‹ Juvénal et ses satiresChapitre 136 sur 195 · I.E LUXE DE LA TABLE · texte numérisé non relu

I.E LUXE DE LA TABLE

fera pas les frais. Lui aussi, comme jadis le vieillard, , l'homme des champs, dont nous parle Virgile, chargera, comme on va le voir, sa table de mets non achetés'. Ce menu, ces mets, quels sont-ils? Les voici : « Un chevreau gras qui n’a pas encore brouté l’herbe, ni touché aux branches des jeunes saules : il a plus de lait que de sang dans le corps ; puis des asperges; la fermière, quittant un instant son fuseau, les a cueillies dans la montagne; puis de gros oeufs bien chauds sortant du foin dans lequel les poules les ont pondus; enfin des raisins conservés pendant une partie de l’année, aussi beaux que s’ils pendaient encore à leurs ceps, des poires de Sygnie et de Syrie, et, dans les mêmes panière, des pommes aux frais parfums, qui le disputent à celles du Picénum; on peut en manger en toute sûreté, les froids de l’hiver les ont séchées et ont corrigé leur âcreté »

Quelle ravissante peinture de la frugalité bourgeoise! quelle fraîcheur de coloris et quel parfum de la vie rustique ! Il y a là des détails que, chez les anciens, l'auteur des Géorgiques, et, chez les modernes, Jean-Jacques Rousseau, ou bien encore l’inimitable écrivain de la Mare au Diable , ne désavoueraient pas.

Ce repas si frugal que J u vénal compte olfrir à son ami Persicus lui rappelle la frugalité des anciens Romains; et voici que, par une transition toute naturelle, il est amené à jeter un coup d’œil rétrospectif sur le bon vieux temps, où l’on était si ignorant de toute espèce de raffinement de luxe et surtout de tout art culinaire; on a là, sous forme de digression, une admi-

Oapibus mensas anerabat inemplis.

{Géorgiques, IV, 1.73.)

' GHOgle

CHAPITBE X.

râble peinture. Je ne fais que la résumer. Pour les anciens sénateurs, un tel souper, quelque frugal qu’il puisse être, eût été cependant une vraie débauche. Curius Dentatus ne faisait-il pas cuire lui-même, sur son pauvre foyer, les légumes de son jardin ? Et dire qu’aujourd'hui les esclaves qui travaillent enchaînés dédaigneraient le régime de Curius ! Oui, jadis le fin morceau des jours de fête était le dos d’un porc suspendu au plafond. Les Romains d’autrefois célébraient-ils une naissance, on servait à ses amis et parents une tranche de lard en y ajoutant un peu de viande fraîche s’il restait un morceau de la victime du jour. A ce repas de famille on voyait plus d’une fois accourir quelque cousin trois fois consul, ancien général d’armée ou dictateur. Quittant ce jour-là plutôt que de coutume le champ que de ses mains victorieuses il cultivait sur la montagne, il venait prendre part, la bêche sur l’épaule, au repas de famille. Au temps des Fabius, des Caton, des Scaurus et des Fabricius, quand un censeur lui-même redoutait les igueurs d’un collègue, on ne se souciait guère de savoir dans quel parage de l’Océan nageaient les tortues destinées aujourd’hui à décorer les lits des fiers descendants d’Euée. Alors ces lits n’avaient pour tout ornement à leur chevet de bronze qu’une tête d'âne couronnée de pampre, devant laquelle folâtraient de rustiques enfants. Les mets qu’on servait étaient simples comme la maison et les meubles. En ce temps le soldat romain ignorait le prix des chefs-d’ceuvre de l’art grec; trouvait-il dans le butin, après avoir renversé des cités, des coupes ciselées, il les brisait pour en orner son cheval ou son casque. Ce qu’on avait d’argent, on ne le faisait briller que sur ses armes. Quant au souper, qui consistait en farine bouillie, on le mangeait sur des plats de terre étrusque ; les tables alors étaient de noyer,

LE LUXE DE LA TABLE

et encore ne les convertissait-on en meubles que lorsqu’un coup de vent avait renversé l’arbre. Aussi, à cette époque reculée, les dieux satisfaits de la simplicité des mœurs étaient plus favorables aux hommes. Jamais Jupiter ne veilla mieux sur les destins de Rome que lorsqu’il était encore d’argile, et que l’or n’avait pas souillé son image ; c’est la voix des dieux taillés dans un métal grossier qui au milieu de la nuit avait averti les Romains de l’approche des Gaulois*.

Admirable tableau, bien digne d’inspirer quelque grand artiste! L’histoire s’y môle au paysage. Je ne sais, en vérité, si l’on a jamais mieux représenté, que ne le fait ici le poëte, ces vieux Romains des premiers temps, dont la frugalité égalait les mâles vertus. Il y a là de magnifiques coups de pinceau ; Juvénal se plaît dans la peinture de ces mœurs antiques; pour lui, comme pour Tacite, la grandeur romaine se confond avec la simplicité romaine. Il y a quelque chose d’homérique dans la manière dont on nous montre les grands hommes de la vieille république, revenant, au soleil couchant, de la montagne pour prendre part à une fête de famille, dont la sobriété, jointe à une cordialité primitive, faisait tous les frais :

Sied terga suis, rara pendentia craie,

Moris erat quondam festis servare diebus, Etnatalicium cognatis ponere lardum.

Functusad has epulas soliio maturius ibat Erectum domito referens à monte tigonem.

Alors aussi tout était à l’avenant; telles mœurs, tel intérieur, tel mobilier, telle vaisselle; témoin cette

• Coitf., V. 77-117.

Page 1