CHAPITRE, VU
apprendre ni rien oublier, elle est dépassée par une bourgeoisie active et éclairée. La noblesse perd ses biens, la bourgeoisie fait fortune. Quel parti prendre alors? et comment refaire nn patrimoine dévoré ou tout au moins bien écorné? Recourir à l’emprunt? Cela se fait sans doute; mais pour se tirer d’embarras il est un moyen moins ruineux et plus sur. Comme les nobles peints par le satirique du temps de Louis XIV, on vend son nom à beaux deniers comptant à quelque opulent parvenu, dont on épouse la fille sans la regarder. 11 ne manque pas en France de roturiers enrichis, tout prêts, tant leur vanité est grande, à redorer le blason de quelque noble ruiné qui voudra les honorer avec sa particule. Nos bourgeois recherchent avant tout une alliance, et bien des gentilshommes en détresse, avides de se remettre à Ilot, cherchent, eux aussi, avant tout, mais à bon escient, une mésalliance. Turcaretpaye les dettes de sou gendre pour que sa fille soit baronne, duchesse, comtesse ou princesse. Et le gendre ne dédaigne pas d’entrer dans la maison de Turcaret, pourvu qu’il passe sur un pont d’or. Et alors tout est pour le mieux, tout le monde est content, excepté peut-être quelques honnêtes gens attardés et assez malavisés pour trouver un tel marché honteux et contraire à la dignité, à la morale.
Mais uii autre type de la noblesse dégénérée, inconnu à Juvénal, voire même à Boileau, ce semble, et que notre époque a vu se produire et s’affirmer, c’est le noble devenu homme d’affaires. Jadis on aurait cru déroger en se mêlant de toute autre chose que du métier des armes ; aujourd’hui, pour garder ou refaire sa fortune, — nous ne blâmons pas ici, nous constatons seulement, — on ne dédaigne nullement de prêter le prestige de sou nom à de grandes entreprises commer-
LA NOBLESSE
ciales ou à d’importantes institutions industrielles et de crédit public. On se laisse volontiers nommer président ou administrateur de certaines compagnies financières, qu’on n’administre guère , mais dont on retire grand profit. L’éclat de certains noms attire les clients, et l'actionnaire se laisse toujours éblouir par la particule nobiliaire 1 .
Je m’arrête pour ne pas me perdre dans ces développements, qu’on me pardonnera, je l’espère, car ils sont inspirés par notre sujet même, la satire de Ju vénal sur la noblesse. Cette satire, à laquelle je reviens d’un peu loin, est la dernière de ses pièces où il nous apparaît armé en guerre contre les vices et les hontes de son temps. Celles qui suivent, et dont nous nous occuperons dans la seconde partie de ce travail, sont d’un ton tout différent, trahissent des intentions tout autres. Au lieu de nous émouvoir et de nous embraser au spectacle de la corruption du jour, Juvénal essayera de nous débarrasser nous-mêmes de passions nuisibles, de préjugés fâcheux; il va s’insinuer dans nos cœurs par la persuasion. On aura là moins des satires proprement dites que des harangues, des épîtres de nature diverse: les unes pleines d'élévation et de sagesse pratique, et quelquefois aussi d’une grâce sévère; les autres, il faut bien le dire, remplies souvent de développements inutiles, de lieux communs, de tirades déclamatoires. Curieuses et belles encore, à plus d’un titre, dans leur ensemble, elles constituent les œuvres philosophiques et morales de notre poète.
' Voyez la comédie de M. Ponsard intitulée : la Bourse.