‹ Juvénal et ses satiresChapitre 16 sur 195 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Plusieurs écrivains modernes, tels que l'Anglais Smollet Mathurin Regnier, Nicolas Boileau, ont essayé de traiter un semblable sujet en peignant tour à tour, et chacun à sa manière, les mœurs corrompues et les inconvénients du séjour de Londres ou de Paris. Mais, il faut bien le dire, ces trois écrivains n’ont que peu ou point inventé. Ils se sont, eu général, bornés à traduire plus ou moins librement, à imiter plus ou moins ingénieusement le satirique latin. Quant à Boileau, c’est par le style seul qu’il est original, et sous ce rapport seulement il lutte souvent avec bonheur contre le poste romain. Pour tout le reste, le poète moderne est bien inférieur au poète ancien, et il y a entre eux toute la distance qui sépare la copie du modèle.

Juvénal mérite d’être loué tout d’abord, ce me semble, pour l'heureux plan qu’il a adopté. Par uu procédé auquel il recourra plus d’une fois, — nous le verrons dans la suite de ces études, — il abdique ici son rôle de satirique et cède la parole à un de ses amis. C’est cet ami qui fera la satire de Rome, et c’est ainsi que Juvénal donnera à sa thèse plus de poids, plus d’autorité. Il suppose donc que son ami Umbritius, homme d’honneur et de probité, s’il en fut, mais d’une fortune plus que médiocre, s’cst décidé, un beau jour, à sortir de cette caverne qui s’appelle Rome, pour se retirer à Cumes, en Campanie. Rome lui est devenue odieuse, insupportable.

Il y a dans tout ce morceau une habile mise en scène. Le soleil peuche vers son déclin \ On voit s’avancer un modeste chariot attelé de deux mules, qui

' A ta tir ica l Description of London and Hat h, in the expédition of Uumphry Clinker, by thc autborof Hoderic Itnndom. Loml., 1771. 3 V. 316 .

ROMF. INHABITABLE. ?3

vont emporter les minces bagages d’Umbritius. Juvénal est censé l’accompagner jusqu’au-delà des murs de la ville. Ils franchissent ensemble la porte Capène', donnant sur la voie Appienne qui mène à Naples et à Capoue, par conséquent à Cumes. Là on s’arrête quelque temps en attendant le char et les mules. Umbritius jette un dernier regard sur la ville des Césars, ville infâme où s’agite, comme dans une autre Baby • lone, toute une population de scélérats et de pervers.

Et, avant de s'en éloigner pour toujours, Umbritius énonce, en termes vifs et brûlants, les divers motifs qui ont dicté sa résolution. Il va nous faire connaître ses griefs contre la cité impériale, et il se soulagera le cœur en les exprimant : il ne veut pas rester plus longtemps dans une ville d’où toutes les ressources honnêtes sont bannies, où le travail est sans récompense, où le peu de fortune que l’on a décroît si l’on ne veut consentir à l’augmenter par des moyens honteux ; encore une fois il se retirera, tandis qu’il est encore ferme sur ses jambes et qu’il reste à la Parque de quoi filer longtemps encore la trame de sa vie. Rome n’est pas faite pour lui ; les Catulus et les Asturius seuls peuvent et doivent y vivre *.

Boileau a reproduit, et avec bonheur, le mouvement de cette pensée. Seulement on regrette qu’il ait placé la satire de Paris dans la bouche de son Damon, qui, loin d’avoir la vertu feinte ou supposée d’Umbritius, est un personnage diffamé et contraint de s’exiler. C’est là une faute grave, ce nous semble; mais, à part cela, l’imitation est heureuse :

' Aujourd'hui porta rfi S. Sebastiano.

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