‹ Juvénal et ses satiresChapitre 110 sur 195 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ne jurera plus que par Épone, la déesse peinte sur toutes les portes d’écuries.

Aux yeux de l’étiquette romaine, c’était là le comble de l’inconvenance ; vivre ainsi, c’était déroger et commettre un acte indigne d’un homme libre.

De nos jours, il faut en convenir, les idées ont bien changé à cet égard ; on peut, quelque grand personnage que l’on soit, conduire soi-même son attelage, s’occuper de sa monture, saluer du fouet ses amis qui passent. Mais encore une fois, les Romains, la nation grave par excellence, en jugeaient autrement, et Juvénal se fait ici l’interprète du sentiment public. Et puis, il ne faut pas l’oublier, pour notre poète philosophe, tout s’enchaîne; un défaut peut conduire à un autre défaut, un vice à un autre vice; ne répétez donc pas à Juvénal le vieil adage « qu’il faut que jeunesse se passe» , son avis à lui est « que le règne des passions déshonnêtes soit court et que bien des vices doivent disparaître avec notre première barbe ' », autrement on glisse sur la pente et l’on s'embourbe dans le mal. Latéranus en est un vivant exemple; pour n’avoir pas su ou voulu gouverner ses premières passions, son cœur s’est amolli, son âme s’est dégradée; et il n’est plus bon à rien, ainsi que la plupart des jeunes nobles ses égaux qui ont débuté comme lui. La patrie est-elle en danger? elle ne saurait compter sur eux ; l’honneur n’a plus de prise sur ces natures avilies; au lieu de voler au combat comme il convient à ces descendants d’illustres familles, les Latéranus préfèrent la vie des taudis et des cabarets ; et là ils se vautrent

. . . . Brtvt lit qiLod lurplter audn;

Quxdam cum prima resecentur crimina barba.

(V. 16a et 166.)

LA NOBLESSE

dans la crapule et l'infamie, tout en faisant parade de leurs aïeux.

L’État a-t-il besoin d’un général pour faire face à l’ennemi? c’est dans quelque ignoble taverne qu’il devra le chercher, et le poëte, qui est un grand peintre, nous fait pénétrer dans un de ces repaires qu’on trouvait déjà dans la Rome impériale, semblables à ceux qu’offrent nos grandes cités modernes, Paris et Londres. Voulez-vous savoir en quelle compagnie vivaient Latéranus et les jeunes gens de son rang, parvenus, à la suite des premières passions mal dirigées, au dernier degré d’abaissement? suivez Juvénal dans un bouge du quartier des Esquilies. Il y a là un tableau très-court, mais digne, dit un commentateur ’, du pinceau d’un Hogarth : « Là tu trouveras ton homme côte à côte avec un assassin , mêlé à des matelots, des filous et des esclaves fugitifs, pêle-mêle avec des bourreaux, des fossoyeurs, des prêtres de Gybèle, couchés près de leurs cymbales muettes. Ici égalité et liberté plénières. On boit aux mêmes coupes, on mange aux mêmes tables, on partage le même lit *. »

Et après cela le poëte n’est-il pas fondé à demander à Ponticus s’il s’accommoderait, sans le châtier, d’un esclave qui mènerait une pareille vie ; mais que veuton? aux nobles descendants des Troyens tout est permis. « Ce qui de la part d’un pauvre savetier serait iufâme, de la part du descendant d’un Volésus ou d’un Brutus est fort bien accepté * » . Amère ironie, éternelle vérité, qui n’est pas sans rapport avec cette fameuse remarque de Sosie :

1 Heinrich, ouvr. cité, t. II, p. 333.

* V. 181 et 182.

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