CHAPITRE XXIX
Les Limites des Devoirs de l'État.
(Fin.)
§ 13o. — De toutes les raisons qui exigent la restriction de Faction gouvernementale, la plus forte reste à exposer. La formation du caractère est la fin qui pour l'homme d'État devrait l'emporter sur toutes les autres; or la conception exacte de ce que doivent être, et le caractère qu'il s'agit de former et les moyens qui sont propres à le former, exclut les interventions multiples de l'État.
« Comment, va-ton sans doute s'écrier, la formation du caractère n'est-elle pas la fin vers laquelle tend toute la législation que nous préconisons? Ne soutenons-nous pas que la mission capitale de TÉtat est de faire de bons citoyens? N'est-ce pas en vue de l'amélioration de la nature humaine que sont conçus nos systèmes scolaires, nos bibliothèques gratuites, nos gymnases et nos institutions sanitaires?»
A cette réplique interrogative, énoncée sur un ton d'étonnement et avec la conviction sous-entendue qu'il ne nous reste qu'à nous taire, nous répondrons que le succès dépend de la bonté de l'idéal qu'on nourrit et du choix des moyens de le réaliser. Tous deux sont ici entachés d'erreur radicale.
Ces deux paragraphes indiquent suffisamment quelles sont les opinions rivales que nous allons discuter. Abordons sans plus tarder leur discussion systématique.
§ 136. — Aussi bien chez les hordes sauvages que chez les nations civilisées, des exemples sans nombre attestent qu'une préparation est nécessaire pour produire un solide guerrier. Dès le jeune ûge, il doit s'exercer au maniement des armes ; l'ambition de sa jeunesse est de devenir un bon tireur à l'arc, de lancer le javelot ou le 'boomerang avec force et avec précision, et de devenir habile à la défense et à l'attaque. Il cultive sa rapidité à la course et son adresse, et soumet sa vigueur à des épreuves nombreuses. Il est encore plus nécessaire au but qu'il a en vue, qu'il se courbe sous la discipline de l'endurance; parfois il va jusqu'à s'offrir à la torture. Bref, l'éducation de tout membre mâle de la tribu est dirigée en vue de son adaptation aux visées de la communauté et au concours qu'il devra fournir, tantôt à sa défense ou à l'assujettissement des voisins, tantôt à l'une et à l'autre de ces deux entreprises combinées. Cette éducation ne constitue pas une éducation par l'État au sens moderne du mot, mais elle n'en est pas moins une éducation dictée par la coutume et imposée par l'opinion publique, affirmant tacitement, sinon ouvertement, qu'il appartient à la société de façonner l'individu.
Formant des communautés plus étendues et régulièrement gouvernées, le progrès social développe de plus en plus l'éducation par l'État. Non contents de cultiver de propos délibéré la vigueur, l'adresse, la force de résistance nécessaire, les peuples se mettent à cultiver la subordination indispensable à l'exécution des opérations militaires, ainsi que la subordination aux chefs et aux gouvernants, sans laquelle l'emploi des forces combinées ne pourrait pas s'effectuer d'une manière satisfaisante. La Grèce, et Sparte en particulier, nous fournissent l'exemple de cette phase du progrès.
Une théorie appropriée s'est associée à ces usages. La croyance que Tindividu n'appartenait ni à lui-même , ni à sa famille, mais appartenait à la cité, a naturellement engendré la doctrine que la cité avait le droit de le façonner et de l'adapter à ses fms. Platon et Aristote nous exposent tous deux des plans détaillés de la préparation des enfants et des jeunes gens aux obligations du citoyen, et affirment sans hésiter que dans un État bien réglé, l'éducation est une question d'intérêt public.
Évidemment, tant que la guerre reste la principale occupation de la vie, il est normal que le dressage des individus s'effectue d'après un modèle propre à assurer la victoire, et' soit confié à un agent gouvernemental. Dans ce cas, l'expérience fournit l'idéal approximatif que l'on poursuit et dirige le choix des méthodes propres à le réaliser. On s'attache à transformer autant que possible tous les hommes libres en machines militaires obéissant automatiquement aux ordres qu'ils reçoivent: une discipline unifiante est indispensable à cette transformation. En outre, de môme que dans le type militaire, le système de règle coercitive qu'implique l'enrégimentation, s'étend des j)arties combattantes à l'ensemble des parties auxiliaires, qui leur fournissent la subsistance, de môme s'établit naturellement la théorie que le gouvernement doit façonner et adapter à leurs fonctions, non seulement les soldats, mais encore tous les autres membres de la communauté.
§ 1,37. — Méconnaissant la distinction fondamentale entre une société dont la guerre est l'occupation capitale et qui lui subordonne la sustentation, et une société qui fait de la sustentation son occupation capitale et lui subordonne Tactivité guerrière, bien des gens sont convaincus qu'une
discipline et une politique appropriées à la première le sont également à la seconde. Mais les relations entre l'individu et rÉtat diffèrent absolument dans ces deux cas. Différent du Grec, qui ne s'appartenait pas, mais appartenait à la cité, l'Anglais n'appartient guère à la nation dont il fait partie, mais s'appartient au contraire et d une manière très accentuée. A la vérité, s'il a l'âge voulu, le gouvernement peut, en cas de danger imminent, s'emparer de sa personne et le forcer à participer à la défense nationale ; toutefois, cette éventualité ne restreint que légèrement son droit de possession de sa personne et de direction en propre de ses actions.
Dans toute une série de chapitres, nous avons constaté qu'en établissant progressivement les droits déduits par Téthique, la loi écrite a sanctionné le libre usage de soi pour tout individu, non seulement vis-à-vis d'autres individus, mais encore, sous bien des rapports, vis-à-vis de l'Etat lui-même : sans renoncer à le défendre contre les agressions d'autrui, l'État a, de plus d'un côté, renoncé à diriger des agressions contre lui. Dans un état de paix permanente — le corollaire est évident — le renversement de relation serait complet.
Quelle influence cette conclusion exerce-t-elle sur la question qui nous occupe? Elle implique que tandis que la société avait jadis à façonner l'individu et à l'adapter à ses desseins, c'est maintenant à l'individu à façonner la société et à l'adapter au but qu'il poursuit. La société n'est plus un corps politique solidifié, poussant à l'action la masse de ses unités combinées; elle a perdu son organisation coercitive, et ne retenant plus ses unités que par les liens de la coopération pacifique, elle n'est plus que le milieu où se déploient leurs activités. Je le répète et j'insiste sur ce point : puisque la
société en sa capacité corporative n'est pas douée de la faculté de sentir et puisque cette faculté réside uniquement dans ses unités, Tunique raison qui justifiait la subordination des vies sentantes des unités à la vie non-sentante de la société, ne peut être invoquée que sous le régime militaire et seulement parce qu'alors cette subordination offre le meilleur moyen de protéger les vies sentantes des unités ; cette raison s'affaiblit avec le déclin du militarisme et disparait à l'avènement du régime industriel illimité. Le droit de la société à discipliner les citoyens s'évanouit du coup et il ne reste aucune autorité qui ait qualité pour prescrire la forme que doit prendre la vie individuelle.
« Mais assurément, nous dira-t-on, la société agissant en sa capacité corporative et guidée parles intelligences combinées de l'élite de ses membres, rendra service en élaborant la conception de la nature individuelle le mieux adaptée à une vie industrielle harmonieuse, et la conception de la discipline qui sera propre à réaliser cette nature?» Ce plaidoyer sousentend le droit de la communauté à imposer ses desseins par l'entremise de ses agents, prétendu droit qui est en contradiction formelle avec les conclusions déduites dans quelques-uns des chapitres précédents. Mais, sans nous arrêter à ce point, demandons-nous si la société est bien apte à décider du caractère qu'il convient do poursuivre chez l'individu et à choisir les moyens propres à le créer.
§ 138. — Que ridéal choisi ou que le procédé choisi pour le réaliser, soit bon ou mauvais, le fait de choisir implique trois conséquences inévitables, dont chacune suffit à condamner ce système.
Celui-ci pousse nécessairement à l'uniformité. Si les mesures adoptées ont un effet quelconque, cet effet sera de
produire une certaine ressemblance entre les individus : le nier équivaudrait à nier Faction des mesures qu'on veut prendre. Mais le progrès sera retardé proportionnellement au degré d'uniformité obtenu. Quiconque a étudié Tordre de la nature, sait que sans variété il n'y a pas de progrès possible, et que la variété a seule permis à la vie d'évoluer. Conclusion inévitable : l'arrêt de la genèse de la variété implique l'arrêt de tout progrès ultérieur.
Ce système a encore pour conséquence la production d'une réceptivité passive de toute forme qu'il plaira à l'État d'imprimer à l'individu. Que l'esprit de soumission fasse ou ne fasse pas partie de la nature que la société incorporée se propose de donner à ses unités, elle ne parviendra à réaliser ses projets que si elle rencontre ou crée cet esprit. D'une manière avouée ou dissimulée, le caractère souhaité devra comprendre la disposition de chaque citoyen à se soumettre ou à soumettre ses enfants à la discipline qu'il plaira à d'autres citoyens plus ou moins nombreux de lui imposer. Certaines gens considéreront peut-être comme un trait de haute humanité de livrer ainsi la formation de la nature humaine au bon plaisir d'un agrégat composé en grande partie d'unités inférieures. Nous ne leur ferons pas l'honneur de discuter avec eux.
Ce système implique encore le dilemme que voici : ou bien il n'existe aucun procédé naturel en vertu duquel les citoyens sont en voie d'adaptation, ou bien il convient que ce procédé naturel soit supplanté par un procédé artificiel. Afûrmer qu'il n'existe aucune adaptation naturelle, c'est affirmer que contrairement à ce qui se passe pour les autres êtres, qui tendent invariablement à s'adapter aux circonstances environnantes, l'être humain ne tend ni à s'y adapter, ni à subir les modifications qui le rendent capable de mener
la vie que les circonstances lui imposent. Autant dire que les variétés du genre humain sont des effets sans cause ou qu'elles ont eu pour cause l'action gouvernementale. En dehors de cette proposition, il faut bien admettre que les hommes s'ajustent continuellement et naturellement aux exigences d'un état social développé; et quiconque admet ce point, hésitera à affirmer qu'une adaptation artificielle serait préférable à leur adaptation naturelle.
§ 139. — Passons de ces aspects abstraits de la question à ses aspects concrets.
Supposons qu'on ait décidé de créer des citoyens ayant la forme requise par la vie de la société dont ils font partie. D'oii doit dériver la conception de cette forme ? Les hommes ne reçoivent pas seulement en héritage les constitutions physiques et mentales de leurs ancêtres, ils héritent aussi de l'ensemble de leurs idées et de leurs croyances. La conception courante de ce que doit être un citoyen, sera donc un produit du passé, légèrement modifié par le présent : c'està-dire que le passé et le présent imposeront leur conception à l'avenir. Toute personne envisageant la question à un i)oint de vue impersonnel, ne pourra manquer de s'apercevoir qu'on se prépare à répéter, dans une autre sphère, les folies commises, en tout temps et chez tous les peuples, par rapport aux croyances religieuses. Partout et toujours, l'homme ordinaire se figure que la foi dans laquelle il a été élevé, est la seule véritable. Quoiqu'il soit forcé d'admettre qu'assurément toutes les croyances qui ont été })rofessées avec une confiance égale à la sienne, doivent, à l'exception d'une seule, être fausses, cependant, à l'exemple de chacun des autres hommes, il est convaincu que sa croyance à lui constitue cette exception. Les gens qui voudraient imposer
à l'avenir leur idéal du citoyen, sont imbus d'une présomption tout aussi absurde. Ils ne doutent pas que le type qu'ils conçoivent et que les nécessités du passé et du présent ont engendré, soit un type approprié aux temps à venir. Mais les caractères que le passé jugeait convenables, différaient de ceux que nous croyons tels; pour s'en convaincre il suffit de remonter au passé éloigné, qui méprisait le travail et pour qui vertu était synonyme de hardiesse, de valeur et de bravoure. Dans un temps moins reculé, un homme de haute naissance était qualifié de noble, tandis que travailleur et vilain étaient des désignations équivalentes; le premier des devoirs, c'était la soumission abjecte de chaque rang au rang immédiatement supérieur, et le bon citoyen, à quelque classe qu'il appartînt, était tenu d'accepter humblement la croyance que l'État lui prescrivait. Ce qui n'empêche pas les représentants médiocrement sages d'électeurs presque tous ignorants, de se préparer avec une arrogance vraiment pontificale à promulguer quelle est la forme d'une nature humaine désirable, et à façonner la génération prochaine en vue de cette forme.
Ils sont aussi affirmatifs sur les moyens à employer que sur le but à poursuivre, quoique le passé nous atteste l'échec complet des méthodes adoptées de siècle en siècle. Au sein d'une chrétienté débordant d'églises et de prêtres, de livres pieux, d'observances destinées à inculquer une religion d'amour, louant la miséricorde et prêchant le pardon, sévit l'esprit d'agression et de vengeance que nous rencontrons partout chez les sauvages. Lisant chaque jour leur Bible, assistant aux offices du matin, consacrant des semaines à la prière, les mêmes gens dépêchent aux races inférieures des messagers de paix auxquels succèdent des expéditions de flibustiers officiels qui les dépouillent incon-
LES LIMITES DES DEVOIRS DE L'ÉTAT ;]oa
linent de leurs terres ; les naturels qui résistent, sont traités de (( rebelles », on appelle « assassinats » les morts qu'ils infligent par représailles, et tout ce système de conquête violente s'appelle une « pacification ». Nous avons donc d'excellentes raisons de rejeter comme erronée dans son but et dans ses moyens, la méthode qui prétend artificiellement façonner les hommes. Nous en avons de tout aussi bonnes pour avoir foi dans la méthode naturelle de leur adaptation spontanée à la vie sociale.
§ 140. — Le spectacle de l'ensemble dumonde organique nous enseigne par des exemples infinis en variété et en nombre, que des évolutions directes ou indirectes adaptent les facultés de toutes les espèces aux nécessités de la vie, et que l'exercice de toute faculté adaptée devient en outre une source de jouissance. Dans l'ordre normal, non seulement un agent se présente pour chaque fonction, mais le sentiment conscient se compose des sentiments plus ou moins agréables qu'engendre l'activité de ces agents. Cette organisation implique encore qu'à la suite d'une perturbation, riiarmonie se rétablit graduellement et d'elle-même ; un changement de circonstances a-t-il mis la discordance entre les facultés et les nécessités, elles reviennent lentement à s'accorder, soit par la survie des mieux adaptés, soit j)ar la transmission héréditaire des effets de faccoutumance et de la désuétude, soit enfin par le concours simultané de ces deux opérations.
Régissant également les êtres humains, cette loi implique que si Ton n'y porte pas obstacle, la nature cpic nous a transmise un passé non civilisé, et ([ui ne s'adapte encore que très imparfaitement au présent partiellement civilisé, s'adaptera d'elle-même et lentement aux nécessités
d'un avenir pleinement civilisé. Elle implique encore qu'aux facultés diverses, aux capacités, aux goûts qui se seront graduellement établis, s'associeront les satisfactions que procure Taccomplissement des obligations diverses qu'entraîne la vie sociale. Les sociétés civilisées ont déjà acquis sur les sociétés sauvages Tavantage d'une somme considérable d'aptitude au travail ; la faculté de coopération bien ordonnée à la suite d'un accord volontaire s'est développée ; déjà les hommes sont capables de sommes de restriction de soi telles, que la plupart accomplissent leurs vies sans graves empiétements réciproques ; déjà l'intérêt altruiste que les citoyens portent aux affaires sociales en général, détermine la combinaison spontanée d'efforts individuels en vue de la réalisation de fins d'intérêt public, et déjà les sympathies des hommes sont devenues suffisamment actives pour engendrer une multitude peut-être excessive d'entreprises philanthropiques. Puisque la discipline de la vie sociale est parvenue à réaliser d'aussi vastes résultats en quelques milliers d'années, n'est-il pas insensé de la croire à bout de forces et de s'imaginer qu'elle ne réussira pas, avec l'aide du temps, à aller jusqu'au bout de sa tâche?
Il reste encore une vérité à énoncer. L'adaptation artificielle est impuissante à obtenir ce qu'obtient l'adaptation naturelle. En vertu de l'essence même de l'adaptation spontanée, Taptitude de chaque faculté à sa propre fonction s'accroît à mesure qu'elle s'en acquitte. Si la fonction s'accomplit par un agent substitué, l'ajustement de nature fera défaut, car la nature se déformera pour s'adapter aux arrangements artificiels qu'on substitue aux arrangements naturels. Bien plus, l'entretien des agents substitués l'épuisé et la débilite. Il en résulte non seulement une nature rabougrie, atrophiée, privée des jouissances que procure
la satisfaction de la tâche accomplie, mais comme la subsistance des instrumentantes dirigeantes se prélève sur la sustentation des êtres dirigés, les existences de ceux-ci sont minées et leur adaptation subit une entrave nouvelle. J'insiste donc une fois de plus sur la distinction fondamentale à observer. Tant que la guerre reste Tunique affaire de la vie, la coopération imposée qu'elle entraîne, implique que l'agrégat façonnera les unités à ses propres desseins, mais après Tavènement et la prédominance de la coopération volontaire qui caractérise l'industrialisme, c'est l'adaptation spontanée de soi à la vie de coopération volontaire qui doit effectuer ce moulage. Aucun autre procédé ne sera capable d'assurer une adaptation satisfaisante.
§141. — Nous voici revenus au principe général que nous avons énoncé au début. Nous avons reconnu Tinanité de toutes les raisons invoquées contre la loi primaire de la vie sociale; il ne reste de salut que dans la conformité à cette loi.
Si nous parvenions à amener un de nos politiques amoureux d'ingérences de l'État à se rendre compte de la portée de ses projets, le sentiment de sa propre témérité le paralyserait à jamais. Ce qu'il veut, c'est suspendre, d'une manière et jusqu'à un point quelconques, la marche suivant laquelle toute vie a évolué, et prononcer le divorce entre la conduite et sa conséquence. Violant en partie la loi de la vie générale, il s'attache de préférence à la violer sous sa forme sociale. Opposant son ingérence au principe de justice commun à toutes les choses vivantes, il s'acharne tout particulièrement à résister au principe de la justice humaine, qui exige que chaque individu jouisse des avantages qu'il a
recueillis en respectant les limites nécessaires de l'action;
et entend procéder à une répartition nouvelle des avantages obtenus. Les résultats des expériences accumulées dans toute société civilisée, qui, enregistrés dans les lois, ont d'âge en âge établi les droits humains avec une clarté toujours croissante, il entend les ignorer à son gré et porter atteinte à ces droits. Tandis que dans le cours des siècles^ les pouvoirs régulateurs des sociétés ont de plus en plus efficacement protégé les droits réciproques des hommes et se sont de plus en plus abstenus d'y porter atteinte, notre faiseur de projets législatifs prétend renverser le courant et resserrer la liberté d'action, qui est allée en s'élargissant. Ne tenant aucun compte du premier principe de la vie en général , ni du premier principe de la vie sociale en particulier, sa politique ignore de parti pris les généralisations tirées des observations et des expériences de milliers d'années. Et quels titres invoque-t-il? Il n'en a d'autres à faire valoir que certaines raisons d utilité apparente, et nous avons constaté qu'aucune d'elles n'est digne de nous inspirer confiance.
Mais à quoi bon le réfuter en détail? Quelle absurdité plus extrême que de se proposer d'améliorer la vie sociale en commençant par violer la loi fondamentale qui la régit?
Appendice A
L'Idée du Droit d'après Kant.
D'innombrables esprits ont dans le cours des siècles abordé les différentes routes qui s'ouvrent à la pensée humaine, et il faut admettre que presque toutes ont été suivies, sinon explorées à fond. 11 n'est donc pas probable qu'une doctrine quelconque soit absolument nouvelle. Cette remarque m'est suggérée par ma propre expérience, au sujet d'une supposition que j'avais faite et qui s'est trouvée erronée.
Dans ma Statique Sociale ou Spécification des Conditions partielles du Bonheur humain et Développement de la première de ces Conditions, ouvrage publié pour la première fois vers la fin de Tannée 1850, j'avais déjà exposé le principe fondamental énoncé dans le chapitre intitulé : « La Formule de la Justice ». Je croyais alors avoir été le premier à reconnaître que la justice, telle qu'elle découle de divers exemples concrets et telle qu'elle doit se résumer en termes abstraits, se formule par la loi d'égale liberté. Cependant je me trompais. Dans le second de deux articles intitulés : «La Théorie de la Société, de M. Herbert Spencer », que M. F. W. Maitland, aujourd'hui professeur de Droit à Cambridge, a publiés dans le journal « Mind », vul. VI 11, p. 508 (1883), l'auteur signalait le fait que Kant avait déjà énoncé en d'autres termes une doctrine analogue. Hors d'état de lire les citations allemandes de M. Maitland, il m'était
impossible de me rendre compte de Timportance de son assertion. Lorsque j'ai repris ce sujet et que je suis arrivé au chapitre de « La Formule delà Justice », je n'ai pu me dispenser de rechercher quelles étaient les opinions de Kant. J'ai eu recours à la traduction récente (1887) de M. W. Hastie, portant le titre de : La Philosophie du Di^oit^ Exposé des Pynncipes fondamentaux de la Jurisprudence envisagée comme Science du Droit, et j'y ai rencontré la phrase que voici * :
« Le droit est donc l'ensemble des conditions au moyen desquelles l'arbitre de Tun peut s'accorder avec celui de l'autre, suivant une loi générale de liberté. » Immédiatement après, vient ce qui suit :