CHAPITRE VIII
devoir. Comme Sénèque, Juvénal, lui aussi, fait entendre des accents tout chrétiens, devance son temps, et s’élève à une hauteur qu’on a rarement pu atteindre.
Voilà doncPonticus averti de ce qui constitue la véritable noblesse, la vraie grandeur de l’homme; il sait maintenant quelles sont les qualités qui lui feront le plus d’honneur. Or ces qualités, ces sentiments, tous les nobles Romains pouvaient être appelés à les mettre en lumière dans les affaires publiques, puisqu’on les choisissait de préférence pour toutes les hautes fonctions de l’État. Ponticus, qui appartenait à la noblesse, pouvait donc, sans être taxé de présomption, s’attendre à se voir investi tôt ou tard de l’administration d’une province, conquise ou alliée, et c’est en vue de cette éventualité que Juvénal lui donne d’avance les graves instructions qu’on va lire. La sagesse, la bonté de cœur, l’élévation de caractère et le patriotisme de Juvénal y éclatent à la fois. On y trouvera en même temps comme un supplément à ce que l’histoire nous apprend sur la manière dont on gouvernait en général les provinces romaines, et sur les abus qui s’y commettaient de temps immémorial. On y verra aussi, et là est le côté moral de ce passage, quelle popularité pouvait acquérir un proconsul esclave de son devoir, attentif aux intérêts de ses administrés, ennemi de l’arbitraire, de la cruauté, et sachant réprimer les mauvaises passions; il y a là d’énergiques coups de pinceau et une admirable morale pratique.
« Si jamais, après te l'avoir fait longtemps désirer, l’État te confie le gouvernement d'une province, mets un frein à ta colère, des' bornes à ta cupidité, compatis à la misère de nos alliés ; leurs rois ne sont plus en quelque sorte que des os sucés jusqu’à la moelle. Respecte les prescriptions de la loi, les ordres du sénat. Songe aux récompenses qui attendent les gou-
LA NOBLESSE
verncurs honnêtes, et au châtiment que le sénat a lancé comme un coup de foudre contre Capiton et N'umitor, ces pirates des pirates deCilicie. Mais que Sert de les punir quand on voit Pansa
dérober à une province ce que Natta y a laissé ?
Jadis le sort de nos alliés était moins déplorable ; ils ressentaient moins vivement les plaies de la rapine quaud leur pays, nouvellement vaincu, était encore florissant. Chaque maison alors regorgeait de choses précieuses ; partout s’élevaient des monceaux d’or. Les chlamydes lacédémoniennes, la pourpre de Cos, les tableaux de Parrhasius, les œuvres de Praxitèle, tout cela s’oflrait . partout anx regards ; presque pas une bible où l'on ne pût voir des vases ciselés par Mentor. De là les déprédations d’un Dolabeila, d’un Antoine, de là les sacrilèges d'un Verrès. Leurs vaisseaux chargés jusqu’au foud rapportaient furtivement à Rome les dépouilles de ces infortunés, plus ruinés par la paix que par la guerre.
« Aujourd’hui que prendre à nos alliés? quelques paires de bœufs, quelques cavales, un taureau, un misérable champ, ou bien enfin leurs dieux Lares eux-mêmes, si, par hasard, quelque buste de prix décore encore l’autel de famille '
• Si ton entourage n’est composé que d'honnêtes gens, si tu n'as pas près de toi quelque Ganymède à la flottante chevelure pour vendre ta justice, si ton épouse est irréprochable, si ou ne la voit pas, nouvelle harpie, courir de ville en ville, de bourgade en bourgade, allongeant ses doigts crochus partout où il y a de l’argenta prendre, oh I alors descends de Picus, je ne trouve rien à dire, et, si tu aimes les grands noms, fais remonter ton origine jusqu’aux Titans et à Prométhée lui-même, prends dans n'importe quelle histoire l’aïeul qui te fera plaisir. Mais, si tu te laisses entraîner à l’ambition et à la volupté, si tu te plais à tremper les verges de tes licteurs dans le sang de nos alliés, à fatiguer les haches émoussées de tes bourreaux épuisés, alors la noblesse de tes pères se dresse soudain coutre toi, et leur gloire, comme un flambeau, éclairera tes turpitudes 3 . •
* Nous suivons encore ici l’édition de M. Ribbeck, qui retranche do texte ordinaire dix-neuf vers suspects, d’ioterpolation. Voyez comment M. Ribbeck justifie cette suppression (fier echte und der unechte Juvenal, p. 98, 99 et 100). , •
’ V. 87-140, édit. Hermann. — V. 80-116, édit. Ribbeck.