CHAPITRE VIII
auxquels il s’adresse le comprenaient à demi-mot. Juvénal écrit partout et toujours eu vrai citoyen.
Les vers consacrés à Marius sont d’une couleur tout antique. Nous assistons, et cela est touchant, aux humbles débuts du grand homme ; pauvre et misérable dans les commencements de sa vie, il est réduit pour gagner son pain à piocher la terre chez quelques paysans du voisinage et à se faire journalier. Devenu soldat, il dut éprouver plus d'une fois les effets.de l’inexorable discipline romaine; et cet homme pourtant sera Marius, le vainqueur des Cimbres et des Teutons, le sauveur de sa patrie et. du monde romain. Une telle vie nous inspire des réflexions profondes sur les vicissitudes de la fortune et sur les voies secrètes de la Providence, qui va chercher dans les conditions les plus humbles ceux dont elle veut faire l’instrument de ses desseins. La France, dans les campagnes libératrices de la République, avait été conduite à la gloire et à la victoire par plus d’un plébéien devenu, comme Marius, général d’armée; comme Marius, il s’élevait tout à coup de la situation la plus obscure, et quelques mois auparavant il s’ignorait encore lui-même.
On voit tout le parti que Juvénal a tiré de son sujet, comment il l’a développé, agrandi, élevé. Et pourtant, c’est ici que j’arrive aux réserves faites plus haut; je ne voudrais pas affirmer, en effet, que le raisonnement final du satirique soit tout à fait exempt d’exagération, voire même de partialité. Sans doute, les illustres plébéiens dont on vient de rappeler la vie et les services sont dignes, en tout point, des éloges qu’on leur décerne. Mais le poète n’oub)ie-t-il pas, ou plutôt n’affecte-t-il pas d’oublier, dans l’intérêt de sa thèse, que, dans tous les temps, à Rome, à côté des hommes sortis du peuple, et qui s’étaient distingués par leurs hauts
LA NOBLESSE
faits, dont la patrie a profité, se sont rencontrés des patriciens d'un mérite égal
Juvénal s’est laissé entraîner trop loin par son sujet, et il a établi un parallèle qui manque à la fois de justice et de justesse. Ce n’est pas pourtant, hàtons-nous de le constater malgré les apparences, que cette satire soit un pamphlet ou une insulte : c’est une censure. Elle peut humilier certains amours-propres, froisser certaines vanités, mais elle rend justice après tout, d’un bout à l’autre, — qu’on la relise avec attention, — à toutes les grandeurs personnelles ; elle n’a que des éloges pour ceux qui sont dignes encore de rester nobles; ce qui irrite et indigne le poète, on ne saurait trop le répéter, ce sont les prétentions des patriciens qui, n’étant rien par eux-mêmes, se croient tout permis en s’ap-
' Un éditeur de Juvénal, et en même temps son commentateur, a fait à ce sujet cette remarque qui ne manque pas de vérité : « A l’eutendre (Juvénal), il n'y a que les plébéiens qui soient bons, que les nobles qui soient méchants... Il nous vante les Drcius, les Fabricius, les Marius, les Cicéron, tous les hommes nouveaux existants du temps de la république; mais il oublie que dans ce meme espace de temps, qui comprend environ deux cent cinquante ans et qui fut l'apogée de la grandeur romaine, ces mêmes personnages, trèsrecommandables sans doute, avaient pour collègues des nobles qui ne l'étaient pas moins; qu’à coté d’eux marchaient, avec une gloire au moins égale, les Camille, les Emile, les Scipion, les Jules, en qui les vertus se trouvaient au suprême degré... A ces hommes divins qui oppose-t-il? des nobles de >on temps, des nobles abâtardis qui ont abjuré tout sentiment d'honneur et de probité... 11 leur reproche des crimes, des goûts dépravés, des passions honteuses qui leur étaient communes avec les plébéiens... Les plébéiens, dont il a découvert et flétri les bassesses dans les satires précédentes, sont des avocats, des affranchis, des délateurs, des esclaves échappés de la maison de leurs martres et ensuite enrichis n’importe comment... » (Satires de Juvénal, trad. par Dussaulx , 5 e édit, augmentée de notes par L. Achaintre, t. H, p. 156 et suiv.i Cet argument ne manque pas de force; il nous parait mémo difficile à réfuter.