‹ Justice et charitéChapitre 2 sur 4 · PAR M. VICTOR COUSIN · texte numérisé non relu

PAR M. VICTOR COUSIN

La philosophie morale et politique est ou doit être une science d'observation.

Elle doit se proposer de recueillir tous les grands phénomènes dont se compose la vie morale des individus et des États , de les classer selon leurs caractères essentiels , et de les rappeler à leurs principes les plus simples.

Or, on peut élever contre la plupart des systèmes les plus célèbres de morale , de législation , d'économie politique , cette accusation générale de s'être laissé égarer par la passion d'une fausse unité , et de n'avoir reconnu qu'un seul principe là où la nature humaine et les so^ ciétés humaines en renferment deux i qui se tiennent intimement , mais qui diffèrent , à savoir, la justice et la charité. Selon nous, il est impossible qu'aucun système se soutienne de-

vant les faits divers qu'il doit expliquer , et qu la plus petite société vive et marche un jour, avec un seul de ces deux principes. Tout système légitime les doit comprendre tous les deux, parce que toute société , comme tout individu , obéit à la fois à l'un et à l'autre.

Donnez-moi la déclaration la plus étendue des devoirs et des droits de l'homme et du citoyen , je me charge de prouver que cette déclaration se peut ramener à la justice et à la charité , et qu'elle est incomplète , si elle ne fait une part convenable à ces deux sentiments naturels dont toute société est le développement plus ou moins harmonieux.

Pour bien établir ces deux ordres distincts de sentiments , et leur intervention nécessaire dans les sociétés humaines , je diviserai cet écrit en deux parties, l'une qui sera relative à l'ordre de la justice , l'autre à l'ordre de la charité.

L'homme , matériellement si faible et si petit en face de la nature , se sent et se sait grand par l'intelligence et la liberté. Pascal Ta dit : « L'homme n'est qu'un roseau , mais c'est un roseau pensant. Quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue; car l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. » Ajoutons que nonseulement l'univers ne connaît pas sa puissance , mais qu'il n'en dispose pas , et qu'il suit en esclave des lois irrésistibles , tandis que le peu que je fais , je le fais parce que je le veux, et que si je le veux encore je cesserai de le faire, ayant en moi le pouvoir de commencer, de suspendre , de continuer ou de mettre à néant le mouvement que j'ai résolu d'accomplir.

26 PKEM1ÈBE PARTIE.

Relevé à ses propres yeux par le sentiment de sa liberté , l'homme se juge supérieur aux choses qui l'environnent; il estime qu'elles n'ont d'autre prix que celui qu'il leur donne, parce qu'elles ne s'appartiennent point à elles-mêmes. Il se reconnaît le droit de les occuper , de les appliquer à son usage , de changer leur forme , d'altérer leur arrangement naturel, d'en faire, en un mot, ce qu'il lui plaît, sans qu'aucun remords pénètre dans son âme.

Le premier fait moral que la conscience atteste est donc la dignité de la personne relativement aux choses , et cette dignité réside particulièrement dans la liberté (1).

La liberté, qui élève l'homme au-dessus des choses, l'oblige par rapport à lui-même. S'il s'attribue le droit de faire des choses ce qu'il lui plaît, il ne se sent pas celui de pervertir sa propre nature ; au contraire, il se sent le devoir de la maintenir , et de perfectionner sans cesse la liberté qui est en lui. Telle est la loi première*

(1) Est-il nécessaire de remarquer que ce qui précède etce qui va suivre ne sont pas des assertions gratuites, mais le résumé rigoureux de longues démonstrations, qu'on trouvera dans les 1. 11, 111 et IV de la première série de nos Cours ?

le devoir le plus général que la raison impose à la liberté. Ainsi le caprice, la violence, l'orgueil, l'envie, la paresse, l'intempérance, sont des passions que la raison ordonne à l'homme de combattre , parce qu'elles portent atteinte à la liberté et altèrent la dignité de la nature humaine.

La force libre qui constitue l'homme lui est respectable à lui-même ; de même toute force libre lui est respectable, et la liberté lui paraît grande et noble en soi partout où il la rencontre. Or, quand les hommes se considèrent, ils se trouvent les uns comme les autres des êtres libres.

Inégaux par tout autre endroit , en force physiaue, en santé , en beauté , en intelligence, ils ne sont égaux que par la liberté, car nul homme n'est plus libre qu'un autre. Ils font tous de leur liberté des usages différents ; ils ne sont pas plus ou moins libres , ils ne s'appartiennent pas plus ou moins à eux-mêmes. A ce titre , mais à ce titre seul, ils sont égaux. Aussitôt que ce rapport naturel se manifeste, l'idée majestueuse de la liberté mutuelle développe celle de la mutuelle égalité, et par conséquent l'idée du devoir égal et mutuel de respecter cette liberté ,

sous peine de nous traiter les uns les antres comme des choses et non pas comme des personnes.

Envers les choses , je n'ai que des droits ; je n'ai que des devoirs envers moi-même ; envers vous , j'ai des droits et des devoirs qui dérivent du même principe. Le devoir que j'ai de vous respecter est mon droit à votre respect ; et réciproquement, vos devoirs envers moi sont mes droits sur vous. Ni vous ni moi nous n'avons d'autre droit l'un sur l'autre que le devoir mutuel de nous respecter tous les deux.

Il ne faut pas confondre la puissance et le droit. Un être pourrait avoir une puissance immense , celle de l'ouragan , de la foudre , celle d'une des forces de la nature ; s'il n'y joint la liberté , il n'est qu'une chose redoutable et terrible , il n'est point une personne , il n'a pas de droits. Il peut inspirer une terreur immense ; il n'a pas droit au respect. On n'a pas de devoirs envers lui.

Le devoir et le droit sont frères. Leur mère commune est la liberté. Ils naissent le même jour, ils grandissent et ils périssent ensemble.

On pourrait dire que le droit et le devoir ne

font qu'un , et sont le môme être envisagé de deux côtés différents. Qu'est-ce en effet, nous venons de le dire et on ne saurait trop se le répéter à soi-même et aux autres ; qu'est-ce que mon droit à votre respect , sinon le devoir que vous avez de me respecter, parce que je suis un être libre? Mais vous-même, vous êtes un être libre; et le fondement de mon droit et de votre devoir devient pour vous le fondement d'un droit égal et en moi d'un égal devoir.

Je dis égal de l'égalité la plus rigoureuse, car la liberté , et la liberté seule, est égale à ellemême. Voilà ce qu'il importe de bien comprendre. Il n'y a d'identique en moi que la personne ; tout le reste est divers ; par tout le reste , les hommes diffèrent , car la ressemblance est encore de la différence. Comme il n'y a pas deux feuilles qui soient les mêmes , il n'y a pas deux hommes absolument les mêmes par le corps , par la sensibilité, par l'imagination , par la mémoire, par l'entendement, par l'esprit, par le cœur. Mais il n'est pas possible de concevoir de différence entre le libre arbitre d'un homme et le libre arbitre d'un autre. Je suis libre ou je ne

le suis pas. Si je le suis , je le suis autant que vous , et vous Têtes autant que moi ; il n'y a pas là de plus et de moins ; on est une personne morale tout autant et au même titre qu'une autre personne morale. La volonté, qui est le siège de la liberté , est la même dans tous les hommes. Elle peut avoir à son service des instruments différents , des puissances différentes , et par conséquent inégales , soit matérielles , soit spirituelles. Mais les puissances dont la volonté dispose ne sont pas elle, et ne la mesurent pas même exactement, car elle n'en dispose point d'une manière absolue. Le seul pouvoir libre est celui de la volonté, et celui-là l'est essentiellement. Si la volonté reconnaît des lois , ces lois ne sont pas des mobiles , des ressorts qui la meuvent : ce sont des lois idéales , celle de la justice , par exemple ; la volonté reconnaît cette loi , et en même temps elle a la conscience de pouvoir s'y conformer ou l'enfreindre, ne faisant l'un qu'avec la conscience de pouvoir faire l'autre, et réciproquement. Là est le type de la liberté, et en même temps de la vraie égalité ; toute autre est un mensonge.

Il n'est pas vrai que les hommes aient le droit

DE LA JUSTICE. 3t

d'être également riches, beaux, robustes, de jouir également, en un mot d'être également heureux ; car ils diffèrent originellement et nécessairement par tous les points de leur nature qui correspondent au plaisir , à la richesse , au bonheur. Dieu nous a faits avec des puissances inégales pour toutes ces choses. Ici l'égalité est contre la nature et contre l'ordre éternel ; car la diversité est , tout aussi bien que l'harmonie , la loi de la création. Rêver une telle égalité est une méprise étrange, un égarement déplorable. La fausse égalité est l'idole des esprits et des cœurs mal faits , de l'égoïsme inquiet et ambitieux. La noble liberté n'a rien à démêler avec les furies de l'orgueil et de l'envie. Comme elle n'aspire point à la domination, elle ne prétend pas davantage à une égalité chimérique d'esprit, de beauté, de fortune, de jouissances.

D'ailleurs cette égalité-là , fût-elle possible , serait de peu de prix à ses yeux ; elle demande quelque chose de bien autrement grand que le plaisir, la fortune, le rang; elle demande le respect.

Il ne faut pas confondre le respect avec les

hommages. Je rends hommage au génie et à la beauté, je respecte l'humanité seule; et par là j'entends toutes les natures libres, car tout ce qui n'est pas libre dans l'homme lui est étranger. L'homme est donc l'égal de l'homme précisément par ce qui le fait homme , et le règne de l'égalité véritable n'exige de la part de tous que le respect même de ce que chacun possède également en soi , et le jeune et le vieux , et le laid et le beau , et le riche et le pauvre , et l'homme de génie et l'homme médiocre , et la femme et l'homme , tout ce qui a la conscience d'être une personne et non une chose.

La liberté, avec l'égalité ainsi définie, engendre tous les droits et tous les devoirs. Le développement le plus intime du moi libre est la pensée. Toute pensée , comme telle , considérée dans les limites de la sphère individuelle , est sacrée. La pensée en soi, uniquement occupée à la recherche de la vérité , c'est la philosophie proprement dite. La philosophie exprime dans son degré le plus pur et le plus élevé la liberté et la dignité de la pensée. La liberté philosophique est donc la première de toutes les libertés.

Un autre développement presque aussi in-

timc de la pensée est la. pensée religieuse. Les religions , comme les philosophies , contiennent plus ou moins de vérité ; il en est une qui surpasse incomparablement toutes les autres ; mais toutes ont un droit égal à leur libre exercice , en tant du moins qu'elles n'ont rien de contraire à la dignité de la personne humaine.

Une religion , par exemple , qui autoriserait la polygamie , c'est-à-dire l'oppression et l'avilissement de la femme, cette moitié de l'humanité, ne pourrait être soufferte. Un culte qui, en recommandant à ses fidèles d'observer entre eux la bonne foi et la sincérité, les en dispenserait envers les fidèles des autres cultes , devrait être interdit. Il en serait de même de toute congrégation religieuse qui imposerait à ses membres l'entière abdication de leur libre arbitre, et leur prescrirait de se considérer, à l'égard de leur chef, comme de simples choses, comme un bâton ou comme un cadavre.

La propriété est sacrée, parce qu'elle représente le droit de la personne elle-même. Le premier acte de pensée libre et personnelle est déjà un acte de propriété. Notre première propriété, c'est nous-mêmes, c'est notre moi , c'est notre

liberté, c'est notre pensée; toutes les autres propriétés dérivent de celle-là et la réfléchissent. L'acte primitif de propriété consiste dans l'imposition libre de la personne humaine sur les choses; c'est par là que je les fais miennes : dès lors, assimilées à moi-même, marquées du sceau de ma personne et de mon droit , elles cessent d'être de simples choses à l'égard des autres, et par conséquent elles ne tombent plus sous leur occupation et sous leur appropriation. Ma propriété participe de ma personne; elle a des droits par moi, si je puis m' exprimer ainsi, ou pour mieux dire mes droits me suivent en elle, et ce sont ces droits qui sont dignes de respect.

Il est difficile aujourd'hui de reconnaître le fondement de nos droits. Une longue habitude nous porte à croire que les lois qui depuis un temps immémorial protègent nos droits, les constituent; que, par conséquent, si nous avons le droit de posséder, et s'il est interdit de nous ravir notre propriété , nous en sommes redevables aux lois qui ont déclaré la propriété inviolable. Mais en est-il réellement ainsi ?

Si la loi établie reposait sur elle-même , si

elle n'avait point sa raison dans quelque principe supérieur, elle serait le seul fondement du droit de propriété, et l'esprit satisfait ne chercherait pas à remonter plus haut. Mais toute loi suppose évidemment des principes qui en ont suggéré l'idée , qui la maintiennent et qui l'autorisent.

Quelques publicistes ont prétendu asseoir le droit de propriété sur un contrat primitif. Mais ce contrat primitif , à son tour, quelle en est la raison ? Il en est du contrat primitif comme de la loi écrite. Ce n'est, après tout, qu'une loi aussi , que l'on suppose primitive. Ainsi, quand un prétendu contrat serait la raison de la loi écrite, il resterait à chercher la raison du contrat. La théorie qui fonde le droit de propriété sur un contrat primitif , ne résout donc pas la difficulté, elle la recule.

Il y a plus : qu'est-ce qu'un contrat? une stipulation entre deux ou plusieurs volontés. D'où il suivrait que le droit de propriété est aussi mobile que l'accord des volontés. Un contrat fondé sur cet accord ne pçut assurer au droit de propriété une inviolabilité qui n'est pas en lui. S'il a plu à la volonté des contractants de

décréter l'inviolabilité delà propriété, un changement de leur volonté peut amener et justifier | une autre convention par laquelle la propriété cesse d'être inviolable et subit telle ou telle mo dification.

Comprendre ainsi le droit de propriété , le faire reposer sur un contrat ou sur une législation arbitraire, c'est le détruire. Le droit de propriété n'est pas, ou il est absolu. La loi écrite n'est pas le fondement du droit : sinon, il n'y a de stabilité ni dans le droit ni dans la loi elle-même ; au contraire, la loi écrite a son fondement dans le droit qui lui préexiste, qu'elle traduit et qu'elle consacre ; elle met la force à son service, en échange du pouvoir moral qu'elle en reçoit.

Après les jurisconsultes et les publicistes, qui fondent le droit de propriété sur les lois et les lois sur un contrat primitif, nous rencontrons les économistes , qui , frappés de l'importance du travail et de la production, y placent le principe du droit de propriété. Chacun , disent-ils , a un droit naturel exclusif sur ce qui est le fruit de son propre travail; le travail est naturellement productif, et il est impossible au produc-

leur de ne pas distinguer ses produits de ceux de tout autre, et d'attribuer à son voisin le moindre droit sur ce qu'il sait avoir produit luimême. Cette théorie est déjà plus profonde que la précédente ; mais elle est encore incomplète. Pour produire, il me faut une matière quelconque, il me faut des instruments ; je ne produis qu'à l'aide de quelque chose que je possède déjà. Si cette matière sur laquelle je travaille ne m'appartient point, à quel titre les produits obtenus m'appartiendraient-ils? Il suit de là que la propriété préexiste à la production , et que celle-ci suppose un droit antérieur qui , d'analyse en analyse, se résout dans le droit de premier occupant.

La théorie qui fonde le droit de propriété sur une occupation [primitive touche à la vérité ; elle est même vraie , mais elle a besoin d'être expliquée. Qu'est-ce qu'occuper? C'est faire sien, c'est s'approprier. Il y avait donc, avant l'occupation , une propriété première que nous étendons par l'occupation ; cette propriété première , au delà de laquelle on ne peut remonter, c'est notre personne. Cette personne , ce n'est pas notre corps ; notre corps est à nous,

il n'est pas nous. Ce qui constitue la personne, c'est essentiellement, nous l'avons établi depuis longtemps, notre activité volontaire et libre, car c'est dans la conscience de cette libre énergie que le moi s'aperçoit et s'affirme. Le moi , voilà la propriété primitive et originelle , la racine et le modèle de toutes les autres.

Quiconque ne part pas de cette propriété première, évidente par elle-même, est incapable d'en établir aucune légitimement* et, qu'il le sache ou l'ignore , il est condamné a un perpétuel paralogisme, à toujours supposer ce qui est précisément en question.

Le moi est donc une propriété [évidemment sainte et sacrée. Pour effacer le titre des autres propriétés, il faut nier celle-là, ce qui est impossible; et si on la reconnaît, par une conséquence nécessaire, il faut reconnaître toutes les autres qui ne sont que celle-là manifestée et développée. Notre corps n'est à nous que comme le siège et l'instrument de notre personne, et il est après elle notre propriété la plus intime. Tout ce qui n'est pas une personne, c'est-à-dire tout ce qui n'est pas doué d'une activité intelligente et libre 5 c'est-à-dire encore

tout ce qui n'est pas doué de conscience , est une chose. Les choses sont sans droit , le droit n'est que dans la personne. Et les personnes n'ont point de droit sur les personnes; elles ne peuvent les posséder ni en user à leur gré ; fortes ou faibles, elles sont sacrées les unes aux autres.

La personne a le droit d'occuper les choses , et en les occupant elle se les approprie ; une chose devient par là propriété de la personne , elle lui appartient à elle seule , et nulle autre personne n'y a plus de droit. Ainsi le droit de première occupation est le fondement de la propriété hors de nous ; mais il suppose lui-même le droit de la personne sur les choses, et, en dernière analyse , celui de la personne , comme étant la source et le principe de tout droit.

La personne humaine, intelligente et libre, et qui à ce titre s'appartient à elle-même , se répand successivement sur tout ce qui l'entoure, se l'approprie et se l'assimile, d'abord son instrument immédiat, le corps, puis les diverses choses inoccupées dont elle prend possession la première , et qui servent de moyen , de matière ou de théâtre à son activité.

Après le droit de premier occupant, vient le droit qui naît du travail et de la production. '

Le travail et la production ne constituent pas , mais confirment et développent le droit de propriété. L'occupation précède le travail, mais elle se réalise par le travail. Tant que l'occupation est toute seule , elle a quelque chose d'abstrait en quelque manière, d'indéterminé aux yeux des autres , et le droit qu'elle fonde est obscur ; mais quand le travail s'ajoute à l'occupation , il la déclare , la détermine , lui donne une autorité visible et certaine. Par le travail , en effet , au lieu de mettre simplement la main sur une chose inoccupée , nous y imprimons notre caractère , nous nous l'incorporons , nous l'unissons à notre personne. C'est là ce qui rend respectable et sacrée aux yeux de tous la propriété sur laquelle a passé le travail libre et intelligent de l'homme. Usurper la propriété qu'il possède en qualité de premier occupant est une action injuste ; mais arracher à un travailleur la terre qu'il a arrosée de ses sueurs est aux yeux de tous une iniquité révoltante.

Dès qu'une chose est véritablement mienne , j'en puis disposer librement comme je l'ai libre-

ment acquise, je puis la prêter, je puis l'échanger , je puis la donner à telle ou telle condition ou sans aucune condition. Le droit de louage et de vente, le droit de donation , et tous les droits qui dérivent de ceux-là , reposent sur la base inébranlable du droit primitif et permanent de la personne.

Si je puis donner ce qui m'appartient, je puis aussi le transmettre après moi à qui me plaît , et à plus forte raison à mes enfants. Il serait étrange qu'on me contestât à l'égard de mes enfants le droit que j'ai manifestement à l'égard du premier venu. Cette transmission qu'il me plaît de faire de mon bien est parfaitement légitime , par cela seul qu'elle est libre. De plus, elle s'appuie sur un sentiment sublime , le désir inné de revivre tout entier avec tout ce qu'on a dans un autre soi-même qu'on appelle son enfant. Enfin , quand nous examinons cette transmission , elle nous paraît souverainement raisonnable, favorable ou plutôt nécessaire à la durée et à la perpétuité de la famille, de la société et du genre humain. Le droit d'héritage , si salutaire par ses conséquences , est donc sacré dans son principe : car il ne fait autre chose qu'ex-

primer dans les enfants le droit du père , et dans celui-ci le droit de quiconque possède de disposer de sa chose à son gré, à plus forte raison selon le penchant le plus doux de son cœur, et selon son intérêt propre qui se confond ici avec l'intérêt général.

Ce droit de disposer de ce qu'on possède, les lois l'acceptent et le consacrent; elles ne le créent point ; elles le tirent en quelque sorte de la conscience du genre humain ; elles ne le fondent pas, elles le garantissent.

Il résulte de ce qui vient d'être dit, que le droit naturel repose sur un seul principe , qui est la sainteté de la liberté de l'homme. Le droit naturel , dans ses applications aux diverses relations des hommes entre eux et à tous les actes de la vie sociale, contient et engendre le droit civil. Comme en réalité le seul sujet du droit civil est l'être libre , le principe qui domine le droit civil tout entier est le respect de la liberté; le respect de la liberté s'appelle la justice.

La justice confère à chacun le droit de faire tout ce qu'il veut , sous cette réserve que l'exercice de ce droit ne porte aucune atteinte à

l'exercice du droit d' autrui. L'homme qui, pour exercer sa liberté, violerait celle d'un autre, manquant ainsi à la loi même de la liberté , se rendrait coupable. C'est toujours envers la liberté qu'il est obligé, que cette liberté soit la sienne ou celle d'un autre. Tant que l'homme use de sa liberté sans nuire à la liberté de son semblable , il est en paix avec lui-même et avec les autres. Mais aussitôt qu'il entreprend sur des libertés égales à la sienne , il les trouble et les déshonore, il se trouble et se déshonore lui-même, car il porte atteinte au principe même qui fait son honneur et qui est son titre au respect des autres. Une loi de l'ordre éternel attache la misère au crime , et le bonheur ou du moins la paix à la vertu (1).

La paix est le fruit naturel de la justice , du respect que les hommes se portent ou doivent se porter les uns aux autres , à ce titre qu'ils sont tous égaux , c'est-à-dire qu'ils sont tous libres.

(1) C'est cette loi qu'on appelle dans l'école le principe du mérite et du démérite ; voyez première série de nos cours, t. 1er, cours de 1817, leç. XVIII , p. 320; t. II , leç. XX , p. 306'; t. IV, leç. XVI, p. 24i ; deuxième série, t. ni.

Mais vous concevez que la paix et la justice ont des adversaires permanents et infatigables dans les passions, filles du corps, et naturellement ennemies de la liberté , fille de l'âme. Quiconque enfreint la liberté est coupable , et par conséquent répréhensible ; car l'homme n'a pas seulement le droit de défendre sa liberté , il en a le devoir. De là l'idée de la répression , et la légitimité du droit de punir. Si l'homme, coupable seulement envers sa propre liberté, ne relève que du tribunal de la raison et de la conscience; dès qu'il trouble des libertés égales à la sienne, il est responsable devant ses semblables, il mérite d'être traduit devant un tribunal qui punisse les violateurs de la justice et de la paix , les ennemis de la liberté publique.

Mais qui composera ce tribunal? Qui pourra sateir et punir le coupable ? Qui sera dépositaire de la puissance nécessaire pour faire respecter la liberté, la justice et la paix? Ici vient l'idée de gouvernement.

leç. XV, p. 188 ; troisième série, t. IV, p. 13C. Voyez aussi la traduction de Platon, argument du Gorgias.

La société est le développement régulier, le commerce paisible de toutes les libertés , sous la protection de leurs droits réciproques. La société n'est pas l'œuvre des hommes : c'est l'œuvre même de la nature des choses. Il y a une société naturelle et légitime , dont toutes nos sociétés ne sont que des copies plus ou moins imparfaites. A cette société correspond un gouvernement tout aussi naturel, tout aussi légitime , envers lequel nous sommes obligés , qui nous défend et que nous devons défendre , et en qui nous avons le devoir de placer et de soutenir la force nécessaire à l'exercice de ses fonctions.

Mais la force qui doit servir peut nuire aussi. L'art social n'est autre chose que l'art d'organiser le gouvernement de manière à ce qu'il puisse toujours veiller efficacement à la défense des institutions protectrices de la liberté , sans jamais pouvoir tourner contre ces institutions la force qui lui a été confiée pour les maintenir.

Le principe et l'objet de tout gouvernement humain , digne de ce nom , est la protection des droits naturels , comme l'ont reconnu les deux

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