‹ Juvénal et ses satiresChapitre 130 sur 195 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

un excès de réalisme. Pour Virgile, pour Horace, pour Perse même, il serait évidemment trop creusé ; mais il est tout à fait conforme à la manière, au génie de Juvénal, que l’on a appelé quelquefois le Rembrandt de la satire. Il en est encore, si l’on veut, le Shakspeare. Dans la description qui précède, on rencontre plus d’une hardiesse de pensée et d'expression qui fait songer à certaines méditations de l’auteur à'Hamlet sur la vanité des choses humaines *. Il faut donc tout l’esprit de système dont est animé M. Ribbeck contre les dernières pièces du recueil des satires pour ne voir, dans tout le passage sur les inconvénients d’une trop longue vieillesse, qu’une pitoyable déclamation due à quelque obscur et maladroit rhéteur *.

Cependant le poète n’a pas encore épuisé son sujet. Aux maux physiques qu’il vient de retracer d’une façon si navrante, il oppose avec la même éloquence les misères morales inhérentes à une vie trop prolongée. L’idée n’est pas neuve, sans doute, et se rapproche des thèmes d’école si chers parfois à notre poète; mais avec quelque rare bonheur, avec quel sentiment profond elle est traitée! En admettant que notre intelligence, au lieu de baisser et de s’éteindre avec les années, comme cela arrive généralement, demeure entière, il y a d’autres châtiments réservés à une vie trop longue : « Il nous faudra conduire les funérailles de nos enfants, contempler le bûcher d’une épouse bien-aimée et les urnes qui contiennent ce qui reste de notre frère et de nos sœurs. C’est dans un chagrin éternel, c’est dans les larmes et dans une maison sans cesse dépeuplée par la

1 Voyez par exemple dans l/amlet la scene des fossoyeurs, déjà plusieurs fois mentionnée.

3 Der echte und der unechte Jutenal, p. 32 et 33.

DE LA VANITÉ DK NOS DÉSIRS. 241

mort qu’il faut vivre et vieillir couvert d’habits de deuil. »

Fanera natorum, rogus aspiciendus amatx Conjugis, et fratris plenxque sororibus urnx.

Usée data pæna diu viventibus, ut, renovata Semper ctade damas , multis in luclibus inque Perpétua mœrore et nigra reste senescant

Chacun ici peut appliquer à soi-même ou aux siens ces vers d’une si navrante tristesse, et qui éveillent au fondducœurdesi déchirants souvenirs. QuantàJu vénal, il confirme ce qu’il avance par des exemples pris parmi les grands de la terre, et appartenant à ces temps connus de tout le monde, c’est-à-dire aux temps héroïques. Ces infortunés et illustres vieillards, à qui la nature a infligé le châtiment d’une vie trop longue, s'appellent Nestor, Pelée, Priam, coudamnés tous les trois à survivre à des fils bien-aimés, leur orgueil et leur joie, et réduits à maudire une longévité si féconde pour eux en douleurs. Mais c’est le destin de Priam surtout qui inspire à notre satirique des vers dignes d’Homère et de Virgile, Priam qui, s’il était mort à temps, n’eùt pas vu Troie en cendres, tous les siens massacrés autour de lui, et n’aurait pas terminé sa vie sous le glaive de Pyrrhus, au pied de ses autels domestiques. Après le chantre de l'Enéide, à qui ce sujet avait inspiré le plus pathétique tableau *, Juvénal, grand peintre encore, a décrit, lui aussi, la mort du père d’Hector :

« A quoi lui ont servi ses longue? années? à voir la ruiue de sou empire, l'Asie dévorée par la tlamme, ravagée par le fer. Alors, soldat tremblant, il dépose sa tiare, saisit ses armes et

1 Æb. , II, &26'âà9.

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