‹ Juvénal et ses satiresChapitre 19 sur 195 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

britius va plus loin; il développe sa pensée : Oui, Umbritius est regardé comme un homme inutile que tout le monde repousse et dédaigne parce qu’on sait qu’il ne cédera jamais au torrent du siècle, qu’il ne pactisera jamais avec le crime, et que jamais même il ne prêtera l’oreille aux confidences de quelque coupable puissant. Oh! il sait trop bien à quoi s’en tenir sur un si dangereux honneur *.

Une autre raison qui décide Umbritius à quitter sa patrie, une raison sur laquelle il insiste longuement avec une verve mêlée de dépit, c’est la détestable influence qu’y ont acquise les Orientaux en général, et les Grecs en particulier. Il ne saurait souffrir une ville remplie de Grecs; les Grecs, selon lui, sont le fléau de Rome.

Et qu’on n’aille pas taxer Juvénal d’exagération. L’histoire, à ce sujet, est d’accord avec la satire. La Grèce et l’Orient, en effet, soumis depuis deux siècles, à peu près, à la domination romaine, s’étaient presque aussitôt précipités sur Rome comme sur une proie; le Grœcia capta ferum victorem cepit 1 d’Horace n’est pas seu-

' Et voici qu’il fait, il cc sujet, et en quelques vers, une admirable peinture qui rappelle tout a Tait la manicro de Tacite : « Qui caresse-t-on aujourd'hui ? Celui-là seul qu’on a pris pour conlldent d'un crime clandestin, à qui le remords crie sans cesse : Il faut parler, et la crainte : Il faut se taire. L'homme qui te fait part d’un projet honnête croit à bon droit ne rien te devoir, et tu n’as par conséquent rien à en attendre. Mais celui qui peut à chaque instant mettre Verrès en accusation sera cher à Verrès. Quand on t'offrirait tout l’or que le Tage charrie au sein de l'Océan, ne reçois point de coupables confidences : elles t'ôteraient le sommeil. Et que te donneraient-elles en échange ? Des richesses que lu n'accepterais pas sans remords et que t'arracherait bientôt avec la vie un ami puissant qui te craindrait sans cesse. » (V. 49-58.)

1 Eptst., II, 1, 156.

ROME INHABITABLE

lement vrai au moral, il l’est encore au physique. Ardents, souples, intrigants, les Grecs s’étaient imposés aux Romains. Rome leur était apparue comme une mine féconde, bonne à exploiter, et ils l’exploitèrent. Ils y apportèrent aussi en même temps que leurs arts/ nouveaux pour elle, leur corruption. De là, chez les Romains de la vieille roche, ces plaintes si fréquentes contre les Grecs, ces corrupteurs de la simplicité antique, plaintes dont Caton déjà s’était fait l’organe; de là aussi ce fameux surnom de Grœculus, par lequel on désignait les nouveaux venus, et qui marquait si bien le mépris où ils étaient tombés. Qu’on lise, à ce sujet, le célèbre plaidoyer de Cicéron intitulé pro Flacco, où les Grecs sont dépeints sous des couleurs si odieuses et pourtant si vraies. Mais, depuis Cicéron jusqu’à Juvénal, le mal n’avait cessé de croître. Sans se soucier ni des railleries, ni du mépris dont ils étaient l’objet de la part de leurs vainqueurs, les Grecs avaient continué leur métier, si bien qu’ils avaient fini par faire de Rome comme leur chose. Rome était devenue le patrimoine des Grecs. Voilà précisément ce qui révolte le poète, et c’est ici que se place le fameux portrait des Grecs, un chef-d’œuvre de vérité d’observation et à'humour satirique. Sait-on ce que c’est qu’un Grec ? Quand l’un de ces indignes descendants des vainqueurs de Salamine et de Platée arrive à Rome, où ses compatriotes pullulent d’ailleurs, il apporte avec lui les talents et les vices de tous les autres hommes; il est grammairien, rhéteur, géomètre, peintre, baigneur, augure, saltimbanque, médecin, magicien. Que n’est-il point? Les Grecs ont le don de l’universalité; ils sont aptes à tous les rôles, se font tout à tous, du moment qu’ils y trouvent leur intérêt. Génie ardent, audace effrénée, débit prompt, voilà ce qui les distin-

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