‹ Juvénal et ses satiresChapitre 129 sur 195 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

tiraents qui nous font palpiter tous tant que nous sommes. Car, malgré les raisons sans nombre que l’expérience peut nous avoir fournies pour ne pas aimer la vie, cette vallée de larmes et de misères, nous ne nous y cramponnons pas moins, désireux d'atteindre jusqu’à ses dernières limites, aimant mieux l’accepter telle qu’elle est plutôt que de la voir abrégée d’un seul jour. D’où vient cette persistance, après tout? De l’incertitude où nous sommes de ce qui nous attend au-delà du tombeau. Le raisonnement d’Hamlet est toujours vrai : «Qui voudrait geindre et suer sous une vie accablante, si la crainte de quelque chose, après la mort, de cette région inexplorée d’où nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté et ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de ceux que nous ne connaissons pas 1 ? »

C’est donc pour reculer le plus loin possible l’instant de la mort que l’homme s’attache à cette terrestre existence telle qu’elle est, et aspire à une longue vieillesse.

Or, c’est ce désir que Juvénal voudrait éteindre en nous; il pense ne pouvoir mieux arriver à son but qu'en étalant à nos yeux tous les inconvénients, tous les ennuis, toutes les misères que la vieillesse traîne à sa suite. De là une peinture d’une vérité saisissante, je dirai môme, effrayante, qu’on ne saurait contempler sans faire un triste retour sur soi-môme et sur la misérable condition de l’humaine existence :

« Prolonge nia vie, ô Jupiter! multiplie mes années! voilà la prière que sans cesse tu adresses au ciel, le regard élevé vers le firmament et pâle d'anxiété ; mais à combien de maux cette longue vieillesse n'est-elle pas condamnée, des maux qui ne lui accordent aucun relâche! C’est d'abord cette hideuse laideur qui

• Uamlet, trad. F.-V. Hugo, scene vui.

DE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS

te défigure et te rend méconnaissable ; une peau... non, un cuir, des joues pendantes et sillonnées de rides, comme celles des vieilles guenons qui, dans les forêts touffues de Tabraca, s'amusent a promener leurs griffes sur leur museau. Les jeunes gens diffèrent entre eux ; l’un est plus beau, l’autre est plus fort. Les vieillards se ressemblent tous; leur voix tremble comme leurs membres; leur tête laisse voir uu crâne dépouillé et luisant, leur nez est humide comme celui d’un enfant. Pour briser leur pain, ils n’ont qu’une gencive désarmée; les malheureux répu gnent à leurs femmes, à leurs enfants, à eux-mêmes ; ils dégoûteraient jusqu’à Cossus, le coureur de testaments... Quant à l'amour, il y a beau jour qu'il n’en est plus question pour eux... Ce n'est pas là leur seule infirmité : quel plaisir peuvent-ils éprouver à entendre le joueur de cithare le plus habile, quand même ce serait Séleucus ou quelque autre de ces artistes qui ont l’habitude d’étaler leurs robes dorées sur la scène ? Qu’importe la place qu'il occupe au théâtre, puisqu’il entend à peine les joueurs de cor et le bruit des trompettes ? Pour lui annoncer une visite ou lui dire l’heure, son esclave est obligé de hurler à son oreille; son sang appauvri et glacé dans scs veines ne se réchauffe plus que lorsque la fièvre l’agite; toutes les maladies accourent et viennent danser en rond autour de lui... Un de ces vieillards se plaint de l’épaule, l’autre des reins, l’autre des jambes. Celui-ci a perdu les deux yeux et porte envie aux borgnes ; il faut à celui-là qu’une main étrangère place la nourriture sur ses lèvres pâlies. A la vue du repas, il a l'habitude d'entr’ouvrir la bouche et d'attendre la becquee comme le petit d’une hiroudètle vers lequel sa mère encore à jeun vole le bec rempli de nourriture. Mais, chez le vieillard, une misère bien autrement grande encore que cet affaiblissement du corps, c'est celui de l'esprit : il ne se rappelle plus les noms de ses esclaves et ne reconnaît plus le visage de l’ami qui, la veille au soir, soupait à ses côtés ; il ne reconnaît même plus ses enfants, ses enfants qu'il a élevés ; car par un testament il les déshérite et dispose de tous ses biens en faveur de Phialé '. »

Voilà ce qui s’appelle peindre! Ce tableau si désolant, d’une touche si vigoureuse, d’un coloris si vif, est Véritablement sublime. S’il a un défaut, c’est peut-être

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