‹ Juvénal et ses satiresChapitre 137 sur 195 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

tête d’âne surmontant les lits de table et servant de divertissement aux espiègleries de naïfs petits paysans’; témoin ces tables en bois, ces plats en terre cuite, où l’on ne servait que des mets naturels. On se croirait transporté ici aux temps de Philémon et de Baucis. Il y a quelque chose de touchant aussi et de profondément moral dans cette remarque du poète, qu’à cette époque, voisine de l’innocence, la présence des dieux se faisait mieux sentir ; et qu’ils veillaient, plus volontiers qu’ils ne le font aujourd’hui où tout est luxe et corruption, aux destinées d’un peuple frugal et pieux. Notre la Fontaine s’est souvenu de ce trait, dont il a fait une heureuse imitation :

Saluez ces pénates d’argile :

Jamais le ciel ne fut aux humains si facile Que quand Jupiter même était de simple bois;

Depuis qu’on l’a fait d’or, il est sourd à nos voix »

A cette frugalité, à cette simplicité des mœurs d'autrefois, Juvénal oppose, et la leçon naît du contraste même, le luxe recherché et raffiné de son temps.

Aujourd’hui on n’aime que ce qui est riche, rare, coûteux; «aujourd’hui nos riches n’éprouvent nul plaisir à table ; pour eux daims et turbots sont sans saveur, roses et parfums sans odeur, si leurs larges tables

' L'âne était un des animaux consacrés à Vesta, déesse de la chasteté, pour l'avoir sauvée par ses cris, d’une attaque téméraire de l’riape (Ovid., Fait-, VI, 3l8îiS;. Voilà pourquoi sa tête se trouvait comme ornement sur les lits de table, placés d’ordinaire dans l'atrium. Dans les œuvres d'art, il n’était pas rare non plus de voir la tête de l’àne couronnée de pampres, en souvenir saus doute de ce qu’il passait pour avoir taillé la vigne en broutant. Voilà pourquoi aussi l’àne, chez lesanciens, était regardé comme la monture préférée de Bacchus.

! Philémon et Baucii.

LE LUXE DE LA TABLE

rondes n’ont pour supports d'énormes pieds d’ivoire, portant à leur extrémité supérieure un léopard à gueule béante. On les fabrique avec les défenses que nous expédient Syène, les Maures aux pieds rapides, l’Indien plus basané encore que le Maure, les forêts nabatiennes, où l’éléphant laisse tomber ses défenses quand elles sont trop longues et qu’elles gênent sa tête. Des tables à pieds d’ivoire, voilà ce qui excite l’appétit et vous dispose à manger ; une table aux pieds d’argent est pour les Romains opulents ce que serait un anneau de fer au doigt'. »

Le poète se moque agréablement de la vanité de ses riches contemporains au sujet du luxe de leur table et de leur mobilier. Les choses, il faut l’avouer, ont fait bien du chemin depuis Juvénal. Que dirait le satirique romain, s’il revenait parmi nous et qu’il lui fût donné de pénétrer dans la salle à manger et de s'asseoir à la table de quelque célébrité du monde élégant de notre temps, traitant ses amis un jour de grand yala? Qu’estce que le luxe de table du plus riche Romain du temps comparé à la richesse et aux merveilles du luxe moderne? Les tables au pied d’ivoire dont parle Juvénal, avec leurs extrémités en forme de léopard, la gueule ouverte, feraient assez pauvre figure, j’imagine, à côté de ce que l’on étale de nos jours, en face de ces cristaux, de ces porcelaines, de cette argenterie croisant leurs mille feux sous les bougies des lustres et des candélabres suspendus à des plafonds ruisselants de dorures. Que dirait le poète à l’aspect de ces tentures, de ces nappes damassées, de ces fleurs rares dans des vases du Japon ou de Sèvres, mêlant leurs couleurs et leur éclat à tant d’autres magnificences ?

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