CHAPITRE XIII
Nous connaissons maintenant les principaux vices contre lesquels on doit préserver l’enfance ; mais il en est un surtout dont l’exemple peut exercer la plus détestable influence sur la jeunesse : ce vice, c’est l'avarice.
Ici se retrouve, selon nous, ce défaut de composition dont nous avons parlé au début de ce chapitre. Toute la seconde moitié de la satire sera consacrée à la peinture de l’avarice. La pièce manque ainsi de proportion, et il y a là comme un sujet nouveau péniblement soudé au premier, et qu’il fera quelque peu perdre de vue. C’est en vain qu’un critique, admirateur souvent exagéré du poète dont il a été en môme temps le traducteur, propose, pour tout concilier, de faire, à l'endroit où nous sommes arrivés, une coupure idéale et d'y mettre un nouveau titre ; ajoutant que de cette manière « au lieu d’une satire on en lira deux très-distinctes et dignes des précédentes '. » On aura beau dire, avec la meilleure volonté du monde on ne fera pas disparaître celte disproportion fâcheuse.
On a essayé, il est vrai, de justifier Juvénal à cet égard , en faisant remarquer que les longs développements auxquels il va se livrer convenaient tout à fait à sa thèse, l'avarice étant de tous les vices celui contre lequel il faut avant tout chercher à prémunir les cœurs*. Je le veux bien, mais, au point de vue de l'art de composer, on est en droit d’exiger du poète plus de régularité, de symétrie. Ces observations faites, il ne nous coûte nullement de reconnaître qu'après les moralistes grecs, après les comiques rotnains, après Ilorace et après
' Du&saulx.
5 Lemaire, Salira: decimæ quart æ analysis ( Juvenalis salir.), t. II, p . 399.
L’EXEMPLE
Perse, Juvéna! a su rester original dans la peinture d’un lieu commun. 11 l’a de plus remarquablement adapté à son sujet. La transition, si on veut bien l’examiner de près, ne manque ni d’habileté ni de naturel :
Les jeunes gens, fait remarquer le poëte, si dociles à tout imiter, n’écoutent pas sans déplaisir les conseils qui les poussent à l’avarice; mais elle finit par en avoir raison, car c’est un vice qui se déguise à nous sous les dehors de la vertu. « Son maintien est grave, sa tenue sévère ainsi que son visage. On n’hésite pas à faire l’éloge d’uo avare, c’est un homme rangé, économe '. »
C’est ainsi que peu à peu, — la remarque est encore de Juvénal, — on fait naître le goût de l'avarice dans le coeur de la jeunesse, et les leçons des parents ne manqueront pas de porter leurs fruits. Et le poëte nous fait assister aux diverses phases de l’éducation que reçoivent, de leurs parents insensés, les avares futurs encore enfants, ou à peine adolescents.
Ici les traits de mœurs se mêlent aux traits satiriques. En présence de ceux que l’on dresse à l’avarice, fait observer Juvénal, «on rogne les portions des esclaves, on jeune souvent pour ne pas consommer une croûte de pain noir moisi. En pleines chaleurs de septembre on réservera pour le lendemain les restes d’un hachis. On mettra sous scellé des fèves rances avec un morceau de maquereau et de silure déjà avancés, et des poireaux dont on aura compté les filets. Un mendiant ramassé sous les ponts refuserait de s’asseoir à une pareille table ’. »
Voilà de curieuses vérités d’observation. Ceux-là seuls qui ignorent de quoi est capable l’abominable