‹ Juvénal et ses satiresChapitre 140 sur 195 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

et blasés, qui tombaient d’un excès dans un autre. Après les festins luxueux, et comme couronnement, -venaient la débauche et l’orgie. Quelque corrompues que fussent déjà, au temps d’IIorace, les mœurs publiques et privées, on ne voyait cependant encore rien de semblable à ce que Juvénal flétrit ici. On pouvait bien, du temps d’Horace, dans telle ou telle maison, parler affaires, acquisitions de propriétés ou placements de fonds, ou s’entretenir du succès de tel ou tel artiste, du succès de telle ou telle œuvre, — toutes choses qui, aujourd’hui encore, défrayent nos conversations pendant et après le repas; — mais tout cela était bien innocent en comparaison de ce qui se pratiquait chez les grands, après leur dîner, au temps de notre satirique.

Notre dix-neuvième siècle, nous avons pu le constater plus d’une fois dans le cours de ces éludes, notre dix-neuvième siècle a plus d’un rapport avec celui dont Juvénal s’est constitué l’accusateur et le juge. Non-seulement notre luxe de la table a dépassé le luxe de la table chez les Romains, mais nous aussi, nous avons besoin, ce semble, de fouetter, par d’âcres stimulants, nos sens émoussés et assoupis. Les Romains, après leur repas, se plaisaient aux danses lascives et aux chants éhontés de filles espagnoles venues de Gadès. Eh bien! ces chanteuses et ces danseuses, au regard impudique et au geste provocant, qui se baissent jusqu’à terre en jouant des hanches, des bras et des épaules, nous en sommes aussi friands que les Romains de Juvénal, nous les avons de même, nous les recherchons, nous les encourageons. Qui d’entre nous, au sortir de quelque dîner plantureux et pour terminer le plus agréablement possible une soirée si bien commencée, n’a été s’asseoir volontiers dans certains établissements en plein air si mal fréquentés et pourtant si en vogue

LE IX'XE DE LA TABLE

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depuis quelque temps, pour voir et entendre telle chanteuse ou telle danseuse digne en tout point des lascives Espagnoles de Gadès? Et, rapprochement plus curieux encore, — c’est là un signe du temps, — on ne croit certes pas mal faire, ni se compromettre soi-même ni ses hôtes en appelant dans sa maison telle cantatrice téméraire et pervertie, chargée d’amuser tout un public d’honnêtes gens en étalant devant eux ses talents corrupteurs.

Les orgies auxquelles se livrent, après souper, les riches Romains, orgies si- vivement décrites par Juvénal, font ressortir davantage encore la sobriété du poète et la simplicité de sa vie; d’un autre côté, le nombreux personnel des domestiques atLachés aux grandes maisons fait contraste, d’une manière non moins piquante, avec le petit nombre, et surtout le caractère naïf, primitif, de ses serviteurs à lui. Tout ce passage où il se plaît à nous faire leur portrait rappelle, par la grâce des détails et la fralcheurdu coloris, la description qu’il a déjà faite, dès le début, du menu même qu’il destine à son hôte. Vous ne trouverez rien de plus gracieux, de plus doux, de plus agréable dansThéocrite ni dans Virgile. 11 y a là des traits de nature admirables, auxquels se mêle un sentiment profond. Ces deux serviteurs vigoureux, non venus du dehors ni étrangers à lTtalie, mais indigènes et parlant latin, l’un d’eux surtout remplissant les fonctions d’échanson avec sa bonne et ouverte figure d’honnête adolescent, ce fils du bouvier qui trouve le temps long loin de sa mère, de sa chaumière et de ses chevreaux,

Suspirat longo non ri.iam tempore matrem.

Et casulam et notas trislis desideral hxdos,

et se charge de verser du vin récolté sur les montagnes

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