PRINCIPE UNIVERSEL DU DROIT. (P
« Est conforme au Droit ou juste toute action qui permet, ou dont la maxime permet au Hbre arbitre de chacun de s'accorder, suivant une loi générale, avec la liberté' de tous.
Quand donc mon action ou en général mon état peut s'accorder avec la liberté de chacun suivant une loi générale, celui-là porte atteinte à mon droit [thiit mir Unrecht), qui m'y fait obstacle ; car cet obstacle (cette opposition) ne peut s'accorder avec une liberté réglée par des lois générales.
Il suit de là encore qu'on ne peut exiger de moi que ce principe de toutes les maximes soit lui-même ma maxime, c'est-à-dire que je m'en fasse une maxime de conduite ; car, quand même la liberté des autres me serait entièrement indifférente, et quand je ne serais guère disposé à la respecter de cœur, ils n'en sont pas moins libres dès que je n'y porte point atteinte par mes actions extérieures. C'est uniquement à l'éthique qu'il appartient d'exiger de moi que je me fasse une maxime d'agir conformément au droit.
Ainsi, cette loi universelle du droit : « Agis extérieurement de telle sorte que le libre usage de ton arbitre puisse s'accorder avec la liberté de chacun suivant une loi générale », m'impose sans doute
* Les deux citations suivantes sout empruntées à la traduction française de M. Jules Barni intitulée : Éléments MélaphysUjues fie la Doctrine du Droit {]). i'.i). Paris, 18.j3. {Note du traducteur.)
une obligation, mais elle n'attend pas du tout, et elle exige encore moins, qu'en vertu de cette obligation je me fasse im^me un devoir de soumettre ma liberté à cette restriction ; seulement la raison dit que, d'après ride'e qu'elle nous en donne, notre liberté est soumise à cette restriction, et que les autres peuvent aussi la contraindre de s'y soumettre en effet ; voilà ce qu'elle proclame comme un postulat, qui n'est susceptible d'aucune autre preuve. Si donc on ne propose point d'enseigner la vertu, mais seulement d'exposer ce qui est conforme au d['oit, on peut et l'on doit même s'abstenir de présenter cette loi du droit comme un motif d'action. »
Ces passages prouvent que Kant était arrivé à une conclusion qui, si elle n'est pas tout à fait la môme que la mienne, s'y rattache cependant par des liens intimes. Il convient toutefois de faire remarquer que, bien que de même nature, elle en diffère par l'origine et par la forme.
Dans une page précédente, Rant nous apprend qu'il est arrivé à sa conclusion après avoir « recherché la source de cette sorte de jugements dans le domaine de la Raison pure » ; ils font partie de la « Métaphysique de la Morale ». Tout au contraire, aux pages 67-68 de Tédition originale de la Statique Sociale, la loi d'égale liberté, d'abord ébauchée et ensuite énoncée, y est considérée comme l'expression de la condition primaire à laquelle doivent satisfaire des êtres semblables vivant côte à côte, pour pouvoir réaliser le plus grand bonheur. Kant énonce une exigence a j^riori et fait abstraction de toute fin bienfaisante, tandis que pour moi, dans les conditions de l'état social, la conformité à cette exigence a priori peut seule assurer la réalisation de ces fins.
Ces deux formes d'une même conception diffèrent en ceci. Quoique en déclarant qu'il n'existe « qu'un seul droit inné, la liberté », Kant reconnaisse certainement l'élément positif de la conception de la justice, cependant dans les passages cités, il nous représente le droit à la liberté individuelle
comme résultant implicitement du caractère injuste des actes qui portent atteinte à cette liberté. Chez lui, l'élément négatif, en d'autres termes Tobligation de respecter les limites, constitue l'idée dominante. Au contraire, pour moi, l'élément positif — le droit à la liberté d'action — est l'élément primaire, et l'élément négatif, résultant des limitations qu'impose la présence d'autrui, n'est que l'élément secondaire. Cette distinction a son importance. Il est naturel de mettre l'obligation en évidence dans un état social de restriction politique rigoureuse, tandis que la mise en relief des droits semble naturelle dans un état social où l'individualité s'affirme avec énergie.
Appendice B
La Question de la Propriété de la Terre.
La (( Nature, aux dents et aux griffes rouges de sang », a, sur un plan supérieur, suivi la même route que la civilisation. Le « sang et le fer » ont consolidé la réunion de faibles agglomérations d'hommes devenant peu à peu plus considérables, jusqu'au jour où, d'agglomération en agglomération, elles se sont formées en nations. Exécutée partout et toujours par la force brutale, cette opération historique a accumulé iniquités sur iniquités : les tribus sauvages se sont lentement fusionnées par des moyens barbares. Il serait impossible de reconstituer la chaîne complète des actes de violence effrénée que des millions d'années ont vu commettre , quand même nous y réussirions, nous resterions impuissants à en redresser les résultats.
Le droit de propriété de la terre s'est établi au cours de cette transformation, et sa genèse déborde de crimes commis, non pas seulement par les ancêtres de telle classe particulière de nos contemporains, mais par les ancêtres de tous les hommes qui existent de nos jours. Les arrièregrands-pères des Anglais contemporains étaient des brigands, qui ont volé la terre occupée par d'autres brigands, lesquels avaient dépouillé les brigands qui les avaient précédés. L'usurpation, ici partielle, là complète, des Nor-
mands, a englobé les terres qui, dans le passé, avaient été confisquées en partie par des pirates danois ou norvégiens, et en partie, mais à une époque encore plus reculée, par des hordes d'envahisseurs angles ou frisons. Quant aux propriétaires celtiques, expulsés ou réduits en esclavage par ces derniers, ils avaient eux-mêmes commencé par exproprier les peuplades troglodytes, dont nous retrouvons parfois les traces. Qu'arriverait-il, si nous tentions de restituer les terres saisies jadis contre toute équité, — si les Normands devaient les rendre aux Danois, aux Norvégiens €t aux Frisons, ceux-ci aux Celtes, et ces derniers aux hommes des cavernes et de l'âge de pierre ? On ne peut imaginer qu'une manière de venir à bout de cette opération : ce serait de restituer tout le territoire de la Grande- Bretagne aux Gallois et aux montagnards d'Ecosse, qui ne pourraient se soustraire à une restitution analogue, qu'en invoquant Texcuse que, ne s'étant pas contentés de confisquer la terre des aborigènes, mais les ayant encore exterminés, ils ont légitimé de la sorte leurs titres de propriété ! 11 n'y a rien que de louable à souhaiter, comme on le fait souvent, que le droit de propriété de la terre finisse par se conformer aux exigences de la pure équité ; chez quelquesuns, ce souhait est dicté par la conscience. Cependant, il ne serait pas mal d'étendre ce vœu équitable aux régions que nous sommes en train de peupler. En attendant, nous commettons au loin des appropriations iniques et réservons notre indignation aux appropriations moins iniques commises chez nous dans le passé. Pourtant, le peuple en masse, qui détient la prédominance politique et fournit Teffectif non gradé de l'armée, est responsable des entreprises néfastes qui, par le monde entier, aboutissent à la confiscation de nouveaux territoires et à l'expropriation de
leurs habitants. Nouveaux flibustiers, les Anglais contemporains recommencent, sur une plus vaste échelle, les expéditions de leurs ancêtres, mais s'ils flétrissent les usurpations anciennes, ils restent muets au sujet des usurpations modernes, bien autrement étendues : au contraire, ils les approuvent et aident à les perpétrer. Leur silence passif au sujet de cette spoliation des terres de l'univers, que leurs votes pourraient arrêter, et leur empressement à fournir les soldats qui Texécutent, font peser sur eux la responsabilité de ce qui se passe. Ils commettent par délégation des injustices plus criantes et autrement nombreuses que celles dont leurs ancêtres ont été les victimes.
Il est naturel que la majorité, privée de terre, pense que la propriété foncière à titre personnel a été fondée sur l'injustice; elle a, nous l'avons vu, quelque droit de soutenir cette opinion. Mais, avant d'examiner les moyens d'accueillir sa demande, nous nous heurtons à la question : Lesquels sont les spoliateurs et lesquels les spoliés? Ne nous arrêtons pas au fait primaire, qu'en bloc les ancêtres des Anglais actuels, propriétaires ou non-propriétaires, se sont emparé de la terre par la violence et en expulsant les possesseurs antérieurs. Ne remontons qu'à la fraude et à la force par lesquelles certains de ces ancêtres ont arraché la terre à d'autres ancêtres, qui furent dépossédés ; nous n'en aurons pas moins à résoudre la question préliminaire : « Quels sont les descendants des uns et quels sont les descendants des autres? » Nos démocrates sous-entendent que les propriétaires actuels constituent la postérité des usurpateurs, et les non-propriétaires celle des gens dont hi terre a été usurpée. Mais il est loin d'en être ainsi. Les titres de quelques rares membres de la noblesse remontent à l'époque de la dernière usurpation, aucun ne remonte à l'époque de
l'usurpation première, et les noms de plusieurs propriétaires dénotent qu'ils descendent d'ancêtres artisans : ils ne sont donc pas les descendants des spoliateurs. Par contre, un grand nombre de non-propriétaires portent des noms qui indiquent que leurs pères appartenaient à la classe élevée ; ce nombre, il faudrait même le doubler pour tenir compte des mariages avec leurs descendants en ligne féminine : parmi ceux qui n'ont pas de terre, s'en rencontre plus d'un dans les veines duquel coule le sang des usurpateurs. L'amertume, inspirée par l'étude du passé, avec laquelle une grande partie des non-propriétaires considère la classe propriétaire, est donc souvent déplacée. Eux-mêmes sont souvent les descendants des coupables : ceux qu'ils regardent d'un œil menaçant, sont souvent les descendants des victimes.
Mais concédons tout ce qu'on rapporte des iniquités du passé et ne nous arrêtons pas aux obstacles divers qui s'opposent à un redressement basé sur l'équité ; il en est un, me semble-t-il, qui a été oublié. Accordons — ce qui n'est pas — que la race anglaise primitive ait légitimement acquis la possession du territoire ; accordons que les propriétaires actuels soient la postérité des spoliateurs — ce qui n'est vrai qu'en partie; admettons que les non-propriétaires actuels représentent la descendance des spoliés — ce qui n'est encore vrai qu'en partie ; il resterait encore à effectuer une opération, qui entraverait considérablement la rectification des injustices commises. S'il nous faut revenir sur le passé, il faut revenir sur le passé tout entier et tenir compte, non seulement de ce que Tensemble des classes populaires a perdu à Tappropriation de la terre à titre privé, mais encore de ce qu'elles ont perçu sous forme d'une part de ses produits : nous devons, en un mot, tenir compte de
APPENDICE li 311
rassislance, qui leur a été donnée en vertu de la Loi des Pauvres. M. T. Mackay, auteur d'un Livre ^\iv les Indigents en Angletei^re, a bien voulu me communiquer la note suivante, qui relève le total approximatif de ces secours pour l'Angleterre et le pays de Galles à partir de 1601 (Acte de la iS"" année d'Elisabeth) :
Sir G. Xicholls, dans TAppendice du second volume de son Histoire de la Loi des Pauvres, m risque aucune estimation pour la période antérieure à 1688.
Pour cette année, il évalue le produit de la Taxe des Pauvres à environ 700,000 livres sterling. Jusqu'au commencement de ce siècle, les totaux ci-dessous sont plus ou moins estimatifs :
Pour 1601 à 1630, nous les estimons à 3 millions.
1631 1700 (Nicholls donne 700,000 pour 1688). 30 —
1721 1760 ( — 1 V-imill. pM760). 40 —
1761 1775 (1775, évalué à 1 ^'2 million). ... 22 —
1776 iSOO (1784, — à 2 millions) 50 —
1801 1812 (1803, 4 millions; 1813, 6 millions). 65 — 1813 1840 (chiffres exacts donnés par sir G. Ni-
cliolls) 170 —
1841 1890 (tiré du Dictionnaire de Statistique de
UulhaU) et dnStatisticalAbstract. 334 —
734 millions.
Ce tableau donne le total des dépenses au profit des indijLrents. Mais sous la rubrique générale de « Taxe des Pauvres », on a toujours levé des impôts appliqués à d'autres usages — taxes des comtés, des bourgs, de police, etc. Le tableau suivant en donne les relevés annuels en regard des dépenses annuelles au profit des indigents.
Sir G. Nicholls.
Statistical Abstrait.
Années.
Reccllos totales.
Dépenses poulies pauvres.
Autres
afTorla lions.
Solde.
Années.
Dépenses
tnlall'S.
Sommi's dépensées.
11 faut donc ajouter aux sommes figurant dans notre premier tableau, les sommes qui, dans notre siècle, se sont annuellement e'ievées de 1 1/4 à 7 1/2 millions sterling, et qui sont affectées à <( d'autres usages ».
Mulhall, dont je me suis servi pour Tintervalle 1853-1875, ne fait pas mention « d'autres dépenses ».
11 est vrai que les 734,000,000 livres sterling- qui, depuis trois siècles, ont été partagés entre les non-propriétaires indigents, ont été levés en partie sous forme de taxes sur les maisons; il convient donc de ne comprendre dans l'impôt levé sur la terre que la partie de la taxe qui grevait remplacement. Un propriétaire, qui est aussi une des sommités du barreau {Queens Counsel) et fait autorité pour les questions de taxation locale, m'informe que si de la somme totale prélevée au profit des pauvres, 500,000,000 de livres sont considérées comme n'ayant frappé que la terre, cette évaluation restera inférieure à la réalité. Si cette somme graduellement prélevée avait été graduellement placée, elle aurait certainement produit sous une forme quelconque une somme bien plus considérable encore. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'aux revendications des non-propriétaires, les propriétaires pourraient opposer une demande reconventionnelle peut-être plus élevée.
Notons bien que les non-propriétaires n'ont aucun titre valable à la terre dans son état présent de terre défrichée, drainée, close, fertilisée et couverte de bâtiments de ferme; ils n'auraient droit qu'à la terre dans son état primitif de terre pierreuse , marécageuse , couverte de forets , de broussailles, de landes, etc. : la communauté n'est pas propriétaire d'autre chose. La question à résoudre est donc celle-ci : Quel rapport existe-t-il entre la valeur de la terre inculte comme la Prairie américaine, et les sommes que les plus pauvres des non-propriétaires ont perçues depuis
APPEiNDICE B 319'
trois siècles ? Les propriétaires seraient assurément fondés à soutenir que 500 millions de livres sterling est un beau prix pour la terre dans son état primitif et inculte, ne portant que des animaux et des fruits sauvages.
Dans ma Statique Sociale, publiée en 1850, j'ai tiré de la loi d'égale liberté le corollaire que la communauté ne pouvait pas équitablement aliéner la terre, et soutenu l'opinion qu'après avoir indemnisé les détenteurs actuels, la communauté est tenue de se l'approprier de nouveau : j'avais négligé de tenir compte des considérations qui précèdent. De plus, je ne me faisais pas à cette époque une idée exacte du montant de l'indemnité qu'il y aurait à payer en échange de la valeur qu'un travail plusieurs fois séculaire a donnée à la terre. Je maintiens pourtant (voir Chap. XI) mon adhésion à la conclusion à laquelle j'étais arrivé : l'agrégat humain collectif est bien le propriétaire suprême du sol, conclusion qui est du reste en harmonie avec notre doctrine juridique, et qui inspire journellement notre législation; toutefois, un examen plus approfondi m'a conduit à la conclusion qu'il faut également maintenir le droit individuel de propriété de la terre, mais en l'assujettissant à la suzeraineté de l'État.
Un redressement des agissements iniques accomplis durant des milliers d'années fùt-il possible, et un nouvel arrangement équitable pût-il être réalisé in ahstracto sur la base d'un système de compensation des titres et des revendications tant du présent que du passé, je suis convaincu que l'état de choses qui en résulterait serait pire que celui qui existe. Négligeant toutes les objections financières qui s'adressent au projet de nationalisation du sol — elles prouvent qu'il est impraticable, puis(iae l'opération, si elle se faisait équitablement, laisserait une perte, — il suffit de
se rappeler combien radministration publique est inférieure à Tadministration privée, pour se convaincre que le système de propriété parFÉtat fonctionnerait d'une manière déplorable. Avecle système actuel, ceux qui exploitent la terre restent soumis au rapport direct entre l'effort et le résultat obtenu ; avec le système de propriété par l'État, les exploitants seraient à Tabri des conséquences de ce rapport direct. Les vices inhérents au fonctionnarisme entraîneraient des maux immenses et inévitables.
Appendice C
Le Motif moral.
Quelques mois après la publication, dans la Nineteenth Century, des cinq premiers chapitres de ce volume, le Rev. M. J. Llewelyn Davies en fit paraître une critique dans le Guardian, du 16 juillet 1890. Je passerai sur la partie de cette critique qui traitait d'autres questions, et ne m'arrêterai qu'à celle qui se rapporte au sentiment du devoir et à la sanction de ce sentiment. Voici ce que disait M. Davies :
Quoique souvent invité à le faire, M. Spencer n'a jamais, à ma connaissance, expliqué d'une manière satisfaisante comment sa philosophie lui permet de se servir du lan^j^niie et de parta^'or le sentiment ordinaire deshommes lorsqu'ils parlent du devoir... J'ai à répéter une critique que j'ai déjà formulée dans mon article précédent. M. Spencer me paraît sous-entendre ce qu'il jirofosse ne pas reconnaître. Dans son élaboration de l'idée et du sentiment de la justice, il sous-entend l'existence d'une loi réf^issant l'entondement humain et la conduite humaine, c'est-à-dire qu'il impli(jue que le bien de l'espèce est désirable en soi, que rcntendeiiienl humain accepte cette loi et y répond sans exij^'or d'autre justification. Tant que M. Spencer se contentera de retracer la marche de l'évolution, il ne sera pas en droit d'employer le terme : devoir. Que pourrait-il ajouter au verdict de Kant et comment parviendrait-il à le n'fut<^r?
Pour des yeux uniquement fixés sur les phénomènes de la nalure, le mot devoir reste dépourvu de sens. 11 est aussi absurde de se demander ce que la nature doit être que de se demander quelles sont les propriétés que (/ot7 avoir le cercle. La seule question possible est celle-ci : Que se passe-t-il dans la nature ? de même que nous ne pouvons (pic demander : Quelles sont les jtropriétés actuelles du cercle?
Lorsque M. Spencer s'élève avec une sincère véhémence morale contre l'agression et les autres formes du mal-faire, quand il proteste, par exemple, contre « ce laissez-faire mesquin, qui regarde d'un œil impassible les hommes se ruiner à tenter d'obtenir de la loi le redressement de leurs griefs les plus fondés », il emprunte notre tonnerre, il ravit le feu du ciel.
M. Davies termine sa lettre et son argumentation en m'invitant « à justifier l'emploi que je fais de termes éthiques alors que je professe ne décrire qu'un py^ocessus naturel et nécessaire ».
M. Davies m'ayant adressé le numéro du Guardian qui renfermait sa lettre, ma réponse prit la forme d'une lettre, que le Guardian reproduisit le 6 août. A l'exception d'un passage, qui se rapportait à un autre sujet et que j'omets, elle était conçue en ces termes :
FairfieklPcivscy, Wilts, 2i Juillet 4890.
Cher Monsieur Davies, Le Guardian vient d'arriver et j'ai lu votre critique avec un vif intérêt. Hélas! pourquoi la critique n'est-elle pas toujours écrite dans cet esprit?
En affirmant que je fais un usage illégitime des mots <( devoir, justice, obligation », vous rappelez à ma mémoire les critiques de M. Lilly. Malgré les différences qui vous séparent, votre communauté d'opinions sur ce point vous conduit l'un et l'autre à soutenir que l'idée du « devoir » ne peut avoir qu'une origine surnaturelle.
Votre hypothèse implique que les actions des hommes ne sont déterminées que par la reconnaissance de leurs conséquences ultimes, et que si cette reconnaissance est impuissante à les faire agir selon la justice, ils ne peuvent avoir aucun motif de s'y conformer. Mais leurs préférences, en dehors de toute prévision de résultats éloignés, déterminent directement la grande masse des actions des hommes, et leurs actions ainsi déterminées sont souvent productives du bien d'autrui. Quoique la réflexion nous fasse voir que ces actions s'accordent avec les fins estimées les plus hautes, ce n'est pourtant pas la prévision de ces fins qui les détermine.
Cn exemi)le familier fera mieux saisir le rapport qui existe entre
les motifs directs et les motifs indirects. Tous les parents constitués normalement consacrent beaucoup de temps et de réflexion à travailler au bien-être de leurs enfants; pendant des années, jour par jour, leur affection immédiate les y pousse et ne leur permet pas d'agir autrement. Malgré tout, quoiqu'ils ne soient pas mus par la pleine conscience de leur devoir, si vous leur demandez pourquoi ils s'imposent ce sacrifice de soi, ils répondront que cette obligation leur incombe; poussez votre interrogatoire à fond, et vous les amènerez à déclarer que si les hommes en général n'agissaient pas ainsi, la race finirait par s'éteindre. Quoique la conscience de leur devoir puisse servir à sanctionner, et, dans une faible mesure, à fortifier l'impulsion de leurs attachements naturels, cette impulsion est amplement suffisante par elle-même.
Il en est de même de l'idée de l'obligation qui règle notre conduite envers le prochain. Ainsi que votre expérience personnelle a dû vous l'apprendre, cette conduite est susceptible d'être très activement incitée par un penchant immédiat, sans aucun souci de conséquences autres que les bienfaits conférés. Et quoique ceux-ci ne soient que le produit d'un simple penchant à les conférer, si vous insistez et demandez pourquoi on les a conférés, vous obtiendrez pour réponse qu'il est de notre devoir de contribuer au bien-être de l'humanité.
Vous prétendez que ma théorie de la direction morale ne m'autorise pas à m'indigner au spectacle d'une agression ou d'un méfait quelconque; vous ajoutez qu'en le faisant, je vous emprunte votre tonnerre. Vous sous-entendez donc que seuls les hommes qui acceptent les croyances courantes, ont le droit de s'indigner au spectacle de l'iniquité. Mais je ne puis vous laisser le monopole d'une juste indignation. Si vous me demandez ce qui me pousse à dénoncer l'injuste traitement qu'on inflige aux races inférieures, je vous répondrai que je suis poussé par un sentiment qui s'éveille en moi sans la moindre intervention de la notion du devoir, de toute pensée de préceptes divins, de toute considération de récompense ou de châtiment en ce monde ou au delà. Ce sentiment résulte en partie de ce qu'une souffrance a ('U't inlligt'e, et de ce que la connaissance que j'en ai détermine un sentiment pénible ; il résulte aussi de l'irritation qu'éveille en moi la violation d'une loi de la conduite au service de laquelle j'ai enrôlé mes sentiments, d'une loi à laquelle, d'après moi, le bien de l'humanité exi^'e que tous, sans exception, obéissent. Si vous objectez que ma théorie ne me fournit aucune raison de ressentir ce sentiment, je répondrai que je ne suis pas maître de ne pas l'éprouver, et si vous ajoutez que ma théorie ne me fournit aucune raison de m'intéresser à ce principe, je vous répondrai qu'il m'est impossible de ne pas m'y intéresser. Quand l'analyse vient
par la suite me démontrer que le respect de ce sentiment et de ce principe assure le progrès du genre humain vers une forme supérieure et susceptible de plus de bonheur, je constate que, bien que mon action ne soit pas immédiatement déterminée par le sentiment de l'obligation, elle se conforme cependant à mon idée de l'obligation.
Des motifs ainsi produits peuvent agir d'une manière adéquate. Pour vous le prouver, il me suffira de vous rappeler certains mouvements, auxquels nous avons été tous deux mêlés, il y a de cela huit ans. Vous vous souviendrez que des hommes mus par les sentiments et les idées que je viens de décrire, et insensibles aux motifs que fournissent les croyances courantes, ont témoigné une sollicitude plus vive que celle de bien des chrétiens, pour demander que nos relations avec les peuples étrangers soient dirigées par ce que le monde appelle des principes chrétiens ^
Agréez, etc.
Herbert Spencer.
P. S. — Si vous désirez publier ma lettre comme réponse à votre appel, j'y consens volontiers. Toutefois, d'autres occupations ne me permettront pas de pousser plus loin la discussion.
Ma lettre fut insérée dans le Guardian, oii M. Davies la fît suivre d'une réplique que je reproduis, en omettant de nouveau ce qui concernait une autre question :
Kirkhy Lonsdak, 28 Juillet 1890.
Cher Monsieur Spencer, Je vous remercie d'avoir répondu en des termes aussi bienveillants à l'invitation que je m'étais permis de vous adresser. Vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, si, malgré votre post-scriptum, je communique au public quelques-unes des réflexions que votre lettre m'
Je rends l'hommage le plus éclatant au zèle généreux pour l'humanité et à l'indignation contre l'oppression, qui ont été déployés par
' Dans mon projet de lettre se trouvaient deux phrases que je ne transcrivis pas, de peur de susciter une controversenouvelle. Les voici : « Un journal religieux a constaté le contraste étonnant qui se manifestait entre l'énerf^ie de ceux qui ne professent pas le christianisme et l'apathie de ceux qui It professent. En remontant de quelques années en arrière, vous constateriez qu'un contraste analogue a signalé la constitution du Comité de la Jamaïque ».
vous et par d'autres hommes, qui ne reconnaissent aucune sanction surnaturelle de la loi morale. Le Christianisme contemporain a contracte' une grande dette envers votre ardeur pour l'humanité et les vigoureuses protestations des disciples de Comte. J'espère qu'il en a profite. Un chrétien doit obéissance, non pas à l'opinion du monde chrétien, ni même au Christianisme, mais à la loi du Clirist et à la volonté du Père Céleste ; rien ne s'oppose à ce qu'il confesse que des agnostiques l'ont emporté sur bien des chrétiens par leurs actions et leurs sentiments chrétiens, de même que le Samaritain a fait honte au prêtre et au lévite.
Je n'éprouve pas plus de difticulté à reconnaître que la sympathie et la joie de s'y livrer puissent déterminer l'accomplissement d'offices de bienfaisance. Mais je ne comprends pas pourquoi « l'hypothèse que l'idée du devoir a une origine surnaturelle » impliquerait que » les actions des hommes ne sont déterminées que par la reconnaissance de conséquences ultimes, et que, si cette reconnais-r sance ne les conduit pas à agir selon la justice, ils ne peuvent avoir aucun motif de s'y conformer ». Je n'ai jamais douté que, pour une grande partie de leur conduite, les hommes n'agissent d'après les motifs que vous dépeignez. Ce que je désirerais savoir, c'est pourquoi, quand l'idée du devoir surgit, un homme se croirait tenu de faire, bon gré mal gré, ce qui tendra à la préservation de l'espèce.
Je conçois fort bien que vous « ne vous sentiez pas maître » de ne pas tenter de protéger les autres hommes contre l'injustice ; ce que je n'arrive pas à discerner clairement, c'est comment votre philosophie vous autorise cà adresser des reproches à ceux qui se sentent maîtres d'agir bien ou mal à leur gré. C'est la Nature, dites- vous, qui inspire la sollicitude des parents, qui fait que l'homme généreux se sacrifie au bien du prochain. Mais la Nature fait aussi des parents égoïstes, absolument indifférents aux intérêts de leurs enfants; elle fait aussi des ciiminels endurcis. S'ils ne sont pas les maîtres d'être ou de ne pas être ce qu'ils sont, quel sens, à votre point de vue, attachez-vous à la phrase: qu'ils agissent comme ils ne devraient pas agir? Leur semblera-t-il qu(3 vous invoquez leur sentiment du devoir, quand vous leur expliquez que, conformément à l'ordre de la Nature, la race tendrait à disparaître, si d'autres hommes faisaient ce qu'ils font ? D'après la philosophie de M. Huxley, un penchant pour la bonne conduite appartient à la même catégorie de qualités qu'une oreille sensil)le à la musique, — on l'a ou on ne l'a pas; permettez-moi de vous demander si c'est là le dernier mot de votre morale. Je ne vois pas comment un homme, à (jui on a enseigné qu'il n'agit qu'en vertu d'une impulsion naturelle, peut raisonnablement se demander s'il est tenu de faire une chose ou de s'en abstenir ; je ne vois pas non plus comment, sachant (ju'il n'agit
qu'en vue de la satisfaction de ses désirs, il pourra raisonnablement se sacrifier à l'avantage d'autrui.
Ne sachant trop ce que la « croyance courante » enseigne concernant la question que nous débattons, je prends la liberté do résumer ma propre croyance : « Le Pouvoir Invisible va graduellement créant le genre humain par des procédés de développement; la conscience humaine est produite de manière à correspondre à l'autorité de ce Pouvoir ; la justice est Tordre progressif que le Créateur établit entre les êtres humains, et elle oblige chaque homme à mesure qu'il en acquiert les notions ; il sent qu'elle l'oblige, parce qu'il est la créature de son Auteur n.
Veuillez, etc.
J. Llevvelyn Davies.
Avant de poursuivre la discussion du point spécial qui nous occupe, je tiens à faire remarquer que pour la question plus générale à laquelle fait allusion le dernier paragraphe de la lettre de M. Davies, il existe une affinité curieuse et intime entre son opinion et celle que j'ai moi-même plus d'une fois exprimée. Parlant des hésitations du penseur, je disais au § 34 de mes Premiers Principes :
« Ce n'est pas pour rien qu'il a en lui de la sympathie pour certains principes et de la répugnance pour d'autres. Avec toutes ses facultés, ses aspirations, ses croyances, il n'est pas un accident, il est le produit du temps. Qu'il se rappelle que, s'il est fils du passé, il est père de l'avenir; que ses pensées sont ses enfants et qu'il ne doit pas les laisser périr dans l'abandon. Ainsi que tout autre homme, il peut se considérer ajuste titre comme une des mille et mille forces par lesquelles agit la Cause Inconnue; et quand la Cause Inconnue produit en lui une certaine croyance, il n'a pas besoin d'autre titre pour la manifester et la répandre. » [Premiers Principes, traduction de M. Cazelles, p. 132.)
Et dans la Morale Evolutionniste, § 62, à propos des différents types de doctrine éthique dont chacun représente l'un ou Tautre aspect de la vérité, je disais encore :
" \/,\ théorie théologique contient une autre part de la vérité. Si à la vérité divine que l'on suppose révélée d'une manière surnaturelle,
nous substituons la fin révélée d'une manière naturelle vers laquelle tend la puissance qui se manifeste par l'évolution, alors, puisque révolution a tendu et tend encore vers la vie la plus élevée, il s'ensuit que se conformer aux principes par lesquels s'achève la vie lapins élevée, c'est favoriser Taccomplissement de cette lin. » (Traduct. fr., p. 148.)
Revenons à notre sujet spécial. Je ferai d'abord remarquer que M. Davies et ses partisans posent en principe que la conception du (( devoir » est une conception universelle et fixe, tandis que cette conception est variable, et qu'elle dépend en grande partie des nécessités sociales de l'époque. Dans un article sur « l'Éthique de Kant » publié dans la livraison de juillet 1888 de la Fortniglitbj Revieia, et inséré dans le troisième volume de mes Essais, j'ai énuméré sept autorités à Tappui de la conclusion que « il est permis d'affirmer que les races humaines inférieures manquent de l'idée du droit » : elles n'ont pas le sentiment du « devoir », qui s'est généralisé parmi nous; s'il se rencontre chez elles, il prend souvent une direction toute différente. Plusieurs peuplades sauvages tiennent que \e devoir de la vengeance par le sang est le plus sacré de tous. A Fidji, une tribu d'esclaves déclarait « quil était de leur devoir de devenir les aliments et les victimes des sacrifices offerts à leurs chefs » , Jackson cite un chef fidjien, que la conviction que son dieu était irrité de ce qu'il n'avait pas tué un plus grand nombre d'ennemis, avait jeté dans un accès de frénésie religieuse. Ce n'est pas seulement parmi les races inférieures que nous rencontrons des conceptions du « devoir » absolument différentes de celles auxquelles, d'après M. Davies, les hommes attachent la [dus haute autorité. Sur la côte du Maroc, le plus cruel outrage qu'on puisse adressera un i)irate du RitT, c'est .de lui dire que son père est mort dans son lit et n'est pas tombé en combattant dans quelque exi)édition de piraterie : celte
insulte sous-entcnd qu'il aurait dû mourir ainsi. 11 en est de même en Europe pour les duels. L'insulté se sent oUigé de provoquer rinsulteur, etTinsulteur, se senioMgé d'accepter la provocation ; tous, insulté, insulteur et témoins, sentent qu'ils sont tenus de faire ce que leur religion condamne. L'approbation donnée récemment par l'empereur d'Allemagne aux clubs de duellistes, qui, d'après lui, impriment « à la vie sa véritable direction », est un plaidoyer formel en faveur d'un usage qui contredit absolument les principes d'une conduite droite, tels qu'ils sont acceptés en théorie.
A mon avis, la conception du « devoir » dérive en partie des sentiments prédominants de l'individu, en partie des sentiments et des croyances déposés en lui par l'éducation, et en partie du courant d'opinion publique qui a prévalu : tous ces facteurs se combinent en proportions variables. La vérité, c'est que tout désir poursuit une satisfaction et entraine avec lui Tidée que cette satisfaction est convenable ou juste : toutes les fois que le désir est violent et que la satisfaction qu'il poursuit lui est refusée, il donne naissance à l'idée que ce refus est injuste. Ce que j'avance est tellement vrai, qu'un sentiment propre à inspirer une action mauvaise, mais qui a été réprimé avec succès, engendre dans certains cas le regret que l'action mauvaise n'ait pas été commise ; inversement le remords suivra une bonne action jurant avec d'habituelles actions mauvaises : tel l'avare qui s'est laissé aller à un acte de libéralité. De môme, le sentiment du(c devoir », tel qu'il existe chez les hommes appartenant à des types supérieurs, n'est que l'organe de certains sentiments directeurs (ju'ont développés les formes supérieures de la vie sociale : les croyances héritées et l'opinion courante les fortifient en chaque individu et leur fournissent une
sanction bien plus puissante que celle dont jouissent les sentiments inférieurs.
Dans ma Morale Etolutionniste, j'ai donne sous une forme différente et bien plus détaillée, une réponse complète à la question posée par M. Davies. La genèse du sentiment de l'obligation y est exposée tout au long dans le chapitre intitulé : « Le Point de vue Psychologique », particulièrement aux §§ 42 à 46.
Peut-être M. Davies persistera-t-il à me demander : — Pourquoi, ayant le sentiment de Tobligation, un homme lui céderait-il? La réponse sera d'une nature tout aussi générale que celle qu'on pourrait faire à la question; — Pourquoi" un homme se sentant en appétit se met-il à manger? Dans l'ordre normal, un homme mange pour satisfaire sa faim et sans conscience définie d'un objet plus éloigné. Cependant, à l'invitation de se justifier, il répondra qu'il est nécessaire de céder à l'appétit afin d'entretenir la santé, la vigueur et la faculté de vivre et de travailler. De môme, si vous demandez à un homme qui vient d'accomplir un acte que lui recommandait son sentiment du devoir, en vertu de quelle raison il a agi, il vous répondra apparemment qu'il a cédé à son sentiment sans en rechercher les conséquences lointaines, mais qu'il sait bien que, dans hi moyenne des cas, les conséquences lointaines de cette conformité sont bienfaisantes, non seulement pour autrui, mais à la longue pour soi. Qu'on me permette de répéter une vérité sur laquelle j'ai déjà insisté ailleurs. 11 ne faut prendre de nourritur(> ([ue pour apaiser la faim ; la i)rendre en l'absence de toute inclination implicpie un état de dérangement physique. De même, un acte de bienfaisance ou d'obligation n'est vraiment accompli dans une intention droite que s'il est dicté par un sentiment immédiat; son accoinplissemt'iit
en vue de ses conséquences dernières, soit dans ce monde, soit dans un autre monde, implique au contraire un état moral imparfait.
jS'ota. — Après la publication de la première édition de cet ouvrage, j'ai reçu de M. Davies une lettre contenant entre autres le paragraphe suivant :
« Permettez-moi de protester contre une allégation de votre Appendice concernant le Motif moral. Je ne crois pas, quant à moi, que la conception du <( devoir » soit « une conception fixe )>. Je tiens que les notions humaines du droit varient avec les variations et avancent avec le progrès de l'ordre social.
Il apparaît donc que, sur ce point encore, les opinions de M. Davies ne s'écartent pas des miennes autant qu'elles le semblaient d'abord.
Appendice D
La Conscience chez les Animaux.
Peu de temps après la publication dans le Guardian de la correspondance reproduite dans l'Appendice précédent, je reçus du Devonshire la lettre suivante :
Monsieur,
Quelques observations sur des animaux autres que riiomme, observations que j'ai recueillies avec soin, sont de nature à vous intéresser; elle viennent à l'appui de votre idée que l'idée du " devoir )> ou de « l'obligation » n'est peut-être pas d'origine « surnaturelle ». J'emploie le mot « surnaturelle » dans son acception usuelle, en réservant mon opinion sur ce sujet.
Mon chien a horreur de maltraiter une chair vivante ou un objet quelconque ayant reçu une façon. Il lui faut une provocation extrême pour qu'il morde un animal quelconque. Si je lui appuie la pointe aiguë d'un couteau sur la peau du dos, il saisit mon poignet entre ses molaires; s'il serrait la mâchoire, il broierait les os elles chairs, mais quelles que soient l'intensité et la durée de la pression que j'exerce, il ne veut pas me serrer au point de laisser une empreinte sur mon bras. J'ai répété indéfiniment cette expérience et d'autres analogues. J'ignore comment l'idée du « devoir » s'est implantée en lui. Elle n'est pas héréditaire, car son père, quoique nullement méchant, se battait volontiers, et sa mère était excc^ivement nu'chante; toutefois, je n'ai jamais permis à cette dernière de s'approcher de son petit, si ce n'est à la brune, afin d'éviter toute imitation ou éducation inconsciente.
Jusqu'à l'Age de trois ans, je n'ai jamais entendu <' Punch » puusseiun grognement de colère. Un jour, je m'assis par accident sur sa queue, qui se replia sous mon poids; il poussa un grognement d'un timbre tout à fait différent de ceux que j'avais entendus jusque-là. Ce
qu'il y a de plus curieux, c'est que lorsque je me levai, le chien me demanda pardon de son humeur et de son ton inaccoutumés, d'une manière qui ne me permettait pas de douter de son intention. Il reconnaissait évidemment avoir violé une « obligation » dont l'idée existait dans son esprit (manifestation de la conscience).
De plus, si je le taquine du bout d'un bâton non taillé, il le saisit et le met en pièces; mais si je me sers de ma béquille (je suis infirme) ou de mon appuie-main, il se contente de le saisir; jamais il ne laissera la marque de ses dents sur un objet ayant subi une « façon )> quelconque.
La nolion du « devoir >) peut s'établir sous la forme de la notion d'une obligation envers un esprit supérieur, et cela malgré les excitations des sentiments les plus puissants chez les animaux.
J ai eu, il y a longtemps, une chienne qui se montrait très sensible aux avances des chiens. Je la retenais rien que par la voix. Ces réprimandes fixèrent tellement en elle l'idée de « l'obligation» que — du moins je n'ai aucun motif d'en douter — elle mourut vierge à l'âge de treize ans et demi. Jamais elle n'avait pourtant été attachée. A l'ûge de quatre ans, toute avance d'un mâle Tirritait, et à l'âge de sept ans, elle était devenue une vieille fille acariâtre que la seule présence des mâles suffisait à mettre en colère.
Les chiens sont capables de se former la nolion d'un « étalon convenable » d'adresse ou d'aptitudes. Celte chienne nageait à merveille. Un jeune chien terrier écossais à poil lisse était devenu l'hôte de la maison ; lui et la chienne se firent compagnons de jeu, chassant et. courant par toute la propriété. Un jour nous prîmes le bac de Prince's Street à Bristol. Comme de coutume la chienne sauta à l'eau; le jeune chien la suivit, mais faillit se noyer. Le voyant se débattre, elle le saisit par la nuque et nagea avec lui vers la terre, où elle le déposa. Quelques instants après, elle le saisit de nouveau et le secoua avec violence. Depuis ce temps, elle le mordait ou le bousculait invariablement s'il tentait déjouer avec elle.
(Elle le méprisait sans doute en raison de la découverte qu'elle avait faite, qu'il manquait d'une aptitude qu'elle considérait apparemment comme normale?)
La faculté de « s'indigner » n'est pas spéciale aux hommes. Je m'amusais souvent à faire semblant de battre ma jeune saair, qui de son côté faisait alors semblant de pleurer. La chienne se jetait sur moi; si nous intervertissions les rôles, elle grognait et se jetait sur ma sœur. L'expérience, souvent reprise avec d'autres acteurs, eut toujours le même résultat. A moins d'une aversion antérieure, la syinl>athie de la chienne se manilestail toujours e)i faveur de lapersonne attaquée.
Ayant à la longue observé que ces attaques n'étaient qu'une feinte.
APPENDICE D 33:î
€lle se mit à y prendre part avec une Joie bruyante, mais il lui fallut des observations répétées pour déterminer cet état d'esprit.
Pardonnez-moi si ces notes et observations vous paraissent banales. Je ne connais malheureusement vos ouvraaes qu'en partie et votre champ d'expe'riences est peut-être plus e'tendu que le mien.
Recevez, etc.
T. Mann Jones.
?sortham, Devon, 14 août 1890.
Je répondis à M. Jones pour le remercier et pour lui exprimer mon appréciation de la valeur des faits qu'il m'avait racontés. Une seconde lettre de lui, suivit :
Faites l'usage que vous voudrez de cette lettre ; toutefois je crois de mon devoir de vous prévenir que j'ai communiqué quelques-uns des faits qu'elle rapporte à M. le professeur Romanes. Vous pouvez être certain de Texactitude de mes observations. J'ai nppris l'art d'ol)server à l'école des naturalistes de Belfast, MM. Pattison, Thompson et autres, et j'ai accoutumé ma femme, avant son mariage, à ne pas se contenter de simples impressions.
L'idée du « devoir » aune puissance anormale sur Punch, le chien dont je vous ai entretenu; ses goûts aussi sortent du commun. 11 préfère les mets sucrés à la viande. Dès l'âge de six mois, je découvris qu'il distinguait le Oui du No7î. Je lui ai offert des centaines de fois un morceau de sucre; lorsqu'il est sur le point de le prendre, je dis : Non! il recule. S'il l'a saisi, un Non! prononcé à voix basse suffit pour qu'il le laisse tomber. Si je l'entoure de morceaux de sucre en disant : Non, à voix basse, il n'y touche que lorsque j'ai dit : Oui ! Mais ce chien diffère de l'homme ! Il se contentera rarement du premier : Oui ! quoiqu'il obéisse toujours au premier : Non ! L'expérience lui a appris qu'un Oui ! peut lUre suivi d'un Non ! et il attend en cons<,'quence. // ne acmpreii^e pa.-i de se d^Ujai/cr d'une obligation en prenant la première excuae qui se présente (C'est là sans doute un cas spécial, qui n'est pas général parmi les chiens). L'esprit des chiens d'mtmgue entre les grands et les petits écarts de leur étalon de l'obligation. Si je laissais tomber un gros morceau de sucre, ni Fanny (la chienne), ni Punch ne se considéraient le moindre droit d'y toucher. Si le morceau était très petit, tous deux hésitaient, et si aucun Non î n'était prononcé, ils Unissaient |>ar le cro(iuer. J'ai essayé de graduer la grosseur des morceaux alin de découvrir à quel moment l'idée du « devoir» entrait en jeu. J'ai constatt* (jue le chien a la conscience plus délicate que la chienne. Inutile de vous
dire que j'évitais de crier et que je m'abstenais de toute gesticulation.
.\o.' Oh! So! Go ! (Non! Hol Tout beau! Allez!) sont des e'quivalents pour l'oreille du chien, mais la sifllante doit être très douce. Il en est de même de Tes, Bess, Press, mais l'un et l'autre reconnaissent l'équivalence de diverses formes d'expression. Pour Punch, Yes! (Oui) ou You may hâve it! (Tu peux l'avoir !) ont la même valeur. J'ai un poney, qui est nerveusement désireux de faire son « devoir ». Woh! Hait! Stop! sont de même valeur pour lui. Le chien me paraît, moins que le poney, étudier le ton de la voix, et s'attacher davantage au son et au volume. Leurs actes à l'un et à l'autre me font l'effet d'être des actes du « culte » sous sa forme la plus simple; je citerai par exemple le fait que je crois avoir déjà cité, du désir que témoigna le chien, alors âgé de trois ans, de <( me rendre propice » à l'occasion de son premier grognement de colère. A ce moment je n'avais pas encore reconnu l'existence de la notion du « devoir » dans l'esprit de mon chien et je ne l'avais jamais puni.
M. Jones joignait à sa lettre une série de notes, toutes instructives et très intéressantes, qui attestaient en même temps Fesprit de critique consciencieux avec lequel il avait dirigé son enquête, et la confiance que méritaient ses conclusions. Je la reproduis en omettant quelques paragraphes.
Notion du « devoir » chez une chienne. Elle viole de propos délibéré le principe qu'elle a reconnu. Elle simule l'indignation à la vue de la violation du devoir par un chat.
Déjà antérieurement, en 1885, je m'étais assuré que les animaux domestiques ont la notion du devoir. Je voulus toutefois me procurer un animal aussi dégradé que possible afin d'expérimenter : 1° si l'idée du « devoir » ne peut pas procéder de deux catégories de motifs très différents que je m'étais accoutumé à classer comme étant (A) le motif rectal-moral et (B) le motif égoïste ou conventionnel-moral; 2*^ je désirais soumettre à l'expérience la théorie de certains théologiens affirmant que « l'animal le plus méchant est innocent >', et m'assurer s'il est vrai que l'homme est le seul être qui soit moralement responsable.
J'avais à différentes reprises observé à la gare de Mardock une très jolie chienne qui, au signal d'arrivée d'un train, chassait de la ligne et du quai une troupe nombreuse de volailles appartenant au chef de gare.
Je m'informai de son histoire et j'appris qu'elle avait été accidentellement perdue quelques mois auparavant par une dame voya-
géant en première classe. Je prc'sumai qu'elle avait été gâtée; comme elle était vieille, il était probable qu'elle ne perdrait pas aisément ses mauvaises habitudes. J'appris encore qu'elle était gourmande, colère, quoique sournoise, lascive, lâche, qu'elle n'aimait pas les enfants, ne s'attachait à personne et qu'elle avait des habitudes de malpropreté. Elle me parut tout à fait ressembler au spécimen le plus avili de « l'humanité tombée », la prostituée, et je ne posai qu'une question de plus : « Elle est très intelligente; lui avez-vous appris àfaire évacuer la gare h heure fixe? » « Elle est très malinne^ fut la réponse, mais je ne lui ai rien appris du tout : ayant observé l'employé exe'cutant sa consigne, elle s'en est ensuite chargé comme d'un devoir. Quoique très gourmande, si nous descendons tard, elle se passe de manger jusqu'à une heure avancée de la journée plutôt que de manquer à faire évacuer la gare. » Ce trait me décida. Je me dis que si je l'emmenais, elle renoncerait à sa dernière « obligation » qui ne fût pas égoïste et deviendrait foncièrement mauvaise.
Je la pris chez moi. Elle me suivit sans peine et sans crainte et se mit à l'aise aussitôt arrivée. Je l'enfermai pendant vingt-quatre heures dans une dépendance, et la ils bien nourrir; puis je la reconduisisà la gare, où elle ne témoigna que peu de joie de revoir son maître et que peu d'inclination à reprendre son ancien service. Au bout de quinze jours, elle ne se souciait ni de l'un, ni de l'autre.
Trois jours après, Ben, le palefrenier, vint me trouver. « Monsieur, dit-il, Judy est sûrement enragée. Je balayais l'écurie près d'elle, et me suis baissé pour la caresser. Elle m'a mordu à la main et à la jambe » (les deux blessures saignaient) « et depuis, elle est assise, acculée dans un coin ». Je descendis à l'écurie, lui parlai amicalement et me baissai pour la caresser. Méchamment, elle chercha à me mordre. Sans raidir ni les doigts, ni le poignet, je la frai>jtai avec force au-dessus des yeux. Elle chercha de nouveau à mordre et, chaque fois, je la frappai. La lutte dura cinq minutes, au bout desquelles je la quittai, aveuglée et épuisée. Di-nx heures plus tard, je demandai à Hen ce qu'elle faisait. « Oh ! je crois bien qu'elle est enragée. Elle est dans son coin aussi sournoise que jamais. » J'y allai : elle s'approcha pour me llagorner. Dfpuis ce Jour, je ne Vai jamai^i frapptJc, et vis-à-vis de moi, elle est toujours restée obéissante, de bonne humeur, douce et dc'sireuse de me plaire. Elle a monlrt" jusqu'à un certain point le même caractère vis-à-vis de ma feminc et de ma cuisinière (jui a des allures très décich-es, mais a continué à manifester son ancien caractère vis-à-vis d'une domestique plus jeune, du palefrenier et d'autres personnes encore. En réalité, elle a mené une vie double, changeant de caractère aussitôt ({u'ellc entendait mon pas. Je reconnus que son sentiment
du devoir et sa docililé n'avaient aucune valeur morale, n'étaient que des effets de la peur et, dans une certaine mesure, de l'espoir d'une récompense. Ces deux qualités étaient feintes et ne faisaient pas partie de son caractère véritable.
J'eus soin de lui faire donner une nourriture abondante, choisie et variée, afin qu'elle n'eût aucun motif de voler. Quinze jours après que je l'eus achetée, la cuisinière dit à ma femme : « Madame, il me manque à tout moment quelque chose sur la table de la cuisine. Ou bien Tun des chats est devenu voleur ou bien Judy est la coupable, mais je ne m'explique pas comment elle atteint les objets qu'elle dérobe. Je ne lui laisse jamais une chaise à portée de la table; de plus, elle est si raide et si longue d'échiné que, si elle essaie de monter sur une chaise, elle glisse en bas du côté opposé ».
Pour la clarté, je joins un plan de la cuisine et de ses environs.
Jardin
Je fis apporter de la salle à manger et poser sur la table plusieurs plats et reculer la chaise, de façon à ce que la chienne ne put pas s'en servir. Puis, j'envoyai quelqu'un dire à la salle à manger qu'on s'y tînt tranquille jusqu'à mon appel. Laissant les deux chats et Judy à leur assiette /", je sortis au jardin, mais revins m'embusquer derrière la fenêtre h ; un rideau de mousseline foncée me permettait de me dissimuler. Aussitôt que tout fut tranquille, Judy quitta son assiette pour aller à la porte d, écouter avec attention et regarder plusieurs fois dans le couloir pour voir si personne n'approchait. Ceci fait, elle se dirigea vers le coin a?, se dressa sur ses pattes de derrière et marcha ainsi à reculons pour inspecter ce qui
se trouvait sur la table. Son inspection terminée, elle poussa un des chats vers la chaise. Le chat finit par la comprendre, sauta d'abord sur la chaise, puis sur la table, s'empara d'un os et le traîna vers l'assiette /. Judy le repoussa, prit l'os et se mit à le ronger. Je donnai le signal et une jeune domestique entra à pas légers dans la cuisine. Aussitôt que Judy entendit son pas — c'est-à-dire lorsque la jeune fille fut sur le seuil de la porte — elle sauta en grognant sur le chat, le houspilla et finit par le poursuivre jusque dans une haie distante de deux cents pieds.
Je vis cette comédie se jouer deux fois en entier, à plusieurs reprises en partie ; d'autres personnes aussi en furent les témoins. Chaque fois, nous constatâmes la même précaution à s'assurer que « la place était libre », le même rôle imposé à l'un ou à l'autre chat, la même indignation feinte et la même tentative d'accuser par gestes le chat d'être le voleur.
J'étais fondé, me semble-t-il, à conclure que Judy reconnaissait le tort du chat qui allait voler sur la table, qu'elle l'instiguait à cette violation de son devoir et qu'elle simulait la colère afin de lui endosser la responsabilité, dont la notion était présente à son esprit.
La place et le temps me manquent pour vous donner d'autres détails sur son caractère. Cette chienne était un type extrême, mais j'ai eu d'autres animaux qui, comme elle, reconnaissaient plus ou moins leur devoir ou » l'obligation morale » à titre de chose exigée par un supérieur, tout en ne s'en acquittant que par pur espoir d'une récompense ou par crainte d'un châtiment, parfois par suile de cette forme de la prédilection (qui n'est pas de la sympathie), qui provient de la jouissance ou du profit que l'objet fournit au « sujet qui témoigne la prédilection ». Dans tous les cas, l'idée du devoir, de la justice, de « l'obligation », était le produit de l'égoïsme. Je les rangeais dans la catégorie du devoir « égoïstement moral », convenventionnel-moral, d'une morale à la mode ou d'usage, bref du « Judyisme » tout court.
Je passe à une analyse succincte du « sens du devoir » ou de «(l'obligation » chez mon chien Punch, un autre de mes sujets d'étude. J'ai déjà donné sur lui des détails sommaires. Il ne consent à faire de mal à aucun être animé, ni à aucun objet dont la forme atteste que cet objet a reçu une façon. En voici l'exemple le plus frappant : je ne suis jamais parvenu à le déterminer à me mordre, ni même à me menacer, quand je faisais l'expérience de lui causer des souffrances vives et prolon^'ées en comprimant ou même en piquant les nerfs sous-cutantis. Mordu par d'aulres chiens, même avec violence, il ne les mord pas. Je découvre dans cette conduite un « sens du devoir » ou de « l'obligation », qui diffère
spécifiquement de toutes les variétés de cette notion que j'ai dénommées le Judyisme.
Je me demande pourquoi il ne mord jamais?
Étant données les relations qui existent entre nous, il n'a certainement pas peur de moi. J'apprécie trop son mérite comme <( sujet » précieux pour faire la sottise de lui inspirer de la peur. Je ne songe pas plus à le maltraiter, qu'un électricien ne songe à manier avec rudesse son électroscope le plus délicat. Nous sommes en rapports si intimes que, si le chien désire se faire ouvrir la porte ou retirer une épine ou un insecte, il vient à moi — à mon pupitre, — se dresse, pose sa patte droite sur mon bras et me touche l'épaule de la patte gauche jusqu'à ce que je m'occupe de lui. Aussitôt il me montre ce qu'il veut et, s'il s'agit d'une épine ou d'un insecte, il indique, à moins d'un pouce de distance, l'endroit où ils se trouvent placés.
On dira peut-être qu'il ne me fait pas de mal parce qu'il a foi ou confiance en moi, et qu'il pense que je ne le fais pas souffrir volontairement. A première vue, cela paraît admissible, et cette hypothèse est d'autant plus vraisemblable, qu'à l'âge d'un an, un gardechasse lui logea, à quelques pas, dans la tête et le corps, une trentaine de grains de plomb que j'ai extraits moi-même. Le souvenir de cette opération lui fait sans doute considérer la pression de mon couteau comme une opération curative.
Mais que devient cette explication en présence de sa conduite envers mon appuie-main qu'il respecte dans des circonstances où il mettrait en pièces un bâton non taillé? Ce n'est pas par lâcheté qu'il n'use pas de représailles envers un autre chien, qui l'a mordu. Attaqué, il pousse un aboiement de reproche, comme lorsque nous jouons trop rudement, mais il ne consent pas à s'enfuir. Je ne parviens jamais à le faire s'éloigner, ce qui lui vaut d'être souvent mordu cruellement. Un incident survenu il y a quelques jours éclaire d'une lumière plus vive l'idée de (< justice » telle qu'elle existe dans l'esprit de Punch ou Monkey, les deux noms auxquels il répond indifféremment. Je suivais la rue très étroite de West-Appledore. quand un chien beaucoup plus grand se jeta sur lui et le mordit si violemment à la tête que le sang coula. Pour la première fois de sa vie, du moins à ma connaissance. Punch résista, mais d'une résistance savamment combinée à la quaker. Il saisit fortement son assaillant par la patte au-dessus du talon et souleva celle-ci de façon à le maintenir dans un état d'équilibre instable. L'autre chienne bougeait pas, craignant évidemment de tomber sur le dos et de se mettre ainsi à la merci de Punch. 11 ne souffrait pourtant pas, car Punch ne le mordait pas et se contentait de le maintenir vigoureusement. A la lin, l'assaillant essaya de tourner la tête pour mordre; Punch para
l'attaque en soulevant de plus en plus la jambe et en tournant do manière à la maintenir dans la même ligne, mais opposée à la tête de son adversaire, et à garder toujours sa distance. Au bout de deux minutes, je dus intervenir à cause de l'approche d'une charette. Le chien s'éloigna la queue basse, tandis que Punch se mit à sauter et à rebondir comme une balle, témoignant sa joie par des aboiements bruyants.
Des centaines d'exemples analogues m'ont convaincu que ce chien a dans l'esprit un sens du devoir d'un genre absolument différent de celui que j'ai exposé sous le nom de Judyisme. C'est en réalité ]o « Faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fît ». J'ai observé cette espèce du sens du devoir, de l'obligation ou de la moralité chez de nombreux animaux, et j'ai donné à ce genre le nom de « Sens Rectal du Devoir », et divisé la moralité en moralité cgoiste, émotionnelle, de clique ou à la mode, ou Judyisme, et en moralité rectale.
Je n'ai jamais rencontré deux autres types aussi extrêmes de la prédominance de l'un ou de l'autre de ces genres de motifs. La plupart des animaux sont déterminés à la fois, mais dans des proportions variables, par les deux espèces du sens du devoir, quelquesuns ne le sont que par la moralité « égoïste ou à la mode » ; quelques rares individus paraissent presque r»-fractaires à l'un et à l'autre et forment la catégorie absolument <( immorale ». Tout ce que je puis induire de mes observations sur les animaux, c'est que la division du « sens du devoir » en sens rectal et en sens conventionnel, comprend tous les cas et n'en omet aucun. Tous les actes qui impliquent la reconnaissance d'une <( obligation », rentrent dans l'une ou l'autre de ces catégories.
L'animal diffère remarquablement selon le sens du devoir qui prédomine et l'espèce de moralité qui règle sa vie. Si c'est le sens rectal, on peut se fier à lui; si c'est le sens conventionnel, il faut s'en méfier, car il est versatile et changeant. En j)lus de ce qui se rapporte à la conduite extérieure, j'ajouterai, qu'à mon avis, la moralité conventionnelle agit comme dissolvant de l'esprit ou du sens moral. J'ai fait cette observation sur les animaux, mais je n'ai pas pu la pousser aussi loin que je l'aurais voulu. (Question : J<' présume que toute consistance de caractère est basée sur le seii< rectal du devoir; le sens << conventionnel » a plut<jt le caractère d'un»* habitude mentale acquise.)
Par contre, pour employer la phraséologie philosophique, le sons rectal du devoir est, chez les animaux, une force agissante. La moralité rectale grandit avec le temps. Quelques théologiens pourraient l'appeler une force de n régénération » ou de salut. iCrux (pii pensent que la profession d'un crcLh est la seule force sanctiti intr* ne
lui attribueraient peut-être que la valeur de « l'obligation » conventionnelle; peut-être même, dans certains cas, lui attribuent-ilsune valeur inférieure.)
Quant à Torigine du sens rectal du devoir ou de la moralité rectale, tout ce que mes observations me permettent d'affirmer, c'est qu'ellen'est entachée d'aucun égoïsme. Ce sens me paraît se rapprocher infiniment de la « sympathie » opposée au genre de « sentiment » que j'ai défini. Chez les animaux supérieurs, ceux qui suivent le « sens rectal » sont, d'après mes observations, remarquables parleur aptitude à « se mettre à la place d'autrui », faculté qui est à la base de la vraie « sympathie ». Leur tendance uniforme est de <( fairece qu'ils voudraient qu'on leur fit ». Dans la plupart des cas, cettetendance paraît innée, mais elle se développe avec l'âge.
Je n'ai nulle part vu formuler la division en moralité rectale et enmoralité conventionnelle (mores) de l'idée du devoir et, par suite, de toute moralité, que des centaines d'observations sur des individusd'espèces différentes m'ont permis d'établir. Il est cependant probable que d'autres observateurs ont noté cette distinction. La plupart des plusanciens écrits que je connais, la reconnaissent tacitement. La reconnaissance de la valeur de la moralité rectale traverse, commeun filon d'or dans du quartz, la plupart des livres de la Bible, ainsi que les apocryphes de YAncien et du Nouveau Testament; elleconstitue l'élément protagoniste ou « substance centrale et nerveuse »• de la plus grande partie de l'enseignement du Christ. Plusieurs ouvrages de théologie admettent tacitement cette distinction, quoique je me croie en droit d'affirmer — sauf correction — qu'ils ne reconnaissent pas suffisamment le fait que laprincipale, si ce n'est la seule utilité du sens du devoir « conventionnel » ou de l'obligation « égoïste » est de prévenir les frottements dans le cours de la vie humaine.
Certains animaux {autres que l'homme) suivent non seulement la notion de « l'obligation » qu'ils ont dans l'esprit, mais les actes des plus intelligents témoignent qu'ils s'attendent à la rencontrer dans l'esprit de certains hommes.
Au mois d'août 1880, j'étais sorti en voiture et conduisais moimême mon poney Prince, tout en discutant avec ma femme une question scientifique intéressante. Généralement, je ne le guidais que de la voix, mais dans la chaleur de la discussion, il m'arriva d'appuyer mes arguments de coups de fouet appliqués sur le flanc du poney. Le fouet avait une mèche neuve et à nœuds. Au troisième coup, le poney s'arrêta et tourna la tête pour me regarder. Ma femme s'en aperçut. «Prince, me dit-elle, vous adresse des reproches; vous l'avez cinglé fortement. » Dans le cours de la promenade, il a dû m'arriver de le cingler encore. Lorsqu'on l'eut dételé, je me trouvais
«n dehors de la ligne droite qui le menait à la porte de récurie. Au lieu d'y entrer tout droit suivant son habitude, il vint à moi, et, après ■s'être efforcé à plusieurs reprises d'attirer mon attention, il me toucha de ses naseaux et porta ceux-ci aussi près que possible des marques qu'avait laissées le fouet. 11 répéta ce manèj^e jusqu'à ce ■que je les eusse fait baigner.
Deux mois plus tard, dans une occasion analogue, il tint la même •conduite.
Dans le courant de l'automne de 188G, je fus à Ware avec mon poney. Sortant d'une boutique, j'allais monter en voiture quand j'observai que Prince me suivait des yeux. D'ordinaire le domestique sautait dans la voiture lorsque celle-ci était déjà en marche. Je dis à ma femme de le faire démarrer. Elle l'essayn en vain, il ne consentit à se mettre en route que lorsque je fus installé.^(L'expérience a été répétée plusieurs fois). Il est curieux de noter le raisonnement compliqué qui déterminait une « obligation » différente suivant qu'il s'agissait d'un infirme ou d'un homme alerte et vigoureux.
Le même automne, nous allions en voiture de Wearside à Hadham. Sur la route nous rencontrâmes un groupe d'enfants, dont deux en vélocipède. Ils occupaient des positions embarrassantes pour nous : plusieurs enfants se tenaient tout contre la haie à gauche, d'autres •enfants et un des vélocipèdes étaient plus loin à droite, l'autre vélocipède encore plus à droite, ainsi que je l'ai représenté sur le plan
ci-contre : les distances entre G, p', p- et la haie de gauche étant à peu près égales. Il y avait largement l'espace de passer entre p^ et p^, mais les enfants formaient nn groupe confus et couraient dans tous les sens : « Voyons, me dit ma femme, si Prince réussira à les éviter ». Je laissai llotterles rênes. Prince continua d'un trot rapide jusqu'à 7 ou 8 yards des enfants, se mit au pas, prit à droite et rasa la haie de droite, tournant de i)lus vu plus la tète et s'assurant qu'il évitait le vélocipède de gauche. Quand il l'eut laissé de 3 yards en arrière, il reprit brusquement le côté gauche de la route ' et se remit au trot sans aucune intervention de ma part.
1 En Angleterre, les voitures prennent la gauche au lieu de prendre la droite, comme en France. {Note du traducteur).
Au mois de novembre 4887, après la mort de ma femme, une parente vint demeurer chez moi et eut à conduire le même poney. Elle était trop sourde pour entendre qu'une voiture allait la dépasser. Assis à côté d'elle, je lui faisais signe de tirer à gauclio à rapproche d'une voiture qui gagnait sur nous.
Un jour qu'elle conduisait et que nous gravissions, les rênes flottantes, une côte assez raide sur la route de Ware, j'entendis le camion d'un brasseur qui nous rejoignait. Le conducteur avait bu et nous suivait de près, quoiqu'il y eût largement l'espace voulu pour passer à notre droite. Désireux d'observer ce que ferait le poney, je ne donnai pas le signal accoutumé à ma parente. Il semblait nerveux et agité et tournait la tête de toutes ses forces pour surveiller sa droite. Le camion nous serrait de près, mais le poney ne pouvait voir ni le camion, ni le cheval. Après trois ou quatre minutes d'angoisses (je me sers de ce mot à dessein, car le mouvement des oreilles et la tension des muscles du poney en justifient l'emploi) ne recevant aucune indication, il s'arrêta et se colla contre la haie de gauche. Le camion passé, il reprit un trot accéléré.
Plusieurs expériences répétées à plusieurs jours d'intervalle, me firent constater que lorsque je conduisais, le poney attendait le signal transmis par la rêne gauche ; si c'était ma parente, il décidait, d'après le bruit, s'il était temps de pousser à gauche. Si elle tirait à droite, il lui désobéissait. Après un certain nombre d'expériences, j'acquis la certitude que conduit par elle, il se réglerait sur les indications de son ouïe ; elle le conduisit souvent toute seule et le poney prouva qu'il s'était rendu compte de ses nouvelles obligations.
Exemples d'animaux {autres que l'homme) prenant Vinitiative d'une coopération morale. Les circonstances déterminent la naissance simultanée de Vidée du devoir.
Dans le courant de l'automne de 1886, j'étais parti de Baker's End pour reconduire en voiture quelques amis. A la descente d'un plateau, nous entrâmes dans un brouillard épais; la lumière des lanternes ne le pénétrait que de six pieds, et le brouillard la réfléchissait comme aurait pu le faire une muraille. A quelque distance de la station de Mardock, la route tourne à angle droit : nous manquâmes absolument le tournant et le poney, donnant en plein contre le talus, se cabra et retomba dans la haie qui le couronnait. Nous descendîmes tous et mes amis continuèrent leur route à j)ied. Je remis le poney dans la direction de la maison et remontai en voiture : il se mit en marche lentement, mais en pesant sur les rênes au point de prescjue me les arracher des mains. Comme nous étions habitués à le conduire d'une main très légère à la descente, et que la route descendait, je m'imaginai que les rênes s'étaient prises au-
tour du brancard. Mais, m'étant assuré qu'il n'en était rien, je pris une des lanternes, et m'approchai de la tête du poney, qu'il tenait aussi bas que possible. Je reconnus alors que ses naseaux touchaieni presque le dos de Jack, mon chien noir (le père de Punch), et que celui-ci avait le nez sur la route, dans la direction de la maison. Je remontai, dis : « Allez », et abandonnai les rênes, mais comme nous allions au pas, je m'assurais par intervalles, à l'aide du manche de mon fouet, de la distance où j'étais des deux haies qui bordaient la route. Le poney et le chien me ramenèrent sain et sauf dans la cour de ma maison : ils avaient tout le temps gardé le milieu de la route, sauf en un endroit où la route côtoie à droite un ravin profond, dont elle n'est séparée que par un parapet très léger. En ce moment, ils se rapprochèrent à 18 pouces de la haie de gauche, c'est-à-dire du côté opposé au ravin. La nuit était froide et notre allure celle d'un convoi funèbre ; cependant, quand nous arrivâmes dans la cour, le cheval était couvert de sueur, et le chien, toul pantelant, laissait pendre la langue, tant avait été vive l'angoisse où les avait mis le devoir dont ils s'étaient chargés. La route a six tournants resserrés, dont trois à angle droit et dont deux, d'après ma mémoire, qui est très fidèle, n'ont que la longueur du cheval et de la voiture.
Rentrés dans la cour, un épisode me montra l'analogie intime qui existe entre les sentiments des animaux et ceux des hommes placés dans les mêmes circonstances. Le cheval frottait sa tête contre le dos de Jack, tandis (jue Jack frottait du nez la tête du cheval. Tous deux se félicitaient muluellement et d'une manière très significative davoir mené à bonne lin le devoir qu'ils s'étaieni imposé.
Le parallélisme est frappant entre les conclusions que M. Jones tire de ses observations sur les motifs qui font agir les animaux et celles concernant les motifs humains que j'ai énumérées au chapitre IV : « Le Sentiment de la Justice ». Sa distinction entre la « morale rectale » et la « morale conventionnelle » correspond évidemment à la distinction que j'ai établie dans ce chapitre entre le sentiment altruiste et le sentiment pro-altruiste. Il importe d'autant plus de signaler cette correspondance qu'elle tend dans les deux cas à justifier la croyance en une genèse naturelle d'un sentiment moral, même développé. Si la discipline de la vie est capable
de produire la pleine conscience du devoir chez certains animaux inférieurs, elle esta fortiori capable de la produire chez l'homme.
Plusieurs lecteurs auront remarqué que les anecdotes de M. Jones font songer au dicton : « L'homme est le dieu du chien » et qu'elles prouvent que le sentiment du devoir naît de la relation personnelle du chien envers son maître, de la même manière qu'il naît chez l'homme de sa relation envers son créateur. Cette interprétation est fondée pour les actions des chiens que M. Jones range dans la catégorie « conventionnelle-morale », mais elle ne l'est pas pour celles qu'il appelle « rectales-morales ». Il est particulièrement certain que le sentiment du devoir envers un supérieur ne déterminait pas le chien, qui, mordu, se refusait à mordre et se contentait de mettre son adversaire dans l'impossibilité de le mordre de nouveau : il témoignait ainsi un sentiment purement chrétien que ressent à peine un chrétien sur mille. Ce cas extrême vient à l'appui de la déduction déjà obtenue que son sentiment du devoir était indépendant du sentiment de la subordination.
Mais fût-il vrai qu'un tel sentiment du devoir, quand il existe dans l'esprit peu développé des animaux supérieurs, y est exclusivement engendré par leur relation personnelle envers leur supérieur, il ne s'ensuivrait nullement que dans l'esprit bien plus développé des hommes le sentiment du devoir ne puisse pas se produire en dehors de toute relation personnelle de cette nature. L'expérience nous apprend que dans l'intelligence plus étendue de l'être humain, à côté du motif qui le pousse à s'efforcer de plaire à Dieu, le désir de faire du bien aux autres hommes peut également intervenir à titre de motif : le sentiment du devoir est susceptible de s'associer à ce dernier motif comme au pre-
mier. Il est hors de doute que leur nature contraint beaucoup d'hommes à se vouer avec énergie à des objets philanthropiques, sans aucune préoccupation d'intérêt personnel. Il s'en trouve qui se considéreraient comme insultés si on leur disait qu'ils n'ont en vue que la faveur divine.