‹ Juvénal et ses satiresChapitre 174 sur 195 · SU CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

SU CHAPITRE XIII

tence à grandes guides, l’existence échevelée, comme celle de nos jours. Adieu le sentiment, adieu la poésie. Si l’on travaille, c'est uniquement pour obtenir et parcourir rapidement une carrière lucrative. On est tourmenté de la manie d’être fonctionnaire ; on veut être magistrat, militaire, avocat. Et encore, — ne nous y trompons pas, — le père de famille, que Juvénal fait agir et parler, ne se fait guère d’illusions sur les avantages à retirer des carrières dites libérale s. Passer les nuits à travailler, user sa santé à des marches forcées pour toucher les appointements d’un juge ou d’un centurion , quelle perspective ! Mieux valent les affaires. Ne croirait-on pas entendre le raisonnement de ceux qu’on appelle aujourd’hui des hommes pratiques, des hommes positifs, que nos poètes comiques contemporains, peignant de la sorte les mœurs de notre époque, ont mis plus d’une fois en scène? On croirait entendre M. Mercier de l’Botineur et l'Argent , M. Simonnet de la Bourse, M. Péponel des Faux bons hommes, ou encore, et surtout, MM. Formichel père et tils 1 , qui ont élevé à la véritable hauteur d’un art l’abolition du sentiment en toutes choses et le culte des intérêts matériels.

Elle est plus vieille qu’on ne pense, la fameuse maxime : Enrichissez-vous. « Comment vous êtes-vous enrichi, c’est ce dont nul ne s’inquiète ; l’essentiel, c’est de s’enrichir ’. v C’est encore la grande devise de nos jours. Voilà où nous a menés l’amour du luxe, que la plupart du temps l’agiotage seul peut entretenir. Le langage que nos pères de famille tiennent à leurs enfants ressemble singulièrement à celui des pères de

1 Dans la Famille Benoilon, comédie du M. Victorien Sardou. * Vmle habeas, quærit nemo, sed oporlel habere.

L’EXEMPLE

famille romains du premier et du second siècle de l’empire ; ce qui n’est ni flatteur pour nos moeurs, ni encourageant pour l’avenir de la France.

Yoiei maintenant de sages remontrances que fait le satirique latin aux parents insensés de son temps :

« Pour moi, si j’avais affaire h ce père si pressé d’inculquer à son enfant de telles maximes, je lui dirais: « Voyons, vieux fou, qui te presse? ton élève surpassera son maître ; je te le garantis, tu peux être tranquille; il l'effacera. Ajax a été plus grand que Télamon. son père, Achille que Pélée. Épargne au moins son enfance : le poison du vice n’a pas encore pénétré dans son cœur. Mais, quand sa barbe sera assez longue pour qu'on la peigne, quand il sera d’âge de la soumettre au rasoir, alors, la main sur l’autel de Gérés, sur le pied même de la déesse, il vendra de faux témoignages et des parjures à bon marché. Si la femme qu'il épouse est riche, du jour où elle passera le seuil de votre demeure, regarde-la comme enterrée': sa dot lui coûtera la vie. Pendant son sommeil, uu coup de pouce et tout sera dit. Ces biens que tu vas chercher sur terre et sur mer, il trouvera un moyen plus expéditif de se les procurer : assassiner est moins fatigant. Mais jamais je ne lui ai fait de recommandations pareilles, dirastu alors, jamais donné de telles leçons. Pardon, cette perversité loi vient de toi. Celui qui par ses leçons met au cœur de son fils le goût des grandes fortunes, celui dont les sinistres conseils ont fait de lui un homme avide, en lui laissant toute liberté de s’enrichir par la fraude, celui-là, en lui lâchant la bride, l’a engagé daus la carrière; une fois lancé, les cris ne l’arrêteront plus! Il va, passe la borne et ne t'écoute plus. Nul ne croit que ce soit assez de s'en tenir aux fautes qu’on lui permet. On s’accorde toujours plus de licence. Quand tu dis à ce jeune homme que donner à un ami est une sottise, que c’en est une aussi de soulager la pauvreté de ses proches, de les tirer de la misère, du même coup tu lui apprendras le vol, l’escroquerie, tu lui enseignes d'acquérir au prix de tous les crimes les richesses dout l'amour te dévoré, amour aussi ardent chez toi qu'était l'amour de la patrie dans le cœur des Déeius...

« Pour toi, tu verras un jour ce feu dont tu as allumé la première étincelle, grandir, s'étendre et tout dévorer. Il ne t’épargnera pas même, toi, malheureux : le lion, un jour, du fond de

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