CHAPITRE XV
pire que l'injure Mauvaise affaire de celles qu’on ne plaide que quand on s'appelle le déclamateur Vagellius, têtu comme un mulet. Eh quoi ! tu n’as que deux jambes et tu veux lutter contre toutes ces grosses bottes ferrées ? Qui voudra plaider pour toi loin de Home ? et puis quel est l’ami dévoué, le Pylade, qui s’exposera pour toi à franchir les barrières du camp ? Crois-moi, dévore ta rage, et ne va pas demander à tes amis de t'assister : ils te refuseraient. Quand ton juge, le centurion, aura dit : « Appelez les témoins; » des témoins? Celui-là même qui aura vu les poings tomber sur ton visage n’oserait dire : Je l'ai ru. Si un tel homme se rencontrait, je le proclamerais un brave, un Romain de la vieille roche, barbu et chevelu. Trouver un faux témoin contre un bourgeois, c’est facile; mais un témoin véridique dont la déposition serait préjudiciable à l'intérêt et à l'honneur d’un homme d’épée, c’est autre chose 5 . »
A part la tautologie insupportable qu’engendrent, dès le début, quatre vers exprimant la môme idée et quatre manières de la répéter, on a là, sans contredit, la partie saillante et la mieux traitée du fragment en question. Les traits dont elle est semée, le sentiment de gaieté qui y règne, rappellent tout à faitJuvénal. 11 retrace là d’ailleurs ce qu’il a dû voir plus d'une fois sous le règne d’empereurs guerriers et favoris de la Victoire comme Trajun et Adrien ; ces empereurs avaient certainement accordé des avantages de toute espèce aux hommes de guerre, avantages auxquels le poète a déjà fait allusion ailleurs ’. Quelle distance ne séparait pas
' Je lis avec Jahn et Hermann :
Consentis nuiffno efficiunt , curabUis ut sit Vindicta et çravior quant injuria .
Consensu magnoLTrtcivm, corabitis ut tit y initie ta qravior, elc.;
comme le portent quelques éditions.
1 Sat. XVI, v. 1-35.
Sa I. III, 123 sqq.
alors le simple citoyen du militaire î quelle humilité chez le premier, quel rude sans façon chez l’autre ! Tout cela, convenons-en, se voit encore plus ou moins dans nos monarchies militaires modernes, en Russie, en Autriche, en France, en Prusse, surtout en Prusse, où les épaulettes et le sabre communiquent, ce semble, à ceux qui les portent, une morgue, une impertinence mêlées souvent de brutalité ; chez nous aussi domine encore parmi bien des serviteurs de Mars un dédain souverain pour ce qu’on est conveuu d’appeler le civil; de nos jours encore les militaires ont leur juridiction spéciale. Sans doute il y a plus de justice à espérer de la part de nos officiers composant les conseils de guerre que de ces stupides centurions romains, originairesdël’Illyrie, cette Croatie de l’antiquité, et que le poète dépeint d’une façon si plaisante et avec une ironie si bien contenue. Mais ce qui aujourd’hui encore, comme jadis, peut faire la terreur du bourgeois actionnant un homme de guerre, c’est cet esprit de corps, suscitant au camarade cité en justice une légion d’auxiliaires, prêts à prendre fait et cause pour lui, imposant silence par conséquent à certaines consciences timorées dont les dépositions pourraient être compromettantes pour le soldat ou l’officier, et tout disposés, à la moindre résistance, à demander raison à leur tour au pékin et à dégainer. Nous avons vu dans ces derniers temps plus d’un duel de ce genre. Quand on n’a que deux jambes , c’est-à-dire quand on est bourgeois, il ne ferait jamais bon de se heurter contre tant de grosses bottes ferrées.
Un autre avantage qu’offre la profession de soldat, c’est d’obtenir toujours prompte justice, qu’il soit plaignant ou accusé, tandis qu’il n’en est pas’de même pour le bourgeois.
« Qu'un voisin peu scrupuleux ait envahi le vallon que m’ont lé-