CHAPITRE X
là ne sont pas faits pour ma modeste demeure. Permis à ce richard de se réjouir au son des castagnettes accompagnées de paroles dont rougirait de se servir la malheureuse qui s'étale toute nue dans un bouge fetide. Laissons ces chants obscènes et ces débauches raffinées à ceux qui sont assez riches pour pouvoir
vomir sur des marbres de mosaïque lacëdemonieune
Notre souper nous donnera des plaisirs d'une autre nature. On nous lira l'auteur de Y Iliade ; on nous récitera les vers de ce Virgile dont le génie élevé rend entre ces deux rivaux la victoire indécise »
Peut-être J uvénal, dans tout ce qui précède, s’est-il souvenu à la fois de "Virgile et d'Horace. Qui ne se rappelle ce morceau si connu, si doux, inspiré par un cœur aimant, que soupire l’auteur des Géorgiques au souvenir des délices qu’offre à un esprit sage, ami du repos et de la nature, la vie et le séjour de la campagne’?
Horace, de son côté, avec une grâce émue, nous a peint les joies que lui donne la vie des champs. Il y a là des détails qui présentent une analogie frappante avec certains traits de la peinture de Juvénal.
« Chère campagne, quand te reverrai -je ? Quand aurai-je le loisir de lire les anciens, de dormir à mon aise, de 11 c rien faire et d'oublier tous les embarras de cette vie agitée ? Quand verrai-je sur ma table la fève tant aimée de Pvthagore, et un plat de légumes cuits avec un petit morceau de lard? Soirées délicieuses !
’ « Heureux, trop heureux l'homme des champs, s'il connaît son bonheur! Loin des discordes et des combats, la terre, dans sa juste libéralité, lui prodigue d 'elle-même une nourriture abondante. 11 n’a pas là sans doute une demeure élevée dont les portes magnifiques, aussitôt qu’elles s’entrouvrent, vomissent des flots pressés de clients
empressés de faire leur cour Mais un repos assuré, une vie sans
mécomptes et riche en trésors de toutes sortes,... voilà les biens qu’il y goule. » (Géorg. Il, v. 458, sqq.)
LE LUXE DE LA TABLE
soupers dignes des dieux où je me régale, auprès de mes pénates, entouré de mes amis les plus chers, sans oublier mes valets es* piègles, à qui je distribue les mets à mesure que j'en ai goûté; liberté plénière ; chacun vide sa coupe en buvant selon sa soif, sans être gêné par aucune entrave incommode; aux grands buveurs les grandes coupes, à d'autres, selon leur gré, des coups plus modérés. Et puis l’on cause, non des métairies de celui ci, ni des châteaux de celui-là, ni de Lépos, ni de la supériorité de sa danse sur les danseurs de son temps ; mais nous nous entretenons de choses qui nous touchent de plus près et qu’il est bon de savoir ; si le bonheur de l'homme est dans la richesse ou dans la vertu, si l’attrait de l'amitié git dans un intérêt égoïste ou dans la beauté même du sentiment, en quoi consiste le vrai bien, quel est le souverain bien '. »
Ainsi Horace, comme Jttvénal, nous introduit dans sa vie intime, et cette vie est celle d’un philosophe et d’un sage, ami du bien, de la simplicité et de l’honnête, regardant comme indigne de lui tout propos vain, tout plaisir grossier. Ce qu’aime Horace, après un repas frugal, c’est la conversation sérieusement aimable de quelques amis, les entretiens roulant sur quelque point de philosophie morale et pratique. Voilà le régal qu’il offre à ses hôtes de la campagne. Ce qu’aime avant tout Juvénal, c’est le repas rustique, ce sont les doctes veillées, dont les deux plus grands poètes de l’antiquité grecque et latine faisaient les frais; à ces poètes, on le sent bien, il a voué un culte, et ce culte chez lui est de la reconnaissance; tous les deux sont ses maîtres, et, malgré la différence qui sépare la satire de l’épopée, il s'est inspiré plus d’une fois de leur génie, et il leur doit plus d’une beauté.
Cette vie, ces goûts’, ces sentiments du poète, contrastent singulièrement avec la vie, les goûts et les sentiments de la plupart de ses contemporains, riches
1 Sat. Il, vi, v. co 7Ï.