assistance mutuelle pour la protection du petit commerce et des petits laboureurs? Tant il est vrai que la religion et ses ministres ne sont jamais en retard lorsqu'il s'agit de faire du bien aux hommes et de les soulager non seulement par des œuvres de charité, mais encore par des œuvres de justice et de prévoyance.
JUSTICE ET CHAKITÉ. — 25.