CHAPITRE VIII
il l’a rendu sien, il se l’est approprié, grâce à la manière dont il l’a traité lui-même. Il y a répandu une verve, une chaleur, un mouvement extraordinaires; à chaque instant, sans la chercher, il rencontre l’éloquence, et le sujet en lui-même, il a su le féconder de la manière la plus heureuse. Quel magnifique début!
« Qu’importent les titres ? A quoi te sert, ô Ponticus ! de sortir d’une race antique, d'étaler les portraits de tes ancêtres, les Émiliens debout sur leurs chars de triomphe 1 , si tu vis sans honneur eu Tace des Lépidus? A quoi bon ces images de tant d’hommes de guerre, si, en présence de ces vainqueurs de Nuntance, tu passes la nuit à jouer, si tu ne vas te coucher qu’au lever de l’aurore, à l’heure où ces généraux, tes ancêtres, mettaient leurs enseignes et leurs armées en mouvement? De quel droit un Fabius ose-t-il se glorifier de descendre du vainqueur des Allobroges, et d’être né à l’ombre de l'autel d’Hercule, l 'auteur de sa race, s’il est avide et vain et plus mou qu'une brebis d'Euganée, si, se faisant épiler à la pierre ponce toutes les parties de son corps pour leur enlever toute trace de virilité, il insulte de la sorte ses rigides aïeux, si luimême enfin, acheteur de poison, il souille par sa statue qu'il faudrait briser ses malheureux ancêtres. C’est en vain que ces vieilles figures de cire ornent de tous côtés un atrium, la vraie, l’unique noblesse, c’est la vertu.
« Sois un Paul Émile, un Cossus, un Drusus, partes mœurs ;
1 Nous retranchons ici avec M. Ribbeck, comme suspects d’interpolation, les cinq vers suivants qu’on trouve dans les éditions ordinaires; déjà Hermann avait mis entre crochets le deuxieme et le troisième de ces mêmes vers :
Et Curios jam dimidios, humerosque minorem Corvinum , et Gnlbam auriculis nasoque car tnt cm ?
Quis f ruct us generis tabula jactare capaci Cominvm, posthac multa contingere virga Fumosos cquitum cum dictatorc magistros?
Voyez les arguments très-plausibles, empruntés à la lois aux variantes des manuscrits et aux lumières de la raison, sur lesquels M. Ribbeck base cette élimination, (lier echtcund der unechte Juvénal, p. 95 et »6.)
LA NOBLESSE
préfère-les aux images de tes pères. Fusses-tu consul, cette ressemblance t’honorerait encore plus que les faisceaux. La noblesse du cœur, voilà ce que je suis en droit d’exiger de toi. As-tu mérité par tes actes, par tes paroles, la réputation d'un homme de bien, d’un incorruptible ami de la justice, alors je te reconnais pour noble. Salut, vainqueur des (letulcs ! salut, Silanus ! Quel que soit le sang dont tu es issu, la patrie tout heureuse reconnaît en toi un rare, un illustre citoyen. Le peuple fait éclater à ton aspect les cris de joie que pousse l’égyptien quand il a retrouvé son Osiris. Mais comment qualifier de noble le citoyen dégénéré qui n'a d’autre mérite qu’un nom illustre ? C’est un nain qui porte le nom Atlas, un nègre qu'on a nommé le cygne, une fille petite et contrefaite qu’on appelle Europe ; ce sont des chiens paresseux, galeux, pelés et réduits à lécher les bords d'une lampe sans huile, qui s’appelleront lion, tigre, léopard, ou du nom de tout autre animal plus formidable encore, s’il en est dans le monde. Prends donc garde et tremble de porter le nom de Créticusou de Camérinus '. »
Voilà le sujet posé avec une éloquence entraînante et une incontestable originalité. A ces traits vifs et mordants on reconnaît Juvénal. Ils sont d'une vérité universelle ; ils s’appliquent aux nobles dégénérés de tous les pays, de tous les temps, et, après deux mille ans, ils n’ont rien perdu de leur à-propos ni de leur moralité. Nous connaissons tous des gens qui n’ont souvent d’autres titres à l’estime de leurs semblables qu’une longue galerie d’ancêtres taillés dans le marbre ou peints sur toile; galerie honorable sans doute pour celui qui en serait digne puisa propre vie ; mais, si vous n’êtes rien par vous-même, à quoi vos ancêtres peuvent- ils vous servir? Aujourd’hui, comme jadis, plus d’un fils de preux déshonore, par sa vie privée ou publique, ses aïeux, dont les images s’étalent fastueusement dans son hôtel.
C’est donc avec raison que, dominant les idées et