‹ Juvénal et ses satiresChapitre 172 sur 195 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

vice ayant nom avarice pourraient taxer le poêle d’exagération. Comme les maladies du corps, les maladies de l’âme se présentent toujours les mômes à travers les siècles. L’avare de Juvénal est proche parent de l’avare que nous a peint, avec des détails si piquants et si odieux à la fois, le grand observateur qui s’appelle Théophraste *. En Italie, deux siècles et demi avant Juvénal, du temps de Plaute, — lisez 1 ’Au/ulaire , — les choses se passaient de même. L’Harpagon de Molière est leur digne disciple à tous, et, à son tour, le père Grandet, de Balzac, renchérit encore sur tous ces types divers *.

Avec la ladrerie augmente chez l’homme le désir d’accroltre sa fortune, d’arrendir ses domaines, ses champs, ses forêts, ses plants d’oliviers; on veut tout avoir. L’exemple donné par les parents pousse les enfants à les imiter, et, comme cela arrive toujours, à les dépasser. Du respect humain, il n’en est plus question ; qu’on blâme notre avare, il ne s’en soucie guère 3 . Ce à quoi il

1 II nous a retracé avec une finesse et une sagacité dignes d’Aristote, son illustre maitre, une véritable physiologie de l'avare et de l’avarice dans les chapitres îx, x, xn et xxx de ses Caractère . ».

1 Nous laissons au lecteur le soin de comparer ces types entre eux ; ils sont assez connus pour que nous n’ayons pas besoin d’insister davantage sur ce point.

9 Le mouvement est imité d’Horace :

.... Populus me iibitat, at miM plaudo tpse domi, simul ac nummos contemptor in area.

(, Sat . I, ▼. 66-67.)

Ces deux vers ont inspiré à Boileau cette imitation bien connue :

■ Qu’importe qu’en tous lieux on me traire d’infime ?

Dit ce fourbe sans foi, sons honneur et sans âme;

Dans mou coffre tout plein de rares qualités J’ai cent mille vertus en louis bien comptes.

Est* H quelque talent que l'argent ne me donne?

[Èp. V.)

L’EXEMPLE

tient avant tout, c’est de posséder le plus de propriétés qu’il pourra. Et Juvénal, toujours si Romain, si patriote, jette un coup d’œil en arrière et compare, — à la honte de son siècle, — les immenses domaines de quelque avare du temps, domaines acquis par les moyens que l'on sait, aux maigres lopins de terre dont jadis, au beau temps de la république romaine, se contentaient, pour eux et tous les leurs, maints soldats émérites. De là cette admirable peinture, pleine de poésie et de grandeur, qui jette une agréable variété au milieu d’une thèse philosophique et morale :

« Héroïques débris échappés au Molosse,

Au glaive de Pyrrhus et du Carthagiuois,

Jadis nos vieux Romains blanchis sous le harnois Recevaient deux arpeuls. Ce don mince et vulgaire,

C'était le prix du sang, des travaux, de la guerre...

Mais ils ne croyaieut pas leurs services trahis :

Aucun d’eux ne disait à Rome : Ingrat pays!

Ce domaine chétif rassasiait le père,

Et toute sa maison fourmillante et prospère,

Où son épouse enceinte, en leurs jeux triomphants,

Joyeuse, contemplait quatre petits enfants :

L’un d’eux esclave né, les autres fils du maître.

Au retour de la vigne et du sillon champêtre Les grands frères voyaient pour eux, sur le foyer,

En de larges bassins la bouillie ondoyer.

Aujourd'hui deux arpents ne suffiraient qu'à peine A nos jardins*. »

Là-dessus, pour la vingtième fois peut-être et toujours avec raison, Juvénal fait à son siècle des reproches que l’on serait tout aussi fondé d'adresser au nôtre. Il en veut à cette rage féroce de s’enrichir et de s’enrichir vite, à cette passion de l’or, courant droit à son but

' V. 161-172. J’emprunte encore ce passage à la remarquable traduction de M- Jules Lacroix.

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