CHAPITRE VIH
les préjugés de son temps, Juvénal pose dès le principe, au début de son œuvre, cette magnifique maxime que l’unique noblesse , c’est la vertu ,
nobilitas tola est atque unica virlus,
et qu’avant tout on a le droit d’exiger des gens « les qualités du cœur », animi bona.
C’est à peu près dans les mêmes termes qu’avant Juvénal, Horace avait défini la noblesse'.
Mais, devançant Juvénal et Horace, l’auteur de la Guerre de Jugurtha, Salluste, dans un passage d’un éclat et d’une éloquence sans pareils, nous a montré d’une manière toute dramatique, si je peux le dire, la vanité des titres, des généalogies et de la naissance en général, s’ils ne sont pas soutenus par la valeur personnelle.
Les théories de Marius que Salluste met en scène sont celles de Juvénal; c’est dans la fameuse harangue de Marius que Juvénal a puisé plus d’un argument à l’appui de sa thèse. Marius se croit précisément, et non sans raison, malgré son origine plébéienne, plus noble que les plus nobles de son temps. Pourquoi? parce que, par les actes de sa vie entière , il a la conscience d’avoir fait preuve de cette vertu qui constitue à elle seule la noblesse; il a. la conscience d’être un de ces rares et excellents citoyens dont est fière, à bon droit, la patrie reconnaissante. — Marius, à cette époque, ne s’était pas encore déshonoré par les proscriptions. — Et avec quelle acerbe éloquence et quelle énergique rudesse il s’élève contre ces nobles qui, déjà de son temps, c’est-à-dire un siècle à peu près avant Juvé-
LA NOBLESSE
nal, n’avaient d’autres titres pour se mêler aux affaires publiques et à l’administration des provinces que l'ancienneté de leur race, les hauts faits d’ancêtres dont ils étaient indignes, et un orgueil qui n’était égalé que par leur incapacité ! De là des sorties comme celles-ci : «Ils se font un titre d’une vertu qui n’est pas la leur, et ils ne veulent pas que je m’en fasse un de la mienne... Je ne puis, Romains, pour justifier votre confiance, étaler les images, les triomphes ou les consulats de mes ancêtres , mais je produirai, s’il le faut, des javelines, des étendards, des colliers, mille autres dons militaires, et -des cicatrices qui sillonnent ma poitrine. Ce sont là mes images, c’est là ma noblesse ; moi seul je les ai obtenus à force de travaux et de périls » et plus loin, Marius, comme Juvénal et comme Horace, estime que la vraie noblesse est celle du cœur : « Fortissimum quemque generosissimum ’. »
Pour Juvénal comme pour Marius, la noblesse qui ne repose pas sur le mérite personnel n’est rien, et quiconque n’a pas à faire valoir des faits honorables qui lui soient propres ne saurait, sans se rendre ridicule, se targuer du grand nom d’un aïeul ; et, développant encore sa pensée, il adresse une terrible apostrophe à un illustre personnage de la génération précédente, à Rubellius Blandus, qui n’était autre chose que le neveu du grand Germanicus, petit-neveu, par conséquent, de l’empereur Tibère, et cousin germain de Néron.
« A qui vais-je m'adresser? à toi, Rubellius Blaudus. Tu te glorifies de descendre de la race illustre des Drusus, comme si ta étais toi-méme l’artisan de ta noblesse, comme si tu avais fait quelque chose pour devoir le jour à une femme sortie du sang
' Sallust, Guerre de Jugurtha, c. lxxxv.
- Id. , ibui.