‹ Juvénal et ses satiresChapitre 175 sur 195 · J18 CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

J18 CHAPITRE XIII

sa tanière, épouvantera de son rugissement et engloutira le maître qui l'a dressé.

« Les astrologues ont pu te dire combien de temps tu as à vivre. Mais ton fils trouvera trop long d'attendre que la Parque ait épuisé le fil de tes jours : tti mourras avant qu'elle le coupe. Allons, déjà tu le gènes, tu retardes l'heure où tendent ses désirs : ta vieillesse se prolongerait comme celle d’un cerf! Cela le chagrine, ce jeune homme. Cours chercher le médecin Archigénès, et achàte-lui les contre-poisons composés par Mithridate, si tu veux cueillir la figue ou respirer les roses de l’année qui vient. Il faut toujours avoir chez soi de l'antidote pour en prendre avant de manger quand on est père et quand on est roi *. »

On pourrait.adresser les mômes reproches à bien des pères de notre temps. Ces reproches sont admirables de vérité, de raison. Comme le jeu, l’avarice est un de ces vices qui mènent à tout. Malheur aux parents trop indulgents ou trop égoïstes, qui dans le cœur de leurs enfants ont jeté des germes funestes! C’est en vain que plus tard ils voudraient décliner la responsabilité des crimes qui en sont la déplorable conséquence ; on sera toujours en droit de leur répondre avec notre poëte moraliste :

Mentis causa matx tamen est et origo pertes te.

Nam quisquis magni census priccepit honorent,

Et tævo inonitu pueros produeit araros,

Dat liberlatem et totas ejfundit habenas Curricuio; quem si revoces, subsistere nescit.

Et, te contemplo, rapitur metisque relictis.

Comparaison superbe, empruntée aux jeux du cirque, inspirée, ce semble, d’un célèbre passage de Virgile’, et s’appliquant, on ne peut mieux, au caractère irnpé-

1 Traduction de M. Despois V. 210-250.

1 Gtorg., I. 512 sqq.

L’EXEMPLE

lueux et bouillant de la jeunesse, telle que l’ont peinte, et tour à tour, Aristote', Horace 2 , Bossuet *.

Je ne sais si je me trompe, mais, dans presque tout ce long passage que nous essayons de commenter, Juvénal, par ses réflexions, ses considérations morales, aussi bien que par l’art avec lequel il les développe, rappelle singulièrement le tou, la manière des moralistes et des prédicateurs chrétiens. Fénelon, dans ses sermons, Massillon dans son Petit Carême , lorsqu’ils font la guerre à nos vices, à nos passions, à nos préjugés, ne disent ni mieux ni autrement. C’est la même abondance dans les idées, le même souffle oratoire et aussi le mêtne bon sens.

Tout se tient ici-bas; une faute conduit à une autre faute; le vice au crime; l’étincelle devient incendie; le joueur peut en venir jusqu’à l’assassinat; rien d’étonnant par conséquent si l’avdrice engendre le parricide. C’est pour la troisième fois 1 que notre satirique signale à l’indignation publique des attentats de ce genre, dus aux impatientes convoitises de fils pervers. Dans ce cruel mais épouvantable tableau, l’ironie du ton égale l’énergie des traits.

Au sein de notre société moderne de tels crimes sont rares, Dieu merci, bien que nos cours d’assises aient vu comparaître plus d’une fois devant elles, — et il n’y a pas bien longtemps de cela, — des fils dénaturés, accusés et quelques-uns convaincus d’avoir abrégé les

1 Rhetor., II, 1 J.

* Ep.ad Piion, 101-IGf,. <

1 » Vous dirai-je en ce lieu ce que c'est qu’un jeune homme de vingt-deux ans? Quelle ardeur, quelle impatience, quelle impétuosité de désirs! Cette force, cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux, ne leur permet rien de rassis ni de modéré, etc. h {Panégyrique de Saint-Bernard.)

‘ III, 43-44, et VI, 553 sqq.

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