CHAPITRE II
La colère dans l’âme et le feu dans les yeux Il distilla sa rage en ces tristes adieux :
Puisqu'on ce lieu jadis aux muses si commode,
Le mérite et l'esprit ue sont plus à la mode;
Qu’un poêle, dit-il, s’y voit maudit de Dieu,
Kt qu’ici la vertu n'a plus ni feu ni lieu.
Allons du moins chercher quelque antre ou quelque roche D'où jamais ni l'huissier ni le sergent n'approche ;
Et sans lasser le ciel par des vœux impuissants, Mettons-nous à l'abri des injures du temps,
Tandis que, libre encor malgré les destinées,
Mou corps n'est point courbé sous le faix des années,
Qu'on ne voit point mes pas sous l'âge chanceler Et qu'il reste à la Parque encor de quoi filer.
C’est là dans mon malheur le seul conseil à suivre.
Que George vive ici, puisque George y sait vivre
Mais, pour revenir à Umbritius, qui donc domine dans cette Rome qu’il fuit ? C’est toute une classe d’hommes sans foi ni loi, des spéculateurs éhontés, battant monnaie de tout, aujourd’hui entrepreneurs de pompes funèbres, demain marchands d’esclaves, après-demain adjudicataires du nettoyage des rivières et des cloaques. C’est avec ces gens-là qu’il faut compter; ce sont eux qui effacent tout le monde, priment partout. Et d’où sortent-ils tous? Des rangs les plus infimes. Hier encore ils étaient placés an dernier degré de l’échelle sociale. Les uns étaient joueurs de cor, attachés à tel ou tel théâtre ; les autres couraient de ville en ville se montrer dans les arènes; d’autres, enfin, en leur qualité de hérauts d’armes, s’enflaient les joues à sonner de la trompette dans quelque municipe inconnu. Parvenus insolents, ils étalent maintenant, dans cette Rome qui leur appartient, un faste scandaleux. Pour s’attirer la faveur du peuple, qui dis-
' Satire I.
ROME INHABITABLE
pose des dignités, ils le régalent de spectacles de gladiateurs, et, au sortir de ces fêtes, ces mêmes hommes, toujours à la piste du lucre, quelle qu’en soit la provenance, courront affermer les latrines publiques Combien, pour le dire en passant, — et nous nous plaçons ici au point de vue des mœurs seulement, sans condamner, autant que le fait Juvénal, l’activité humaine , puisqu’il faut des hommes pour tous les métiers, — combien notre Paris moderne ressemble à la Rome du temps de Juvénal! Que de gens sortis des dernières classes de la société, et venus du fond de leurs provinces sans sou ni maille, y ont acquis et y acquièrent tous les jours, grâce à mille et mille industries plus ou moins avouables, des fortunes colossales! et aussitôt après, comme les faiseurs de Juvénal, ils affichent un luxe criard. Les spectacles de gladiateurs, il est vrai, ne sont plus de mise aujourd’hui ; mais, pour arriver aux honneurs, aux dignités, aux fonctions consulaires, au conseil général, à la députation, par exemple, on captive la bonne grâce des hommes influents, des hommes en crédit, des chefs de parti ; et nos Turcarets contemporains, enrichis d’hier, tiennent table ouverte, donnent des fêtes à la campagne comme à la ville, et avec cet éclat de mauvais goiit habituel aux nouveaux riches. Le lendemain, dévorés toujours de la soif du gain, ils retourneront avec empressement à telle ou telle de leurs affaires, souvent aussi sales moralement que l’étaient physiquement, au dire de Juvénal, quelques-unes des industries de leurs ancêtres de Rome.
Inde ret^rsi
Cunducunt for ha a *
* V. 37 cl 3*.
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