CHAPITRE XIV
de léliciter le feu d’avoir échappé à cette hideuse profanation. Cette pensée, je le veux bien, ne manque pas d’une certaine élévation, si l’on se rappelle, en effet, que l’étincelle ravie par Prométbée est le symbole de la civilisation, et que, sous ce rapport, il était à désirer que le feu ne fût pas associé à un acte de cannibales; tout cela, du reste, témoigne d’une recherche malheureuse et qu’on ne devait pas trouver dans de pareils sujets.
Les réflexions qui suivent le passage que nous venons de citer et de commenter présentent encore, comme beaucoup d'autres passages de la même satire, à côté de choses justes en elles-mêmes, de ces développements où le génie déclamatoire de Juvénal se donne carrière. Qu’ou ne dise pas, fait observer le poète mo raliste, pour excuser l’acte d’atrocité rapporté plus haut, que, dans des temps relativement modernes, certaines villes assiégées, réduites aux abois, se sont portées à des excès non moins hideux; un tel rapprochement, à son sens, serait faux en tous points: Calagurris, ville des Vascons, dans l'Espagne tarragonaise ', du temps qu’elle luttait pour Sertorius contre Pompée et Métellus; Sagonte, à l’époque de sa fameuse résistance contre Annibal, ne s’étaient nourries de chair humaine que par une même nécessité d’honneur et de résistance, et qu 'après avoir épuisé les plus vils aliments que la faitn et la rage avaient pu leur fournir. Mais l’excès de la misère, le courage au désespoir, les forces épuisées, peuvent-ils justilier ces actes d’anthropophagie de la peuplade égyptienne?
Le raisonnement est juste, sans doute, et personne
' Patrie de Quiutilien, aujourd’hui Calaliorra, dans la Nouvelle- Castille.
US TUAIT DE FANATISME RELIGIEUX. 3Jà
ne songera à comparer un acte inspiré à la fois, comme ici, par une épouvantable famine et un patriotisme ardent, à l'horrible acte de fanatisme dont les Ombites se sont rendus coupables. Malheureusement, Juvénal ne peut renoncer à son désir de développer outre mesure sa pensée, et en la développant il la gâte, à la façon des Sénèque et des Lucain. L’histoire du siège des deux villes se transforme peu à peu en lieu commun, en sujetde déclamation, par conséquent; le poëte donne dans une rhétorique fausse, s’échauffe à froid ; alors l’exagération, les traits de mauvais goût et les longueurs abondent On dirait de Corneille, vieillissant ou vieilli ; mais après ces éclipses, comme on en remarque dans les derniers ouvrages de notre grand tragique, ainsi que chez Corneille, quels splendides réveils! non pas précisément soudains, mais amenés par degrés; alors quels accents vigoureux, quelle poésie remarquable par la hauteur de la pensée et la profondeur du sentiment! Cette gradation de l’idée, il est facile de la suivre ici. Juvénal retrouve tout d’abord son feu et son énergie pour flétrir l’exécrable conduite des Ombites, bien plus coupables à ses yeux qu’un certain peuple d’une contrée voisine de l’Égypte, ces habitants de la Chersonèse Taurique, premiers inventeurs, s’il faut en croire les poëtes, des sacrifices humains; car là, du moins, une fois tombé sous le couteau sacré pour apaiser une divinité sanguinaire, le corps de la victime n’avait plus rien à redouter au-delà de la mort, tandis que les Ombites, qui n’avaient pour excuse ni la faim ni la guerre, ni quelque dieu à satisfaire, se sont livrés à des actes'inconnus même des peuples les plus féroces de l’Europe et de l’Asie; et c’est pourtant ce qu’a