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CHAPITRE PREMIER

On distingue communément des devoirs de justice : ne pas faire le mal, — et des «devoirs de charité : faire le bien.

Cette distinction traditionnelle se prête aisément à une interprétation fausse. Dans l'esprit de beaucoup de gens, il est une certaine moralité à Ja portée de tout le monde, inférieure il est vrai, mais suffisante, consistant, par exemple, à ne nuire à personne et à tenir ses engagements, et une moralité supérieure et comme hyperbolique, faite de sacrifice et d'héroïsme. La première est exigée d'un chacun, et qui y manque est méprisable ; on ne demande la seconde à personne, et on l'admire d'autant plus quand on la

rencontre. Nul ne doit retenir le bien d'autrui ; mais nul n'est tenu, pense-t-on, de se dépouiller pour autrui. Pour être un homme irréprochable, est-il donc indispensable d'être un héros ou un saint ?

Il y aurait ainsi des vertus nécessaires — la probité — et des vertus de luxe — la bienfaisance. Yoilà qui est tout à fait inadmissible. C'est une opinion très commune qu'on peut faire plus que son devoir, comme si le devoir n'était pas de faire tout le bien qu'on peut ! Sans doute, à l'impossible nul n'est tenu ; mais le devoir n'a d'autres limites que celles du possible. Penser autrement, c'est admettre des devoirs obligatoires et des devoirs facultatifs ; mais devoir obligatoire est une tautologie, car devoir signifie obligation; et devoir facultatif est une contradiction, car on appelle facultatif ce qui n'est pas obligatoire.

Justice et Charité ne sont pas deux espèces du genre devoir ; la Justice est le genre dont la Charité est une espèce. Il y a une justice inférieure qui est la condition de toute justice supérieure : primo non nocere. Mais la Charité est encore de la justice, car elle a toujours pour fin d'atténuer autant que possible l'iniquité du sort, de la nature ou des hommes.

Il est vrai que la Charité peut dépasser le but

ou le manquer. Tel acte de sacrifice, le martyre par exemple, si Ton considère le prix inestimable de la victime et l'inutilité de sa perte, peut apparaître à la conscience comme une sublime injustice. Je parle du martyre non nécessaire, qui pouvait être évité sans trahison, qui n'était pas un devoir. Pour héroïque, et partant admirable qu'il soit, il est regrettable ; dès qu'il ne tend pas à faire que la justice soit satisfaite, c'est une erreur ou un excès qu'il faut condamner avec respect.

11 est fort important de protester contre cette fausse distinction Au facultatif qï AeY obligatoire. C'est une porte ouverte par où entreront aisément tous les sophismes de la casuistique moliniste. Ainsi d'ailleurs s'explique la ténacité de cette erreur. Elle apaise si commodément la conscience de ceux qui « s'étudient à séparer les plaisir des vices! » (Descartes). « Je ne fais tort à personne, se disent-ils ; je suis donc un honnête homme ; je fais quelques libéralités, je suis donc un homme de bien ». Ce qui revient à dire :

« Que l'injustice existe, c'est pour moi un médiocre souci ; il me suffit qu'elle ne soit pas mon fait. 11 y aura toujours des disgraciés de la nature, des déshérités de la fortune, des victimes de la méchanceté humaine ; prenons-en notre parti ; contentons-nous de n'y être pour rien. » Mais c'est être complice de la nature, de la

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fortune ou des hommes que de laisser faire ; celui qui s'abstient, alors qu'il pourrait prévenir ou réparer l'iniquité, ne peut pas dire qu'elle n'est pas son fait '.

Nul ne peut se passer des services et des bienfaits des hommes. Notre pain, notre vêtement, notre maison sont des produits de leur travail. Nous devons travaillera notre tour, et leur rendre au moins l'équivalent de ce que nous recevons. « Celui qui ne travaille pas ne devrait pas manger ! »

Il faut bien songer que notre personne même, corps et âme, esprit et cœur, est l'œuvre des efforts et des peines d'autrui. Nous sommes redevables aux parents qui nous ont nourris, aux maîtres qui nous ont instruits, à tous ceux qui

1. V. Hugo, Les quatre vents de V esprit; le livre lyrique, III :

Qui, pouvant empêcher, laisse faire, est complice : Abstention, complicité.

Et plus loin :

Tel qui renie un meurtre en est le vrai ministre. Le fond de la cuvette où, dans l'ombre sinistre,

Un lâche se lave les mains, Peut offrir au regard, — vision surhumaine Et que tout l'Océan ne contiendrait qu'à peine I —

Un mont noir aux âpres chemins,

Trois gibets, deux voleurs se tordant sur les cordes, Les cieux mystérieux pleins de miséricordes

S'ouvrant pour recevoir l'affront, Et, sur la croix du centre, en une nuit sans lune, Un juste couronné d'épines dont chacune

Perce une étoile sur son front!

ont travaillé et souffert pour édifier, à travers les siècles, tout ce qui compose la civilisation humaine. Et je ne veux pas parler seulement des grands hommes qui furent les ouvriers illustres et souvent les martyrs du progrès : l'artisan, le laboureur des temps passés ont fait le monde où nous vivons. Parcourez la France : il faut gagner les siteslesplusinaccessiblesdes Pyrénées ou des Alpes pour y trouver un coin où la main de l'homme n'ait pas changé la face de la terre. Nous devons faire pour l'humanité future ce qu'a fait pour nous l'humanité passée. Cet héritage nous était bien destiné, et nous pouvons en jouir sans scrupule, mais il n'était pas destiné à nous seuls. Les hommes qui ont défriché une lande, construit une route, édifié un monument, avec la pensée de faire une œuvre durable, n'ont pas travaillé pour tel de leurs descendants qu'ils ne connaissaient pas ; et il n'appartient ni à un individu, ni à une génération, d'usurper et de réserver pour soi ce qui était destiné à toutes les générations futures.

Ne rien devoir à personne est une utopie.

Nous devons tout à autrui. Nous ne sommes nous-mêmes que ce qu'on nous a faits. Nous ne nous appartenons pas. La vie sociale est comme tissée de services mutuels qui rendent solidaires et les hommes d'une génération entre eux, et les générations entre elles L'oisif s'isole en partie

du reste de la société : il a rompu les liens qui consistent à rendre des services, il n'a pas rompu, il ne peut pas rompre ceux qui consistent à en recevoir. La justice étroite et toute négative qu'on oppose d'ordinaire à la charité est donc une véritable injustice. La charité n'est pas le don gratuit de soi, mais la restitution de soi ; elle est purement et simplement de la justice.

— Mais, direz-vous, je paie mon pain, mes vêtements et mon loyer. Je les paie ce qu'ils valent, puisque la valeur en est déterminée, sous le régime de la libre concurrence, par la loi de l'offre et de la demande. — Assurément ; mais d'où tenez-vous cet argent qui fait des aulres hommes vos serviteurs? Si vous ne l'avez ni légitimement gagné, ni injustement dérobé, il faut que vous l'ayez reçu par héritage ou qu'on vous Tait donné : il vous vient donc d'autrui. Vous détenez une part de la richesse de l'humanité, et, si vous ne rendez rien à l'humanité, vous vivez à ses dépens. Vous êtes un parasite. Et ne croyez pas vous acquitter par des dépenses qui donnent du travail aux ouvriers et font faire des affaires aux commerçants ; car, en échange de votre argent, vous recevez leurs services et leurs produits : vous n'avez donc rien restitué. Ne croyez pas davantage en être quittes par des aumônes, si abondantes que vous les répandiez. L'aumône est, d'ordinaire, un secours bien insuf-

fisant pour celui qui la reçoit, mais elle rend grand service à celui qui la fait : elle tranquillise sa conscience. Il achète par le léger sacrifice de ce qu'il donne la satisfaction de croire qu'il jouit légitimement de ce qu'il garde. Satisfaction illusoire, car il était redevable de la totalité. L'oisif n'a qu'un moyen de payer sa dette en puisant dans son coffre, c'est de le verser tout entier dans celui des autres ; après quoi, s'il veut manger, se vêtir et se loger, il travaillera pour gagner sa vie. Ce que réclame de vous l'inflexible, l'impitoyable justice, ce n'est pas une partie quelconque de cette richesse, qui, pour être extérieure à la personne, vous tient pourtant si fortement au cœur ; c'est votre personne même, c'est votre chair et votre sang, c'est l'effort utile de vos muscles, ou celui de votre cerveau.

On a réfuté victorieusement l'aphorisme de Proudhon : La propriété ', c'est le vol ; il vaudrait mieux le corriger : Uoisiveté, c'est le vol. Nul ne peut échapper à l'obligation de travailler, de produire, de vivre pour les autres. Le travail, — dont la bienfaisance, l'assistance personnelle sont des formes spéciales, — est un devoir de simple justice.

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