CHAPITRE XV
Achaintrc et Dussaulx; en Allemagne, Heinrich, auquel, il n’y a pas longtemps, s’est joint M. Kempf ', regardent la seizième satire comme le faible début d’un imitateur. D'un autre côté, W. E. Weber, C. F. Hermann, M. de Siébold, et enfin l’auteur Du vrai et du faux Juvéual, M. Ribbeck, n’hésitent pas à l’attribuer à Juvénal. De preuves certaines, ou ne saurait en fournir à l’appui ni de l’une ni de l’autre de ces deux manières de voir : c’est une affaire d’impression personnelle et d’intuition. Quant à nous, nous croyons fermement, sans pourtant oser l’affirmer, que la satire qui va nous occuper est bien de Juvéual. Considérée comme une esquisse, car elle n’est pas autre chose, elle offre dans son ensemble le caractère de la poésie du satirique, on ne saurait le méconnaître ; ou y trouve, tout écourtée qu’elle est, des peintures, des allusions, des mouvements qui sont tout à fait dans la manière de notre poète. Ce qui lui manque, c’est l’âme, le souffle; ce qui y choque, c’est le style, souvent étrange, embarrassé, peu naturel, obscur, hérissé de difficultés de toute sorte, qui font le désespoir de quiconque essaye de traduire ce morceau. Mais ces defauts, on peut, on doit peut-être les rejeter sur le compte de la vieillesse de l’auteur. On a là, selon toute vraisemblance, sa dernière production.
Telle qu’elle se présente à nous, elle a pourtant son intérêt, un intérêt tout historique : la peinture de la prépondérance des gens d’épée, sous un gouvernement despotique et militaire, complète le vaste et curieux tableau des mœurs romaines des deux premiers siècles de l’empire, si vivement retracées dans les pièces précédentes et notamment dans les neuf premières satires.
' Observa*. In /«vénal. aliquol locos intrrpretandos. Berotini, 1843.
Donc, quel que soit le peu d etendue de ce fragment, il mérite à son tour qu'on s’v arrête. Écrit sous forme de lettre, comme beaucoup d’autres pièces de Juvénal, il est adressé à un certain Gallus, qui ne nous est pas autrement connu.
Le poète entre en matière sans préambule et sans ambages, envisageant son sujet sous trois aspects différents; mais il est loin de l’épuiser, comme cela ressort surtout de la tin du morceau. 11 commence tout d’abord par les prérogatives générales de l’état militaire, entendant sans doute par là celles qui sont communes aux simples soldats aussi bien qu’aux officiers :
« Qui pourrait, mon cher Gallus, compter tous les privilèges de l'état militaire quand on y entre sous d’heureux auspices-? Que la porte du camp s’ouvre pour moi favorisé du destin, tout inexpérimenté et poltron que je suis, j'avancerai ; car bien choisir le moment propice du destin est plus utile que d’étre recommandé à Mars par une lettre de Vénus, ou de la déesse sa mère, qui se plaît aux sables de Samos.
a Examinons d’abord les prérogatives communrsà tous les militaires. En voici une qui n'est pas la moindre. Nul bourgeois n’osera frapper un soldat; bien mieux, si c'est le bourgeoisqui estfrappé, qu’il dissimule et qu’il se garde bien de montrer au préteur sa mâchoire fracassée, sa figure toute noire et toute gonflée, son œil, — celui qu’on lui a laissé, — en si mauvais état que le médecin en désespère. S’il s’avisait de poursuivre son agresseur on lui donnerait pour juse un centurion illyrien aux grandes jambes fourrées dans des bottes énormes et rendant ses arrêts du liant d'un tribunal gigantesque. Ainsi le veulent les anciennes lois et l'ordonnance de Camille : un soldat ne saurait être jugé hors du camp et loin de scs drapeaux. Aussi, quand les centurions ont à juger un sol ’at, leurs arrêts sont-i s les plus équitables du monde ! Si ma plainte est fondée, je suis assuré d’obtenir satisfaction. Pourtant je vais m’attirer l’inimitié de tous les soldats de la cohorte ; tous les camarades de l’accusé vont se liguer contre moi; et ils feront si bien que, si j’obtiens gain de cause, j’en pâlirai ; la satisfaction accordée sera pour moi