CHAPITRE PREMIER
plus d’une fois; plus d’une fois il prendra fait et cause pour les malheureux contre les riches au cœur endurci. En d’autres temps, on l’aurait appelé peut-être un révolutionnaire ou plutôt un socialiste. Socialiste, il l’est, mais à la façon des anciens prophètes, ou, si l’on veut mieux encore, — qu’on nous pardonne ce rapprochement, — à la façon du fils de Marie. Les inégalités sociales le font souffrir et l’indignent, et l'on n’a pas le droit de lui en vouloir lorsqu’il se réjouit et rit comme il le fait, quand ces riches gloutons, si insensibles à la détresse des malheureux, viennent soudain à mourir victimes de leur intempérance
Telles étaient donc les mœurs du jour, Juvénal ne pense pas qu’en fait de vices et de passions il soit possible aux Romains futurs d’aller plus loin. Voilà pourquoi , encore une fois , il croit le moment venu pour écrire des satires. Il s’agit de mettre « toutes voiles dehors et de s’élancer à la poursuite du vice ’ » . Mais soudain le poCte s’arrête. Le moyen, se demande -t- il, d’écrire impunément des satires en un temps comme le sien? Et dans un épilogue dialogué, à la façon des vieux satiriques, il nous explique les difficultés et les périls de sa situation. Écoutez-le :
« Mais, me dira-t-on peut-être, où trouver un génie capable de traiter uu tel sujet? où trouver surtout le franc parler de nos ancêtres, qui leur faisait dire tout ce que leur inspirait leur âme enflammée d'indiguation, ce franc parler, dont je n’ose même pas dire le vrai nom? Qu’importait au satirique Lucilius qu’un Mucius. à qui il disait son fait, se fâchât ou ne se fâchât point? Mais essaye donc aujourd'hui de prendre à partie Tigellinus, et bientôt tu flamberas, torche virante, comme ces malheureux fixés aux poteaux et la tête redressée, qui brillent et qui
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LES SCANDALES DU JOUR. 17
fument, et dont le cadavre calciné trace ensuite sur le sable un long sillon *. »
« — Quoi! ce misérable qui a empoisonné trois de ses oncles, nous le verrons mollement étendu sur le duvet de sa litière et nous accabler de ses regards méprisants?
« — Quand cet homme passera devant toi, mets le doigt sur ta bouche. Dire seulement : Le voilà, ce serait l’accuser. Tu peux sans danger mettre aux prises Enée et le lier Rutule; la mort d’Achille ne fêta de tort à personne, pas plus que celle d'Hylas, qu’on chercha si longtemps et qui avait suivi son urne jusqu’au sein des flots. Mais sitôt que, la lèvre frémissante, un ardent Lucilius a tiré du fourreau le glaive de la satire, le coupable rougit; il a senti le froid du crime et son cœur est trempé de la sueur du remords. De là d’implacables haines, des pleurs de désespoir. Réfléchis bien sur tout cela avant de donner avec le clairon le signal de l'attaque. Une fois le casque en tête, il est trop tard pour se repentir.
« — Eh bien! soit; je verrai du moins ce que l'on peut se permettre à l'égard de ceux dont la cendre repose le long de la voie Flaminienne et de la voie Latine *. •
Cette fin de la première satire porte avec elle-même
1 Ce passage souligné offre des difficultés de texte, de ponctuation et d'interprétation de toute sorte ; et c'est un de ceux qui ont le plus exercé la sagacité des commentateurs. Tour le traduire, nous avons suivi le texte de l'édition Jahn, édition qui nous a paru préférable sur ce point à celle de dcC. F. Hermann. Voyez, entre autres, sur l'eusemble de ce passage les commentaires de W. E. Weber, Juvenals l'ebcrsetzung, p. 283 et 284 (Halle, 1838 ), et Hcinrich, Jtiven. sat., t. II, p. 83 , 84 et 85 .
’ Dicas hic forsitau : Unde
Ingenium par materiæ est ? Unde ilia priorum Scribendi quodeunque animo flagrante liberel Simplicitas, cujus non audeo dicere nomeu ?
Quid refert diclis ignoscat Mucius an non?
— Pone Tigellinum, tæda lucebis in ilia Qua s tan les ardent, qui llxo pectore fumant, '
Et latum media sulcum deducis arena.
— Qui dédit ergo tribus patruis aconita vehatur