CHAPITRE VIII
Corneille 1 et à Molière. Molière, surtout, l’a reproduit avec son éloquence et son originalité accoutumées dans le Festin de Pierre. Tout le monde se rappelle les énergiques paroles de Don Louis, rabattant l’orgueil de son indigne fils don Juan, et lui faisant honte de ses déportements que l’illustration de ses aïeux, dont il est toujours à tirer vanité, ne fait que mettre davantage en lumière *.
Pour continuer son sujet, Juvénal n’a qu’à se souvenir et à peindre d’après ses souvenirs. Ils semblent se rapporter presque tous au règne de Néron, ce règne aussi honteux qu’effroyable, qu’il avait vu passer tout entier sous ses yeux. Aussi les principaux traits de sa satire sont-ils dirigés contre les hommes et les choses de cette époque néfaste. On se rappelle sa véhémente sortie contre Rubellius Blandus. Voici maintenant le tour de quelques autres nobles personnages descendus au dernier degré de bassesse et de décadence; c’est à Plautius Latéranus tout d’abord que s’adresse le poëte.Plautius Latéranus figure dans l’histoire. Tacite le signale comme ayant été, à ses débuts, un des amants de Messaline *. Claude aurait pu le faire périr comme adultère ; il se contenta de le chasser du sénat. Sous Néron il rentra en grâce *; mais, s’étant enrôlé dans la fameuse conspiration de I’ison “, et cette conspiration ayant été découverte, Latéranus, tout consul désigné qu’il était, fut mis à mort et avec une promptitude telle qu’on ne lui permit même pas, nous dit l’auteur des Annales , d’embrasser ses en-
1 Voyez le Menteur, acte V, sc. m.
* Acte IV, scène nr.
’ Annal., XI, xxx.
* Id., Ibid., XIII, xi.
* Id., tbid., XV, xlix.
LA NOBLESSE
fants*. L’amour seul de la patrie en avait fait un conjuré, et il périt avec un courage plein de dignité. C’est encore Tacite qui l’aftirme *. Juvénal nous le peint sous des traits moins honorables. Juvénal écrit des satires, et la satire s’attaque à la vie privée non moins qu’à la vie publique. La vie privée de Latéranus prêtait ample matière, à ce qu’il paraît, aux reproches; en lui le poète personnifie et persifle tout d’abord toute une classe de citoyens adonnés à la folle passion de la course des chars et des chevaux, passion qui est loin d’être éteinte de nos jours.
Latéranus, à ce qu’il semble, faisait partie comme qui dirait d’une sorte d c Jockey-club de Rome; quoique consul, il s’abaissait , — et cela choque la gravité romaine de Juvénal, — jusqu’à conduire et à enrayer luimême un char le long des monuments où reposaient ses ancêtres; et pourtant il ne se livrait à cet exercice, par pudeur et par respect humain sans doute, que la nuit; Juvénal néanmoins, ce rigide gardien du décorum ne le lui pardonne pas. « La lune ne le voit-elle pas? les astres ne sont-ils pas là qui le regardent *? ».
Une fois sorti des fonctions du consulat, notre homme fera pis encore. Sans nul doute on le verra alors conduire en plein jour, et, loin de se troubler à la rencontre de quelque personnage respectable, il le saluera le premier, du manche de son fouet, à la façon des cochers ou des palefreniers; il ira jusqu’à délier les gerbes et donner l’orge lui-même à sa monture , et il
' Annal., XV, lx.
J Ibid.
• .... Sed lutin videt, sed sidéra lestes
Intendunt oculos.
(V. 149 et 150.)
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