CHAPITRE XIV
LA CHARITÉ INTELLECTUELLE {Suite et fm)
L'Église pratique magnifiquement la charité intellectuelle en distribuant l'enseignement supérieur et l'enseignement populaire. Mais l'université, le collège et l'e'cole ne sont pas les seuls moyens d'atteindre les intelligences et de leur faire du bien. A côté de la parole parlée qui retentit dans les universités, les collèges et les écoles, il y a la parole écrite qui se répand par le livre et par le journal. Dans la main de ces écrivains, prêtres et laïques, l'Église met une plume alerte, implacable, féconde, et elle fait jaillir de cette plume une multitude de bons livres, qui sont comme le pain quotidien de l'esprit humain, toujours si avide de se rassasier de savoir.
L'Église d'abord met à notre disposition des livres de dévotion, et au premier rang, la Bible, l'ancien et le nouveau Testament. « Je me souviens qu'à dix-huit ans, dit Auguste Nicolas, alors que je commençais à en faire l'essai, la lecture quotidienne
de l'Evangilefaisait dans mon âme comme le lever du jour dans une matinée de printemps. Elle éveillait en moi mille harmonies célestes, et de ces pages mystérieuses s'élevait comme une vapeur lumineuse qui m'enivrait d'onction et de clarté. » Les livres de dévotion sont innombrables. Ils ne sont pas tous excellents. Quelques-uns sont fades, sans saveur et sans doctrine. Mais beaucoup sont dignes d'éloges. La table est abondamment servie. Faisons notre choix. Prenons les meilleurs : Vlmitalion de Jésus-Christ, qui a converti Laharpe dans sa prison, les écrits de saint François de Sales, vrai trésor d'esprit gaulois trempé d'onction évangélique et de philosophie pratique, les livres de spiritualité, tombés de la plume si tendre^ si intelligente et si pieuse de Fénelon, de la plume si forte, si sublime, si magistrale de Bossuet. Voilà quelques-unes de nos vieilles richesses de famille.
L'Eglise met à notre disposition des livres d'apologétique : le>^ Penst'es de Pascal, — Bossuet, le plus profond interprète de l'Evangile, — Massillon, le Racine de la chaire, — Bourdaloue, le prédicateur des rois et le roi des prédicateurs. Que si ces ouvrages, familiers à nos ancêtres, nous semblent ne plus répondre exactement à nos besoins et à nos aspirations, lisons les apo-
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logistes modernes : Frayssinous, dont les conférences ne sont pas sans valeur, — Lacordaire, orateur et écrivain de génie, le P. Félix, le P.Monsabré, M^"" d'Hulst, Auguste Nicolas dont les Etudp!> sttr le Chi^istianisme et CArt de croire sont excellents, beaucoup d'âmes y ont trouvé la lumière et la paix; M^' Bougaud, si agréable à lire, si chaud, si pénétrant. La religion, pour se mettre en évidence, a produit de nos jours des milliers d'ouvrages. La lumière ne nous manque pas. C'est plutôt nousqui manquons à la lumière, en nous tenant à distance des sources qui la donnent.
L'Eglise met à notre disposition des livres de philosophie :1e traité de Bossuet la Connaissance de Dieu et de soi-même^ le Traité de l'Existence de Dieu et les Lettres sur la Relir/ion de Fénelon,le chapitre étincelant des Esprits forts de La Bruyère, Malebranche même, que Cousin a appelé l'ange de la philosophie. Tout cela n'a pas vieilli. C'est solide, c'est substantiel, c'est admirablement composé. Il n'y a rien d'équivalent dans l'antiquité païenne. La philosophie allemande n'est quedu pur charabia à côté de nos grands philosophes chrétiens du xYu" siècle. Et qu'y a t-il de plus captivant que Joseph de Maistre, ce terrible redresseur du xviii" siècle, Chateaubriand avec son incomparable
Génie du Christianisme^ de Bonald avec ses vues, si .personnelles et si profondes, Lamennais dans ses beaux jours, Donoso Cortès, Perreyve, Gratry et tant d'autres? Nous ignorons nos richesses. Nous méconnaissons nos gloires les meilleures et les plus pures,
L'Eglise met à notre disposition des livres d'histoire qui peuvent défier toute comparaison : les ouvrages de Champagny sur les Césars, du prince de Broglie sur l'Ef/lise ei V Empire romain au iv^ siècle, de Marins Sepet, de Lecoy de la Marche, de Léon Gauthier, de Petit de Julleville, de l'abbé Duchesne,de G. Goyau, de Wallon, de M^' Baudrillart, d'imbart de la Tour, de Godefroy Kurth.., sans oublier les œuvres de Frédéric Ozanam, qui portent en grande partie sur l'histoire et d'où s'exhale un suave parfum de science et de foi. En somme, l'histoire, soit comme étude, soit comme récit, soit comme critique, est peut-être de toutes les sciences celle qui a été le plus et le mieux mise en lumière par nos écrivains catholiques. Nous avons réhabilité le moyen âge et vengé la vérité historique trop longtemps captive sous la conjuration du mensonge. Certaines pages d'histoire ont été particulièrement étudiées. Certaines biographies sont de purs chefs-d'œuvre. La vie de Jésus-Christ a été racontée magnifi-
quement par M^"^ Dupanloup, Louis Veuillot, le P. Didon, l'abbé Fouard. L'histoire de Jeanne d'Arc à suscité des narrateurs de première marque. La vie de Saint Dominique par Lacordaire est ciselée comme une pierre précieuse. Qui n'a lu et admiré la Vie de Sainte Elisabeth de Hongrie et les Moines d' Occident de Montalembert? Et la vie de Sainte Moni/pœ, de Sainte Chantai et de Saint Vincent de Paul de M*^" Bougaud ? Et les ouvrages de M^"" Baunard? du P. Lecanuet? de M. de Lacombe? Il est impossible de tout citer. Qu'il me suffise de redire que nos plumes catholiques contemporaines ont exploré, fouillé, retourné dans tous les sens le terrain de l'histoire ancienne et moderne.
L'Eglise met à notre disposition des livres de littérature. La littérature catholique a une double infériorité qui fait sa gloire. Elle est honnête et elle n'est pas tapageuse. Elle est honnête, elle est morale. Elle ne met pas de l'ordure a l'hameçon pour y faire mordre le public. Elle n'étale pas l'obscène pour achalander sa boutique. Elle place le vrai et le bien, la justice et la pudeur au-dessus du succès. Taut pis si le public préfère au roman moral le roman qui a un titre croustillant, enveloppant quelque ignoble sous-entendu, surexcitant la curiosité malsaine.
La littérature catholique est honnête. Elle n'est pas tapageuse; le volume tombé d'une plume profane est annoncé au monde par toute les grosses caisses du journalisme boulevardier. Tel volume charmant, esthétique, admirablement ciselé par un catholique, n'est soutenu par aucune réclame, est étouffé dès sa naissance sous la conspiration du silence. La littérature catholique n'est ni malhonnête ni tapageuse. A cause de cela ses succès ne sont pas proportionnés à ses mérites. On vante très haut la valeur littéraire de romanciers plus ou moins pornographes. La plupart du temps c'est l'ordure plutôt que le talent qui fait leur succès, c'est l'immoralité qui leur donne la vogue. Nous ne manquons pas, grâce à Dieu, de littérateurs qui écrivent admirablement et qui ne laissent jamais tomber de leur plume une ligne qui puisse froisser une âme. Leurs noms sont connus de tous. Plusieurs sont académiciens et un bon nombre d'autres mériteraient de l'être.
L'Eglise enfin met à notre disposition des livres scientifiques de premier ordre. Les sciences mathématiques, physiques, naturelles ont parmi les catholiques d'illustres représentants, des professeurs capables de relever tous les gants que nous jette l'impiété, des savants orthodoxes qui démontrent jusqu'à l'évidence l'alliance possible
de la foi avec la raison et la science. Citons parmi les morts : Cuvier, Biot, Cauchy, Ampère, Quatrefages, Chevreul, Pasteur, Lapparent, et parmi les vivants M. Braaly,que l'Académie des sciences couronnait dernièrement en lui assignant « dans l'histoire de l'électricité une place que rien ne saurait lui enlever ». Et nos missionnaires ne sont-ils pas pour la science géographique, ethnologique, linguistique une source précieuse et toujours ouverte d'informations et de renseignements? La Société des missions étrangères de Paris accumule, centralise, publie des documents de toute nature sur les plus intéressantes régions de la Chine, du Japon, du Siam, de la Birmanie... La Compagnie de Jésus est une infatigable pourvoyeuse de la science. Ce sont deux Jésuites, les P. Roblet et Colin, qui ont construit un observatoire à Tananarive et qui ont établi la première carte de Madagascar. Au Congo, les missionnaires du Saint-Esprit sont les meilleurs auxiliaires de nos explorateurs dans la pénétration vers le Haut- Nil ; ils rédigent des grammaires, qui permettent de parler tous les idiomes de l'Afrique centrale et de traiter avec les populations indigènes. Les Pères blancs institués par le cardinal Lavigerie font la même chose dans la région des Grands Lacs ; les Lazaristes, en Abyssinie; et ailleurs d'autres
ordres religieux. Bref, tous les pays neufs vers lesquels s'orientent les préoccupations et les espérances de la mère-patrie ont été étudiés par les missionnaires, et ceux-ci, pionniers de la science autant que de la religion, offrent la plus précieuse des contributions à nos connaissances géograpliiques, ethnologiques et économiques. L'Église pratique donc largement l'enseignement par le livre. Elle nous ouvre des sources. Libre à nous de nous en approcher et d'y puiser le vrai, le bien, le beau. Est-ce tout? Non. Il nous reste encore un mot à dire pour mettre en pleine évidence la charité intellectuelle de l'Eglise catholique,
L'Eglise met à notre disposition non seulement le bon livre, mais le bon journal. En Amérique, aux Etats-Unis, c'est le P, Hecker, fondateur des Paulistes, qui a créé une littérature et un journalisme catholiques. En 1837, les catholiques américains avaient six journaux; ils en ont maintenant cinq cents ; aussi que de terrain ils ont conquis à la pointe de leur plume! — En Allemagne, les catholiques ont fondé des centaines et des centaines de journaux. Qu'est-il arrivé? Dans ce pays oii on ne compte qu'un catholique contre trois protestants, les catholiques ont été écoutés.
Ils ont dompté Bismarck et l'ont conduit à Canossa, et au Reichstag ils sont les arbitres de la situation. Us ont une presse. Là est le secret de leur puissance. — Les catholiques belges ont fondé une presse religieuse bien outillée, largement répandue, et par la presse ils se sont emparés de l'opinion et ils ont conquis la liberté pour eux. sans enchaîner la liberté des autres. — En France, le journalisme catholique s'est établi en 1830. A cette époque Lamennais fonde l'Avenir. Ce fut une équipée splendide, qui dura peu, qui finit mal, qui ne fut pas inutile cependant. Pendant que Lamennais succombait dans la révolte, un de ses lieutenants, Montalembert, se levait sur les ruines de l'Avenir, en devenait chef, chef admirable, toujours debout, jamais lassé. Vers 1834, l'abbé Migne avait fondé r Univers, lequel, en 1838, était aux abois. Montalembert veut le sauver à tout prix. Il n'a pas d'argent. Il emprunte 25.000 francs à 6 0/0 pour couvrir la dette de r Univers. Chaque mois il verse 1.000 francs à la caisse du journal. A ceux qui lui prêchent la prudence, il répond: « Le journalisme, c'est la guerre. On n'a pas encore découvert le moyen de gagner des batailles sans tuer de soldats, pas plus que de faire aller des journaux sans tuer des écus... » Et puis il cherche et trouve des actionnaires, des rédacteurs,
des abonnés. Il donne des articles. II fait des voyages. Il déterre des correspondants. Il suscite des protecteurs et des amis. Il stimule Cornudet, de Mérode, Rio, Lacordaire. Il agit à Paris et à Rome, en Angleterre et en Irlande. Il remue ciel et terre; et à ceux qui, comme son ami Rio, se plaignent du journal, il dit: « Relie manière en vérité de travailler au bien que de ne rien faire soi-même et de se moquer de tous ceux qui agissent ! » Montalembert est abandonné de presque tous. Les évêques de France ne donnent pas signe de vie. Qu'importe? Il marche quand même. De 1834 à 1840 il fait vivre rUnivers, il le sauve de la ruine. Le journalisme catholique était fondé. Avec des fortunes diverses il a marché depuis, car, bien qu'il ne soit pas encore parvenu au succès et à la diffusion désirable, il est assez répandu et il a assez de prestige pour s'imposer à l'attention et au respect de l'opinion.
Les bons livres abondent. Le bon journal ne manque pas. L'Eglise catholique répand d'une main l'aumône matérielle, de l'autre l'aumône intellectuelle. Elle pratique en même temps la justice et la charité. Elle fait son devoir. Faisons le nôtre.