CHAPITRE XIV
monde, chaque religion a cru avoir le monopole de la vérité.
La fête religieuse que célèbrent les Ombites, si vivement dépeinte, et à laquelle je reviens maintenant, se ressent bien du lieu où elle se passe; nous sommes en Orient, et là, même dans les cérémonies instituées exclusivement en l’honneur des dieux, les passions sensuelles ont une large part. Cette fête, par sa durée, comme par la nature même des plaisirs auxquels se livrent ces paysans de la haute Egypte, buvant, criant, dansant autour de quelque joueur de flûte venu d’Éthiopie, sans doute, rappelle, jusqu’à un certain point, les fêtes champêtres des temps modernes, nos assemblées de l’Ouest et les kermesses du Nord, si bien rendues par les peintres de l’école flamande.
A l’insouciance, à l’ivresse des Ombites, tout entiers à leurs cérémonies religieuses et à leur orgie, Juvénal oppose ce qu'il appelle si énergiquement la haine à jeun, jéjunum odittm, des Tentyriens; trait superbe qui explique admirablement la froide préméditation du coup de main et le danger suspendu sur la tête des Ombites, ne se doutant pas du piège ’.
Le premier engagement entre les deux peuples rivaux est vivement représenté. Mais pourquoi faut-il qu’ici encore le mauvais génie de Juvénal, c’est-à-dire ses habitudes enracinées de déclamation le fassent cn-
1 Ceci me rappelle, il insShak-peare, une scène qui est le commentaire dramatique du jéjunum odium de Juvénal. C'est celle où lago, la nuit, dans l'ile de Chypre, enivre, au corps de •tarde, le trop confiant Cassio, tandis que lui, tout en feignant de partager les libations du lieutenant d’Othello, les évite soigneusement, afin de conserver toute sa liberté d'esprit et de n’clre par conséquent détourné en rien du but atroce qu'il se propose d’atteindre et qu'il atteindra, grâce à sa haine, secondée ici par sa tempérance calculée. ( Othello , trad. P.-V. Hugo, scène VI).
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trerde nouveau dans des développement puérils, déjà signalés plus haut, et qui allongent si désagréablement le récit? Juvénal éprouve le besoin de nous dire, quand nous n’avons nul désir, nul intérêt de le savoir, quelle était la dimension des pierres que se lançaient les deux peuplades ennemies. Le rapprochement entre les générations actuelles et celles du temps d’Homère, les forces musculaires des héros, déjà affaiblies, lors de la guerre de Troie, franchement, de tels détails paraîtront au lecteur aussi superflus que déplacés.
Cette soif de déclamation satisfaite, le poète est obligé de reprendre son sujet, qu’il aurait bien mieux fait de ne pas quitter; et il y revient par une de ces transitions lourdes et tout à fait dépourvues d'art, tant reprochées, et avec raison, à notre Boileau
Mais, à la manière même dont Juvénal raconte l’acte d’anthropophagie commis par toute une population, on sent toute l’horreur et toute l’indignation qu’il lui inspire; le style, dans tout ce passage, est d’une rare vigueur. Cependant, pour revenir plus particulièrement à quelques détails du récit, on ne voit pas en quoi l’acte atroce, raconté par le poète, eût été moins horrible, par exemple, si le corps qu’on a dévoré eût été préalablement bouilli ou rôti. Est-ce là simplement une facétie de notre satirique, comme le croit un commentateur’? Au milieu d’un tel récit, la plaisanterie, on peut le dire, ne serait guère à sa place. Ce n’est pas au moment où l'on veut exciter au plus haut degré notre indignation contre un trait de fanatisme religieux dont l’humanité rougit, qu’on doit se livrer à des excès de gaieté.
Au surplus, Juvénal, à cette occasion, se croit obligé
1 A divfrliculo repctalur fabula
1 Ruperti, édit. Lemaire, nol. ad vers. 85.