CHAPITRE VIII
• Mais il y a quelqu’un qui veille, un consul qui va arrêter votre marche. C'est un homme nouveau, un obscur citoyen, venu naguère d’Arpinum , simple chevalier de ville municipale. C’est lui qui rassure Rome éperdue, en plaçant partout des citoyens armés. C’est lui qui preod en main les intérêts de la cité entière. Sans sortir de la ville, sans quitter la toge du oitoyen, il a conquis des titres et une célébrité tels que jamais Octave n’en a pu acquérir ni à Actium ni à Philippes, quand il trempait son épée dans le saug de tant dé Romains. Aussi Rome, libre, a proclamé Cicéron son second fondateur, le père de la patrie.
« Un autre habitant d'Arpinum allait dans la montagne, chez les Volsques, labourer le champ d’autrui, et, le soir venu, tout épuisé, se Taisait payer sa journée. Après cela, il devient simple soldat, et le centurion le frappait du sarment sur la tête s’il se montrait trop lent à travailler aux fortifications. C'est cet homme cependant qui se chargea de recevoir le choc des Cimbres, c’est lui qui fit face aux périls les plus extrêmes, et sauva Rome aux abois. Aussi, au moment où sur les cadavres gigantesques des Cimbres s'abattaient des volées de corbeaux qui n’avaient jamais eu pareille proie, le collègue de Marius, quoique noble d'origine, ne recevait la couronne de lauriers qu’aprè6 lui.
« C’étaient des âmes plébéiennes, celles des Décius; leurs uoms étaient plébéiens. Pourtaut les divinités infernales et la Terre, notre mère, se contentèrent de leur vie pour la rançon de toutes nos légions, de tous nos auxiliaires et de nos allies les Latins. Pour ces dieux, les deux Décius valaient mieux que tous ceux que sauva leur dévouement '. »
Et à la suite des Décius, le poêle énumère d’autres plébéiens qui n’avaient pas moins bien mérité de la patrie, y compris môme l’esclave Vindex. Vindex, tout esclave qu’il était, n’avait-il pas dénoncé au sénat les honteuses menées des nobles lils du premier consul de Rome, accusés et convaincus d'avoir conspiré contre la liberté naissante et justement mis à mort eu expiation de leur coupable tentative?
Et la morale de tout ceci? Juvénal la résume, et
LA NOBLESSE
en même temps tout ce qui précède, par ce trait final, qui est un trait d’esprit et de satire : « J’aimerais mieux, Ponticus, te voir fils de Thersite, avec le cœur d’Achille et revêtu des armes fabriquées par Vulcain, que fils d’Achille avec le caractère d’un Thersite*. »
Les grands rêlcs joués dans l’histoire romaine par Cicéron et Marius sont retracés ici avec une rare éloquence. Sous les paroles. émues du poète circule je ne sais quel souffle libéral. Ou dirait encore d’une page de Tacite, toujours heureux lorsqu’il doit retracer quelques grands souvenirs ou quelques nobles caractères des beaux temps de Rome. Juvénal ne manque jamais l’occasion de sangler, en passant, le fondateur de cet empire qu’il déteste. Il remet les choses à leur place. Les poètes officiels d’Auguste ont eu beau l’encenser dans leurs vers , comme ont fait Horace et Virgile : pour Juvénal, Auguste n’a pas cessé d’être Octave; et le sort de Cicéron, nommé père de la patrie, proclamé le second fondateur de Rome, titre d’autant plus honorable qu'il fut conféré par une cité libre encore, ce sort lui paraît bien autrement digne d’envie que celui de l’ex-triumvir devenu empereur par les proscriptions, la guerre civile et l’hypocrisie la plus raffinée. Auguste, il est vrai, lui aussi, avait été proclamé Père de la patrie , mais moins par l’élan spontané du peuple que par l’adulation et la servilité. Notre poète ne dit pas les choses aussi nettement que cela, sans doute, mais il le donne à entendre, et les lecteurs
' V. 269, ad ftnem. Ce qu'il ne veut pas dire, le lecteur le devine; on sait que les premiers habitants de Rome étaient un ramassis de voleurs. Il y a là de quoi rabattre l'orgueil des plus anciennes familles sortira d'une telle race.