CHAPITRE VIII
ploie une comparaison originale et hardie. A ses yeux, les nobles dégénérés qui s’appuient vainement sur le nom et les hauts faits de leurs ancêtres ressemblent à ces anciens chevaux de course, issus également d’illustres ancêtres, mais néanmoins tombés si bas qu’ils ne sont plus bons qu’à tourner la meule. Mais l'avenir est aux plus vaillants, d’où qu’ils viennent 1 ; et le poète finit par où il a commencé : il n'accordera son estime aux nobles qu’autant qu’elle pourra se baser sur leur mérite personnel.
Et revenant à Ponticus, qui peut-être, vu son extrême jeunesse, penchait vers les défauts et les vices de Rubellius et de ses pareils, le poète l’engage fort à ne pas prendre exemple sur de tels personnages, qui tirent ridiculement vanité du mérite d’autrui, mais à s’illustrer autant que possible par sa propre valeur sans avoir besoin de s’appuyer sur les titres d’hommes morts depuis des siècles ; il n’y a rien de si triste « que de s’appuyer sur le mérite d’autrui ’ » .
Fidèle à ses principes, Juvénal donne au jeune noble, dont il veut former l’esprit, quelques conseils sublimes ; on les croirait puisés dans l’âme d’un Socrate.
1 V. 56*68. Boileau a imité ou plutôt traduit ce passage avec bonheur :
Dites-moi, grand héros, esprit rare et sublime,
Entre tant d’animaux qui sont ceux qu’on estime?
On fait cas d'un coursier qui, fier et plein de cœur.
Fait paraître en courant sa bouillante vigueur,
Qui Jamais ne se lasse et qui dans la carrière •
S’est couvert mille fois d’une noble poussière ;
Mais la postérité d’AIfaneet de Bayard,
Quand ce n'est qu’une rosse, est vendue au hasard,
Sans respect des aïeux dont elle est descendue.
Et va porter la malle ou tirer la charrue.
(Satire V.)
» .... Miserum est aliorum incumbere famæ.
LA NOBLESSE
Je doute que jamais moraliste ou poëte se soit élevé plus haut :
« Sois soldat vaillant, tuteur fidèle, juge incorruptible . Si jamais on t'appelle en témoignage sur un Tait incertain, sur une chose équivoque, quand même le tyran Phalaris, te menaçant de son taureau, serait là pour te commander l’imposture et t’ordonner un faux serinent, regarde comme un crime, comme une infamie sans pareille, de préférer la vie à l’honneur et de perdre, pour conserver ta vie, le seul bien qui doune du prix à notre existence. Oui, quand à chaque repas ou se gorgerait d’huttres du lac Lucrin, quand on s'inonderait de toutes les essences du parfumeur Cosmus, dès qu’on ne mérite plus de vivre , on ne compte plus parmi les vivants 1 . »
Toute i’àme de Juvénal respire dans ces admirables paroles. On peut le dire, sans crainte de tomber dans l’exagération, le stoïcisme n’a rien de plus élevé; le christianisme lui-même, comme pureté morale, n’offre rien de plus grand. On aime à penser, — et le peu que nous savons d’ailleurs de la vie de Juvénal le confirme, — que le satirique latin, ce grand citoyen que tout ce qui est mal indigne-, fait ici sa profession de foi de philosophe, de moraliste et d’homme; cette profession peut servir de credo aux honnêtes gens ; c’est un code moral digne de régler les consciences les plus austères et les plus délicates, et ce code peut se résumer ainsi : Honneur, loyauté , justice, courage civil,
Etto bonus miles, tulor bonus, arbiter idem Inleger : ambiguæ si quando citabere teslis Incerlaque rei, Phalaris licet imperet, ut sis Fatsus, et admoto dictel perjuria tauro, Summum crede nefas animant prxferrt pudori, Et propter vitam vivendi perdere causas.
Dignus morte périt, canet licet ostrea ceiitum Gaurana, et Cosmi toto mergatur aeno.