PRÉFACE
Ce petit livre ne contient guère d'idées neuves. Aussi bien n'ai-je point eu la prétention de découvrir ni de réformer la morale. Je voudrais, au contraire, que chacun y reconnût ce qu'il pense, ce qu'il a toujours pensé, et se dît à chaque ligne : Voilà bien les idées qui dirigent ou devraient diriger ma vie ! Plus d'une fois, en l'écrivant, je me suis interrompu, et demandé si ces pages valaient la peine d'être écrites, puisqu'elles se bornent à énoncer ce que chacun peut trouver dans sa propre conscience. Pourtant les fragments que j'en ai communiqués à quelques personnes ont souvent causé de l'étonnement; je redoutais le reproche de banalité, et je me vois accusé de paradoxe. Les vérités les plus élémentaires de la morale sont toujours bonnes à répéter. On dirait qu'elles nous sont trop familières, trop intimes pour que nous nous
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arrêtions à y réfléchir; ou bien on les admet m principe <, sans se croire obligé d'en accepter les conséquence*; on les considère comme des règles générales comportant des exceptions; on y salue avec respect nn idéal sublime, mais sans contact avec le réel ; on avoue que ces doctrines sont très belles et très vraies en théorie, mais on pense que, dans la pratique de la vie, il s'agit de tout autre chose.
Les philosophes qui se sont livrés à l'étude des problèmes moraux n'ont peut-être pas toujours assez pris soin d'énoncer avec précision le contenu de la conscience morale avant d'en discuter l'origine et la valeur. C'est, sinon une faute de méthode, du moins une imprudence logique, que d'aborder d'emblée les difficultés théoriques relatives aux principes de la moralité. En pareille matière, le principe n'est pas le commencement. Le fait donné, c'est la conscience de l'honnête homme. C'est de là qu'il faut partir. Ce fait, il faut le connaître avant de chercher à l'expliquer. Il faut d'abord en analyser le contenu, inventorier les croyances dont il se compose, les énoncer dans leur pureté, en éliminer les scories, en rectifier les déformations. Après quoi Ton pourra chercher, dans le développemont de l'enfant et dans l'histoire de l'humanité, comment ces croyances se sont formées, ou, si
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Ton aime mieux, élucidées, en discuter la valeur, agiter les problèmes psychologiques ou métaphysiques qu'elles soulèvent. Mais il faut d'abord définir avec précision ce que trouve en ellemême une conscience qui s'interroge en toute sincérité.
Un livre devrait être écrit différemment selon le public auquel il s'adresse. Je destine celui-ci à tout le monde. Je l'ai donc écrit comme faipu. Le lecteur en excusera la forme sentencieuse, difficile à éviter en un pareil sujet. J'ai cherché la formule nette, et n'en ai point atténué la raideur impérative, parce que tel est nécessairement le langage de la conscience. J'ai tâché* d'être clair, d'éviter les termes techniques, ou de ne les employer qu'en les expliquant, de donner à. mes raisonnements assez de développement pour les rendre accessibles à tous, bref de ne rien dire à demi-mot. Car je voudrais être lu par les simples et les ignorants aussi bien que par les philosophes. Ceux-ci aideront ceux-là* Grâce à l'œuvre scolaire accomplie en ce pays depuis trente ans, les illettrés sont devenus rares ; la classe populaire est avide de lire ; de généreux efforts sont tentés pour lui fournir et les livres et les secours intellectuels nécessaires pour les comprendre. Les plus humbles aspirent vers le savoir, et les plus savants aiment à se
rapprocher des humbles. Il est donc possible de s'adresser en même temps aux uns et aux autres. Voici que j'ai rempli un sac de bon grain.
Venez tous y puiser, vous pour vous nourrir, et vous autres pour semer!
On appelle Éthique, ou Morale, ou Philosophie pratique, cette partie de la philosophie qui concerne faction et se propose de déterminer quel usage il convient de faire de la vie. On la divise ordinairement en deux parties ; une morale « théorique », où Ton formule et discute des principes généraux, et une morale « pratique », où Ton applique ces principes à diverses espèces de circonstances ; la première a pour objet le Devoir et la Vertu ; la seconde les devoirs et les vertus. Les expressions de « morale théorique », et de « morale pratique » sont assez mal rencontrées, la morale tout entière étant à la fois théorique et pratique, — théorique, car, aussi bien dans le détail des principes que dans
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la recherche des conséquences, elle consiste à se rendre compte et à démontrer; — pratique, car il s'agit toujours des règles de Faction. Aussi quelques auteurs préfèrent-ils avec raison les expressions de morale générale et de morale spéciale.
Quelle que soit d'ailleurs la terminologie adoptée, cette division est fort importante. En effet, l'idée du Devoir est un fait de la conscience humaine. Que cette idée soit un élément essensiel et constitutif de noti'e raison ; qu'elle soit, au contraire, un produit de l'éducation, un effet de la vie collective, une influence de la société sur l'individu, l'homme civilisé ne la met guère en question, si ce n'est par un procédé de méthode philosophique, et pour découvrir quels sont ses titres. Ce principe, que nous avons des devoirs, qu'il faut faire le bien et s'abstenir du mal, est admis antérieurement à toute recherche philosophique ; c'est-à-dire qu'il est d'abord un préjugé, même pour le moraliste, avant qu'il ait essayé et jusqu'à ce qu'il ait réussi à en faire une doctrine raisonnée. Toute recherche de morale le prend pour point de départ.
Mais on peut se poser à son sujet deux sortes de problèmes. On peut, remontantvers sa source, en rechercher la nature, l'origine et la valeur.
On peut, poursuivant, au contraire, le détail des conséquences, énoncer les règles qu'il impose à notre conduite. En d'autres termes, on se demande, d'une part, pourquoi nous avons des devoirs, et d'autre part, quels sont nos devoirs, — ou, encore, pour quels motifs nous devons faire le bien, et quel est ce bien que nous devons faire.
Nous ne nous occuperons ici que du second problème, qui est, pratiquement, le plus important. Nous prendrons l'idée du devoir, telle que chacun de nous la trouve dans sa conscience personnelle ; nous n'en rechercherons pas l'origine, nous n'en discuterons pas la valeur ; nous en tirerons les conséquences. Considérant comme donnée la conscience de l'homme civilisé, — ou, si l'on préfère, de l'homme de race blanche contemporain et moyennement éclairé, — nous chercherons à en élucider les points obscurs, à en résoudre les . contradictions apparentes, à en signaler les lacunes et à les combler.
Rendre plus claires, plus précises et plus solides les notions dont se compose la conscience, c'est évidemment la fortifier. Il est douteux que les plus chaleureuses, les plus éloquentes exhortations morales soient efficaces ; « elles élèvent fort haut les vertus et les font paraître esti
mables par-dessus toutes les choses qui sont au monde ; mais elles n'enseignent pas assez à les connaître » (Descartes) ; elles éveillent momentanément des émotions très généreuses, et assurément très salutaires ; mais quand l'homme se retrouve en face de sa tâche, aux prises avec les situations difficiles de la vie, cetle émotion s'est calmée, d'autres sentiments ont surgi. Le soldat le plus brave dans le danger n'est pas nécessairement celui qu'un discours patriotique ou un roman militaire aura enflammé d'enthousiasme. L'homme à qui la peinture des misères humaines a tiré des larmes d'attendrissement n'est peut-être pas celui qui se dévouera ou seulement se dérangera pour les soulager. La conscience a plutôt besoin de raison que de sentiment. Pour marcher droit, il faut surtout voir clair. Le cœur est chancelant, multiforme et contradictoire ; la raison seule est une, inflexible et cohérente.
« Les vérités de la conscience, a dit Renan * sont des phares à feux changeants. » C'est qu'au moment de prendre parti, d'innombrables et subtils sophismes les voilent ou les déforment. Le temps de délibérer peut faire défaut, et l'impartialité est difficile. Il est bon d'avoir d'avance des idées arrêtées sur ce qui est permis et défendu»
On ne fait pas le mal sans s'excuser à ses propres yeux, sans se donner intérieurement quelque apparence de justification. Sous presque toutes nos fautes, il y a une direction d'intention : cette abominable invention des casuistes fustigés par Pascal n'est pas seulement une mauvaise doctrine, c'est le mal lui-même érigé en doctrine. Rien n'est plus facile ni plus fréquent que de se mentir à soi-même ; en s'observant attentivement, on se prendra sur le fait. Le désir mauvais, cause réelle de l'action coupable, demeure caché dans les pénombres de la conscience ; on n'ose pas s'en faire l'aveu. Puis on trouve après coup quelque prétexte honnête, et on le prend pour le vrai motif, pour la raison inspiratrice et initiale de sa conduite. C'est ainsi qu'on se trompe soi-même. Et ce n'est pas une erreur tout à fait involontaire : on évitera d'y regarder de trop près, de peur d'être contraint de se condamner. C'est un véritable mensonge, dont on est en même temps et l'auteur et la dupe.
Ce livre est destiné à rendre de tels mensonges plus difficiles. Une fois que la vérité a été pleinement comprise, les subterfuges sont impossibles ; il sont déjoués d'avance. La pure lumière de l'évidence une fois contemplée ne peut plus ni s'obscurcir ni s'éclipser. Cherchons donc
à faire de notre conscience morale un système d'idées si logiques et si claires que nous ne puissions plus ruser avec elle. Tâchons de l'illuminer tout entière, de porter le ilambeau dans ces replis sombres, dans ,ces retraites ignorées où le sophisme moral ourdit ses intrigues.