‹ Juvénal et ses satiresChapitre 11 sur 195 · H CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

H CHAPITRE PREMIER

c'était, en effet, entre les mains de ces gens-là, les affranchis, que se trouvaient alors tout le commerce, toutes les affaires, partant toutes les richesses *. Et comme il a le verbe haut, parce qu’il a de l’argent ! Ne lui reprochez ni son origine ni son ancienne abjection ; car il s’en targue avec une cynique fierté, habituelle à ses pareils. Il ne connaît qu’une chose : l’argent ; et à tout ce que vous pourrez lui dire, il répondra, en manière d’argument, en frappant sur sa bourse, comme certains parvenus de notre monde financier et industriel. La Home impériale , on le voit , a eu elle aussi ses Jean Giraud. *, et, comme font ces derniers aujourd’hui, notre affranchi, lui aussi, n’estimait les gens qu’en proportion de ce qu’ils possédaient, et il regardait avec dédain et pitié les familles sénatoriales déchues et ruinées. A quoi servent, en effet, les titres et les noms quand l'argent manque? Ainsi raisonnait notre homme.

Juvénal le flagelle de sa méprisante ironie quand il prie les premiers magistrats de Rome de se ranger devant ce faquin qui naguère encore était arrivé à Rome pour y être vendu comme esclave! Et, à celte occasion, il s’élève avec une sarcastique énergie contre un autre fléau de son temps, la toute-puissance de l’argent. Sous ce rapport encore le monde ne s’est guère corrigé, et notre siècle, en ce sens, a dépassé celui de Juvénal. Au temps de ce dernier, il ne manquait plus qu’une chose, c’est que le dieu Argent eut son temple. Eh bien ! ce temple, on peut le dire, nous l’avons élevé; le culte du veau d’or est un fait accompli ; il a ses prêtres et ses fidèles, et il fonctionne avec une désespérante régularité. Nos auteurs comiques et nos satiriques con-

1 Lud.I’riedlænder.ouiT. cite, p. 202.

1 Voy. la Question d’argent , de M. A. Humas fils.

LES SCANDALES DU JOUR

temporains ont beau nous rappeler au culte du vrai Dieu et nous faire honte de l’idole que nous adorons, semblables aux prophètes antiques, ils prêchent dans le désert

Le poète revient ensuite aux clients, c’est-à-dire aux pauvres, aux prolétaires qui courent avec empressement au-devantd’une sportule eu nature ou en argent . A ceux-là il pardonne leur métier; il ferme volontiers les yeux sur les supercheries plaisantes auxquelles ils recourent la plupart du temps pour faire doubler leur ration, en amenant à la porte du riche patron une litière fermée où sont censées se trouver leurs femmes soi-disant malades et fatiguées et d’ailleurs parfaitement absentes. Les clients, les pauvres, excitent constamment l’intérêt de notre satirique; et il nous peint en termes pleins d’une douloureuse sympathie leur triste sort. Du matin au soir ils sont attachés au service d’un égoïste patron n’avant souci que de son ventre et ne se préoccupant pas le moins du monde, une fois la mince sportule distribuée, des malheureux qui se tuent à le suivre, la journée entière, dans ses courses capricieuses. Combien de fois ils ont à peine de quoi souper, tandis que le riche et insouciant patron, étendu sur de moelleux coussins, dans un appartement splendide, dévore à lui seul tout ce que les forêts et les mers ont de plus exquis ’ ! Le contraste de tant de misère et de tant d’opulence fait mal à notre satirique; il y reviendra

1 Voy. Icnergique sortie que fait contre la cupidité de notre siècle M. A. Barbier dans sa satire qui a pour titre le Veau d'or. — Voy. aussi les deux comédies de M. Ponsard, intitulées, l'une Vllonneur et VA rgent, l'autre, la Bourse; et enfin la Question d’argent, comédie de M. Alexandre Dumas fils, et la Famille Benoilon, de M. Sardou.

* Voy. pour tous ces détails résumés ci-dessus, V, 1 17-136.

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