PREMIÈRE PARTIE. — DE LA JUSTICE
nations modernes qui ont porté le plus haut le génie de l'organisation sociale , l'Angleterre dans le fameux bill des droits , et surtout la France dans l'immortelle déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Voilà ce que pro-* clame la philosophie; mais elle s'arrête là, ou du moins elle n'agite qu'avec une extrême cir-* conspection la question de la meilleure forme de gouvernement , car cette question tient à la fois à des principes fixes et à des circonstances qui varient selon les lieux et selon les temps.
Notre tâche est-elle terminée avec cette théo* rie ? Tous nos devoirs privés et publics se bornent-ils à nos devoirs envers la liberté? Je ne le pense pas, et je me hâte d'appeler l'attention sur une distinction importante , qui est l'âme , en quelque sorte , de la philosophie morale et politique.
Respecter la liberté de nos semblables , telle est la loi fondamentale , loi précise dans son énoncé, redoutable dans ses conséquences : car toute infraction à la loi, en nuisant aux autres , est nuisible à l'agent , et le précipite dans l'avilissement et clans la misère. Quand l'homme a rempli cette loi , nul n'a rien à lui demander. Mais a-t-il accompli toute sa destinée ? A-t-il atteint les dernières limites de la beauté morale?
Plus d'une fois on a vu des grands hommes, non contents de ne pas attenter à la liberté d' autrui et de défendre la leur, entrer sur la scène du monde pour revendiquer la liberté de leurs semblables» Décius aurait accompli la loi, s'il
fût mort tranquillement au milieu de ses concitoyens, sans avoir nui à aucun d'eux : il fit plus, il se dévoua pour eux. Je pourrais prendre des exemples de dévouement plus récents ; je pourrais les trouver sur des théâtres moins éclatants, où l'instinct moral engendre souvent un héroïsme d'autant plus grand qu'il est plus obscur. Le caractère de tous ces exemples est que, sans être contraires à la loi du respect de la liberté , ils la surpassent ; en même temps ils sont proclamés par le genre humain tout entier comme des actes de la vertu la plus sublime.
Il est donc vrai que si l'obligation de ne jamais porter atteinte à la liberté d' autrui subsiste inviolable et imprescriptible , dans certains cas un instinct supérieur à la loi , qui est en morale ce que le génie est dans les arts, franchit les limites de la loi, et s'élance du désintéressement au dévouement, de la justice à la charité.
Le désintéressement et le dévouement sont des vertus d'un ordre différent ; l'un se définit avec rigueur, l'autre échappe à toute définition. Voulez-vous une marque éclatante de cette différence? Quand un homme a désobéi à la loi qui l'oblige au respect de la liberté d'autrui , la
société menacée se sent le droit de prendre contre lui des mesures efficaces; car la loi du respect de la liberté , la justice, emporte le droit de contrainte. Loin de là , la loi du dévouement n'admet aucune contrainte. Nulle loi humaine n'obligeait Décius à se dévouer ; nulle loi humaine ne condamne à l'héroïsme ; mais le genre humain a des couronnes et des autels pour les martyrs et pour les héros.
Vous qui avez faim , je me sens le devoir de vous secourir, et vous n'avez pas le droit d'exiger de moi la moindre partie de ma fortune : et si vous m'arrachez une obole, vous commettez une injustice. Il y a ici des devoirs qui n'ont pas de droits corrélatifs ( l ) .
(1) En méconnaissant cette importante vérité , on ouvre la porte aux plus funestes erreurs. Par exemple, l'État a le devoir de venir en aide , en une certaine mesure , aux ouvriers dans les temps de chômage involontaire, en les employant à de grands travaux d'utilité publique ; mais il est faux que l'ouvrier ait droit au travail , comme on Je dit aujourd'hui , car tout droit vrai emporte l'idée qu'on peut l'assurer par la force. L'ouvrier n'a pas plus droit au travail que le pauvre n'a droit à l'assistance ; ou si le pauvre a ce droit, il peut l'imposer : au lieu de s'adresser à la charité , il peut invoquer la justice, me faire un procès, ou même m'arracher de force ce que je ne lui donnerais
On pourrait dire que le dévouement est en quelque sorte le superflu , le luxe de la morale , tandis que le désintéressement , la probité , la justice , est la morale obligatoire par excellence : c'est celle-là qui est l'objet du droit proprement dit.
Quel est donc cet instinct? quelle est cette loi supérieure à toutes les lois écrites , à toutes les définitions, à toutes les formules rigoureuses du droit et du devoir ? Cette loi se manifeste par un cri de la conscience : voilà sa promulgation. Elle est si pure qu'on l'aperçoit à peine ; ce n'est souvent qu'après l'action , et en y réfléchissant, qu'on sent avoir été inspiré par quelque chose de plus grand encore que la liberté : c'est le souffle divin qui pénètre dans l'âme et l'élève au-dessus des lois ordinaires :
Est Deus in nobis , agitante calescimas Mo.
Ce principe admirable , s'il est dans chacun de nous, doit être aussi dans ce grand individu
pas. Proclamer des droits mensongers , c'est mettre en péril les droits certains. On peut très-bien rappeler aux particuliers et à l'État le saint devoir de la charité, sans conférer à la misère de prétendus droits qu'elle accueille avec ivresse et revendique le glaive à la main.
qu'on appelle la société, et dans le gouvernement qui la représente. Oui , le gouvernement d'une société humaine est aussi une personne morale. Il a un cœur comme l'individu; il a de la générosité, de la bonté , de la charité. Il y a des faits légitimes et même universellement admirés, qui ne s'expliquent pas, si on réduit la fonction du gouvernement à la seule protection des droits. Le gouvernement doit aux citoyens , mais en une certaine mesure , de veiller à leur bien-être , de développer leur intelligence , de fortifier leur moralité.
Mais la charité n'échappe pas à la loi qui place le mal à côté du bien , et condamne les choses les meilleures aux périls qu'entraîne leur abus. C'est alors que s'applique la triste maxime : Ce qu'il y a de pire est la corruption de ce qu'il y a de meilleur. La justice elle-même, si on s'y renferme exclusivement , sans y joindre la charité , dégénère en une sécheresse insupportable. Un malheureux est là souffrant devant nous. Notre conscience est-elle satisfaite , si nous pouvons nous rendre le témoignage de n'avoir pas contribué à sa souffrance ? Non , quelque chose nous dit
qu'il est bien encore de lui donner du pain , des secours, des consolations. De son côté, la charité peut avoir aussi ses dangers. Elle tend à substituer son action propre à l'action de celui qu'elle veut servir ; elle efface un peu sa personnalité et se fait en quelque sorte sa Providence ! Pour être utile aux autres, on s'impose à eux, et on risque d'attenter à leurs droits. L'amour, en se donnant, asservit. Sans doute il ne nous est pas interdit d'agir sur autrui; nous le pouvons toujours par la prière et l'exhortation ; nous le pouvons aussi par la menace, quand nous voyons un de nos semblables s'engager dans une action criminelle ou insensée. Nous avons même le droit d'employer la force, quand la passion emporte la liberté et fait disparaître la personne. C'est ainsi que nous pouvons, que nous devons même empêcher par la force le suicide d'un de nos semblables. La puissance légitime de la charité se mesure sur le plus ou moins de liberté et de raison de celui auquel elle s'applique. Quelle délicatesse ne faut-il pas dans l'exercice de cette vertu périlleuse ! comment apprécier assez certainement le degré de liberté que possède encore un de nos sembla-
bles , pour savoir jusqu'où on peut se substituer à lui dans le gouvernement de sa destinée? Et quand, pour servir une âme faible, on s'est emparé d'elle , qui est assez sûr de soi pour n'aller pas plus loin, pour ne passer pas de l'amour de la personne dominée à l'amour de la domination elle-même? La charité est souvent le commencement et l'excuse , et toujours le prétexte des grandes usurpations. Pour avoir le droit de s'abandonner aux mouvements de la charité , il faut s'être affermi soi-même dans un long exercice de la justice.
La justice , le respect et le maintien de la liberté , est la grande loi de la société et de l'État; mais la justice n'est pas la seule loi morale. Nous avons montré qu'à côté de cette loi il en est une autre qui n'oblige pas seulement au respect des droits des autres, mais nous fait un devoir de soulager leurs misères de tout genre , de venir en aide à nos semblables , même au détriment de notre fortune et de notre bien-être. Examinez le principe de la plus petite aumône ; vous ne pouvez le ramener à la seule justice , car cette petite somme d'argent que vous vous croyez le devoir de donner à un malheureux,
lui , il n a pas le droit de l'exiger de vous. Nous faisons de la justice le principe fondamental et la mission spéciale de l'État ; mais nous pensons qu'il est absolument impossible de ne pas mettre aussi dans la société quelque chose au moins de ce devoir de la charité qui parle si énergiquement à toute âme humaine. Selon nous , l'État doit , avant tout , faire régner la justice , et il doit de plus avoir du cœur et des entrailles ; il n'a pas rempli toute sa tâche quand il a fait respecter tous les droits ; il lui reste quelque autre chose à faire , quelque chose de redoutable et de grand : il lui reste à exercer une mission d'amour et de charité, sublime à la fois et périlleuse ; car , encore une fois , tout a ses dangers : la justice , en respectant la liberté d'un homme, peut, en toute conscience, le laisser mourir de faim ; la charité , pour le sauver physiquement et surtout moralement, peut s'arroger le droit de lui faire violence. La charité a couvert le monde d'institutions admirables; mais c'est elle aussi , égarée et corrompue , qui a élevé , autorisé , consacré bien des tyrannies. Il faut contenir la charité par la justice , mais
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non pas l'abolir et en interdire l'exercice à la société.
Je puis ici indiquer quelques devoirs de la charité civile qui sont à la fois manifestes et purs de tout danger.
1° L'État doit aux citoyens que le malheur accable, aide et protection pour la conservation et pour le développement de leur vie physique. De là l'utilité, la nécessité même des institutions de bienfaisance , le plus possible volontaires et privées, quelquefois publiques, ou formées avec l'intervention de l'État en une certaine mesure qu'il est impossible de déterminer d'une manière unique et absolue pour des cas variables et différents. Sans multiplier abusivement les hospices pour l'enfance délaissée , pour les malades et les vieillards sans ressources, il faut bien se garder de les proscrire , comme le veut une étroite et impitoyable économie politique.
2° L'État doit à qui en a besoin aide et protection aussi [dans le développement de sa vie intellectuelle. Dieu a voulu que toute nature intelligente portât ses fruits. L'État est responsable de toutes les facultés qui avortent par une brutale oppression, La charité éclairée doit à
tous cette première instruction qui empêche l'homme de déchoir de sa nature et de tomber du rang d'homme à celui d'animal.
3° Il doit encore, il doit surtout , et à tout citoyen , aide et protection dans le développement de sa vie morale. L'homme n'est pas seulement un être intelligent, il est un être moral, c'est-à-dire , capable de vertu ; la vertu est encore bien plus que la pensée le but de son existence ; elle est sainte entre toutes les choses saintes. L'État doit donc souvent procurer et toujours surveiller l'éducation des enfants, soit dans les écoles publiques , soit dans les écoles privées ; il a le devoir de venir en aide à ceux que la pauvreté priverait de ce grand bienfait. Que l'État leur ouvre des écoles appropriées à leurs besoins , et qu'il les y retienne jusqu'à ce qu'ils sachent ce que c'est que Dieu , l'âme et le devoir ; car la vie humaine , sans ces trois mots bien compris, n'est qu'une douloureuse et accablante énigme.
4° La charité intervient jusque dans la punition des crimes : à côté du droit de punir, elle met le devoir de corriger. L'homme coupable est un homme encore; ce n'est pas une chose
dont on doive se débarrasser dès qu'elle nuit, une pierre qui tombe sur notre tête et que nous rejetons dans l'abîme, afin qu'elle ne blesse plus personne. L'homme est un être raisonnable, capable de comprendre le bien et le mal, de se repentir, et de se réconcilier un jour avec l'ordre. Ces vérités ont donné naissance à des ouvrages qui honorent la fin du dix-huitième siècle et le commencement du dix -neuvième. Beccaria, Filangieri , Bentham , ont réclamé contre la rigueur excessive des lois pénales. Le dernier surtout, par la conception des maisons de pénitence, rappelle les premiers temps du christianisme, où le châtiment consistait , dit-on , en une expiation qui permettait au coupable de remonter parle repentir au rang qu'il avait perdu. Punir est juste, améliorer est charitable. Dans quelle mesure ces deux principes doivent-ils s'unir? Bien de plus délicat, de plus difficile à déterminer. Ce qu'il y a de certain, c'est que la justice doit dominer. En entreprenant l'amendement du coupable , le gouvernement usurpe , d'une usurpation bien généreuse , sur les droits de la religion , mais il ne doit pas aller jusqu'à ou-
blier sa fonction propre et son devoir rigoureux.
En résumé, respecter les droits d'autrui et faire du bien aux hommes , être à la fois juste et charitable, voilà la morale sociale dans les deux éléments qui la constituent. Voilà pourquoi la révolution française , qui a recueilli et accru tous les progrès de la philosophie morale et politique , après avoir écrit sur son drapeau la liberté et l'égalité , y a joint le grand nom de la fraternité, qui tour à tour a donné l'élan aux vertus les plus sublimes et servi de prétexte aux plus dures tyrannies.
C'est pour avoir confondu ces deux parties de la morale, que les plus grands moralistes se sont jetés dans des théories exclusives, également fausses, égalementclangereuses. Déjànous avons vu Smith , après avoir découvert et exposé les lois naturelles de la production et de la richesse, comme épuisé par ce grand effort, s'arrêter, et ne reconnaître presque au gouvernement d'autres fonctions que celles d'un commissaire de police; nous lavons vu, n'admettant d'autre principe que la liberté du travail, c'est-à-dire la justice, condamner les institutions les plus né-
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cessaires et les plus bienfaisantes , et ouvrir la porte, sans le vouloir, à une économie politique sans grandeur et sans entrailles (l). Nous verrons un jour le premier des moralistes modernes , Kant , revenir au stoïcisme à la fin du dix-huitième siècle , de peur du mysticisme rejeter l'amour , et sacrifier la charité à la justice, comme si l'âme humaine, comme si la société qui la représente tout entière, n'étaient pas assez vastes pour donner place à toutes les deux !
D'ailleurs, je me hâte de le reconnaître ou plutôt de le répéter : la justice encore plus que la charité, est le fond de toute société, et ce fond est immortel.
Les droits et les devoirs de l'homme, dont la
(1) Sur les mérites et sur les vices de l'économie politique de Smith , voyez la première série de nos Cours , t. IV, leç. XVII et XVIII, p. 270-303. —Parmi nous, M. Say, en propageant les principes de Smith , en a porté les défauts à un tel excès qu'il a suscité cette réaction exagérée et extravagante qu'on appelle le socialisme. C'est M. Say et son école qui peuvent réclamer l'honneur d'avoir produit M. Louis Blanc et ses partisans. Entre ces erreurs extrêmes et contraires, nous indiquons aux esprits justes et indépendants le commun respect, l'harmonie plus ou moins parfaite des droits des individus et des droits de l'État , de la justice et de la charité.
déclaration est moderne, sont aussi anciens que l'homme. J'ai besoin de faire cette profession de foi en l'honneur de l'humanité. Aussitôt que l'homme s'est connu , il s'est connu comme un être libre, et il s'est respecté ; il s'est mis audessus des choses, et il a su qu'il s'avilirait, soit en violant la liberté d' autrui, soit en laissant violer la sienne. De tout temps , la liberté a été connue et honorée, mais plus ou moins , et toujours partiellement. Tel droit éclairait déjà l'espèce humaine, quand tel autre était encore dans l'ombre. La sainte liberté ne découvre pas d'abord toute sa face ; elle ne lève que successivement ses voiles; mais le peu qu'elle montre d'elle, sans la révéler tout entière, suffit à l'homme pour ennoblir son existence, et lui donner la conviction qu'il vaut mieux que ce monde au milieu duquel il se trouve jeté.
Le vrai monde de l'homme est celui de la liberté, et sa vraie histoire n'est autre chose que le progrès constant de la liberté de plus en plus comprise d'âge en âge , et s' étendant toujours dans la pensée de l'homme , jusqu'à ce que d'époque en époque arrive celle où tous les droits soient connus et respectés, et où , pour ainsi par-
1er, l'essence même de la liberté se manifeste.
La philosophie de l'histoire nous montre, à travers les vicissitudes qui élèvent et précipitent les sociétés , les démarches continuelles de l'humanité vers la société idéale dont je vous ai entretenus , et qui serait la complète émancipation de la personne humaine , le règne de la liberté sur la terre. Cette société idéale ne se réalise jamais d'une manière absolue ; car tout idéal en se réalisant s'altère, mais tout altéré qu'il est , c'est encore lui qui fait la beauté des choses auxquelles il se mêle ; c'est un rayon de la vraie société qui , en se faisant jour dans les diverses sociétés particulières qui se succèdent, leur communique de plus en plus quelque chose de sa grandeur et de sa force.
Longtemps l'humanité se repose dans une forme de la liberté qui lui suffit. Cette forme ne s'établit et ne se soutient qu'autant qu'elle convient à l'humanité. Il n'y a jamais d'oppression entière et absolue , même dans les époques qui nous paraissent aujourd'hui les plus opprimées ; car un état de la société ne dure , après tout , que par le consentement de ceux auxquels il s'applique. Les hommes ne désirent pas plus de
liberté qu'ils n'en conçoivent , et c'est sur l'ignorance bien plus que sur la servilité que sont fondés tous les despotismes. Ainsi, sans parler de F Orient où l'homme enfant avait à peine le sentiment de son être, c'est-à-dire de la liberté ; en Grèce, dans cette jeunesse du monde où l'humanité commence à se mouvoir et à se connaître , la liberté naissante était bien faible encore, et pourtant les démocraties de la Grèce n'en demandaient pas davantage. Mais, comme il est de l'essence de toute chose imparfaite de tendre à se perfectionner, toute forme partielle n'a qu'un temps et fait place à une forme plus générale qui , tout en détruisant la première , en développe l'esprit ; car le mal seul périt , le bien reste et fait sa route. Le moyen âge , où peu à peu l'esclavage succombe sous l'Évangile, le moyen âge a possédé bien plus de liberté que le monde ancien (l). Aujourd'hui , il nous paraît une époque d'oppression, parce que l'esprit humain n'étant plus satisfait des libertés dont il jouissait alors, vouloir le renfermer dans l'enceinte de ces libertés qui ne lui suffisent
(1) Sur les progrès de la liberté et des droits dans l'espèce humaine > voyez lve série, t. III , {>. 320.
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plus, est une oppression véritable. Mais la preuve que le genre humain ne se trouvait pas opprimé au moyen âge , c'est qu'il le supporta. Il n'y a pas plus de deux ou trois siècles que le moyen âge commence à peser à l'humanité; aussi, depuis deux ou trois siècles, il est attaqué. Les formes de la société , quand elles lui conviennent, sont inébranlables ; le téméraire qui ose y toucher se brise contre elles ; mais quand une forme de la société a fait son temps; quand on conçoit, quand on veut plus de droits qu'on n'en possède ; quand ce qui était un appui est devenu un obstacle; quand enfin l'esprit de liberté et l'amour des peuples , qui marche à sa suite, se sont retirés ensemble de la forme autrefois la plus puissante et la plus adorée , le premier qui met la main sur cette idole, vide du Dieu qui l'animait, l'abat aisément et la réduit en poussière.
Ainsi va le genre humain de forme en forme, de révolution en révolution, ne marchant que sur des ruines, mais marchant toujours. Le genre humain, comme l'univers, ne continue de vivre que par la mort ; mais cette mort n'est qu'apparente, puisqu'elle contient le germe
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d'une vie nouvelle. Les révolutions, considérées de cette manière, ne consternent plus l'ami de l'humanité, parce qu'au delà de destructions momentanées il aperçoit un renouvellement perpétuel ; parce qu'en assistant aux plus déplorables tragédies, il en connaît l'heureux dénoûment ; parce qu'en voyant décliner et tomber une forme de la société, il croit fermement que la forme future , quelles que soient les apparences , sera meilleure que toutes les autres : telle est la consolation, l'espérance, la foi sereine et profonde du philosophe.
Les crises de l'humanité s'annoncent par de tristes symptômes et de sinistres phénomènes. Les peuples qui perdent leur forme ancienne aspirent à une forme nouvelle qui est moins distincte à leurs yeux, et les agite bien plus qu'elle ne les console par les vagues espérances qu'elle leur donne et les perspectives lointaines qu'elle leur découvre. C'est surtout le côté négatif des choses qui est clair; le côté positif est obscur. Le passé qu'on rejette est bien connu ; l'avenir qu'on invoque est couvert de ténèbres. De là ces troubles de l'âme qui souvent , dans quelques individus , aboutissent au scepticisme.
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Contre le trouble et le scepticisme notre asile inviolable est la philosophie , qui nous révèle le fond moral et l'objet certain de tous les mouvements de l'histoire, et nous donne la vue distincte et assurée de la vraie société dans son éternel idéal.
Oui, it y a une société éternelle, sous des formes qui se renouvellent sans cesse. De toutes parts on se demande où va l'humanité. Tâchons plutôt de reconnaître le but sacré qu'elle doit poursuivre. Ce qui sera peut nous être obscur; grâce à Dieu, ce que nous devons faire ne l'est point. Il est des principes qui subsistent et suffisent à nous guider parmi toutes les épreuves de la vie et dans la perpétuelle mobilité des affaires humaines. Ces principes sont à la fois très-simples et d'une immense portée. Le plus pauvre d'esprit , s'il a en lui un cœur humain , peut les comprendre et les pratiquer ; et ils contiennent toutes les obligations que peuvent rencontrer, dans leur développement le plus élevé, les individus et les États. C'est d'abord la justice , le respect inviolable que la liberté d'un homme doit avoir pour celle d'un autre homme ; c'est ensuite la charité , dont les